LE DANGER DES PÉRIPHRASES
« Rien de plus dangereux que les périphrases, et pour éviter uu mot cru on s'embarque la plupart du temps dans des métaphores scabreuses. Tout le monde ue s'en tire pas à aussi bon compte que M. de Marsay, foudroyé d'une sévère œillade, un soir d'Opéra, par madame de Maufrigneuse elle-même pour avoir prononcé le mot adultère dans sa loge.
C'était parler corde dans la maison d'un pendu et madame de Maufrigneuse n'aurait pas dû broncher, mais il y avait là sa fille et mademoiselle d'Esparres, deux jeunes filles, et pour ces innocentes oreilles, l'ex-princesse de Cadignan crut devoir se cabrer.
« Monsieur ! » disait-elle. Et elle arrêtait le
jeune homme d'un regard lourd d'indignation. A quoi le dandy, s'inclinant dans son frac : « l'Adultère, c'est une province d'Algérie. »
M. de Marsay a toujours eu beaucoup de présence d'esprit, mais il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de ces sorties heureuses.
La périphrase la plus malencontreuse et la plus comique, que j'ai présente à la mémoire, est restée de mes plus joyeux souvenirs d'enfance. Eclose sur les lèvres d'une brave et digne Supérieure de couvent, embarrassée d'expliquer une mésaventure domestique, elle eut bientôt fait le tour de la ville, d'où elle gagna les environs et la proche sous-préfecture. L'atmosphère est si lourde d'ennui en province et, dans la monotonie des heures interminables, l'occasion est si rare d'en secouer un peu la torpeur ; la réponse de la bonne religieuse éclata, telle une bombe, dans l'atmosphère figée de ma vieille petite ville et, la minute de joyeuse stupeur passée, y demeura comme incrustée dans toutes les mémoires à la façon d'un mot historique.
C'est qu'elle était moins que gaie, la petite vieille ville de mon cœur où s'écoulèrent mes premières années d'enfance. Les talus des fortifications, les lentilles d'eau de ses fossés et,
de l'autre côté de la rivière, un poussiéreux quinconce en étaient l'unique verdure... et la rivière de Martinville-les-Fossés ! C'était, à perte de vue, une étendue d'eaux grises, toute de tourbières et de hardines, que traversaient deux chaussées seulement, aboutissant, l'une, à la Porte de Bretagne; l'autre, à la Porte de Paris; et c'étaient là les seules communications avec la campagne, cette plate et crayeuse campagne de l'Artois aux longues routes pavées, plantées de maigres peupliers. C'est assez dire quels tristes horizons et quelle monotonie!
Une incurable mélancolie d'automne semblait peser sur Martinville en toute saison et, sous les ciels blancs d'août qui faisaient scintiller la rivière, comme au milieu des brouillards de novembre, elle était d'octobre, la petite ville de mon enfance, et comme emplie d'invisibles feuilles mortes avec son vieux beffroi où ne sonnaient plus les heures, les logettes de son marché immuablement closes, et ses ruelles poudreuses et désertes aux noms surannés et charmants.
En dehors, c'était la blême étendue des marais de la Sorgue et de leurs champs de roseaux; et puis, comme un panorama géographique, les lacets des routes au milieu des récol-
tes, et, posés çà et là à des bifurcations et à dos carrefours, des amas de points noirs qui étaient des petits hameaux. C'était un horizon d'une écrasante mélancolie et, dix ans de ma vie, cet horizon fut le mien.
La société de Martinville était à l'image de ces horizons. C'était la société la plus gourmée, lapins imbue de préjugés et la plus confite en dévotion, qu'ait jamais évoquée Barbey d'Aurevilly dans ses intenses romans de mœurs provinciales, avec pour cadre les rues silencieuses et herbues d'un Valognes ou d'un Avranches.
Je reviendrai sur cette spéciale et hallucinante société, hallucinante à la façon des spectres en vérité, car tout y semblait mort.
Mais me voici loin de la fameuse périphrase et de la mésaventure qu'elle clôtura.
Le premier pensionnat delà ville était la maison des Dames de l'Abbaye. Il y avait bien aussi le Pensionnat des Dames de Saint-Etienne, et celui des Dames Bleues, dont l'uniforme était vraiment joli. Mais l'établissement bien tenu, la maison d'éducation tout à fait sérieuse, celle où toute bourgeoise de Martinville avait à cœur de faire élever sa fille, le pensionnat adopté par la société bien peusante et bien posée du pays, demeurait, sans aucune espèce de contestation
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possible, le couvent des Dames Rédemptrices et Salutrices du Sacré-Cœur de Jésus, dont la maison mère était à Rouen, et dont la succursale à Martinville dépendait de la paroisse de la Trinité, dite l'Abbaye.
C'était une vaste demeure d'assez triste apparence et sise dans une rue peu passante, comme il sied, la rue des Jardins, (je me souviens encore du nom,) un long couloir de murailles au chéneau fleuri de giroflées, et qui em baumait au printemps. La ruelle serpentait, étranglée entre des grands enclos de vergers et de jardins fleuristes qui appartenaient à des communautés. Le couvent des Dames de l'Abbaye en occupait le centre; une grande porte à vantaux pleins, abritée sous un auvent d'ardoises, dénonçait seule la demeure. La porte était toujours fermée. On y accédait par trois marches et, au drelindindin d'une vieille sonnette rouillée, un judas s'ouvrait dans cette porte, encadrant dans son grillage la face de cire d'une Sœur tourière. Il y avait toujours des soutanes devant cette porte et, les premiers jeudis du mois, un défilé de petites filles à talmas, des mines de componction sous de grands chapeaux de velours, processionnait lentement sous la voûte et se répandait par les rues de la ville,
amusantes avec les broderies de leurs pantalons au ras des chevilles et leurs larges scapulaires de moire bleue sur leurs pèlerines de velours noir.
« Ce sont les demoiselles des Dames de l'Abbaye », chuchotaient les commères accourues sur le pas de leur porte. « Voici les plus beaux partis de Martinville qui passent », répondaient en écho les petits rentiers. « Voilà les grosses dots qu'épouseront messieurs nos fils. C'est la fine fleur du pays. » L'honneur et la vertu du siècle, concluaient quelques dévotes. — Les bigotes et leurs petites oies, ricanaient les libre-penseurs. Et ces quelques réflexions vous fixent bien mieux la situation des Dames de l'Abbaye, que tout ce que je pourrais vous en dire.
C'était la maison où l'on devait être élevée : mesdemoiselles de Lunebourg en sortaient, madame Princepré y avait une nièce. Le prix de la pension était plus fort que chez les Dames de Saint-Etienne et les Dames Bleues. Ces Dames Rédemptrices avaient les plus belles fleurs pendant le mois de Marie et le plus beau reposoir de la Fête-Dieu. La maison de l'Abbaye, en plus de ses internes, recevait des demi-pensionnaires, mais le nombre en était limité ; la moindre incartade amenait un renvoi; la discipline y
était maternelle, mais sévère, et tout Martinville s'accordait à reconnaître la haute intelli gence et le grand caractère de la Mère Ange lique.
Aussi jugez du scandale qui courut en grandissant dans la ville, le matin où l'on apprit que la Supérieure avait fait maison nette. Elle avait, sans même leur accorder leurs huit jours, mis dehors les trois bonnes chargées du service des élèves, trois filles de la campagne, dont la dernière entrée y était déjà depuis trois ans; Ursule Cafard, attachée au dortoir des grandes; Emilie Binet, aide à la cuisine, et Antoinette Fauvel, seconde à la lingerie. Les trois filles avaient été conduites à la gare et mises dans le train par la Mère Fulgence, Sœur économe.
Que s'était-il passé? Ce fut une traînée de poudre à travers Martinville, le propos affairé de toutes les dévotes sous le porche des églises, à la sortie de la basse messe de neuf heures; et, à onze heures, toutes les mères des élèves étaient au parloir, demandant la Mère Angélique et voulant savoir.
La Supérieure les reçut d'un air plutôt pincé. — « Mais enfin, ma Mère, ces trois filles dont vous étiez si contente? — Elles n'étaient pas honnêtes, elles mangeaient les provisions des
pensionnaires. Je les ai surprises, la nuit, furetant dans les armoires du réfectoire. » La petite armoire que chaque élève possède derrière sa place de banc, à table, et dans laquelle elle enferme à clé les menues friandises qu'on lui donne chez elle pour sps goûters ou ses desserts : chocolat, pain d'épices, confitures, pots de miel, et parfois de beurre salé. »
La provision des pensionnaires! Ce fut un toile parmi toutes ces bourgeoises atteintes dans la propriété. Elles approuvèrent la décision de la Supérieure, on la félicita de sa sévérité.
Mais bientôt une autre version circula dans Martinville-les-Fossés : la Mère Angélique avait bien surpris ses trois bonnes, la nuit, dans le réfectoire, mais pas précisément la main dans les armoires des internes.
Une pensionnaire avait parlé et voilà ce que prétendaient les gens bien informés. La petite Ilortense Dumont, une de la division moyenne, s'était réveillée, l'autre nuit, l'estomac retourné de fringale (l'ordinaire de ces Dames est très frugal le soir). N'y pouvant tenir, elle avait passé une jupe et s'était glissée à tâtons hors du dortoir; elle avait descendu sournoisement l'escalier et gagné le réfectoire. Un spectacle affreux l'avait clouée sur le seuil. A la clarté de la lune
tombant en plein par deux larges baies cintrées sans rideaux, elle avait aperçu les trois bonnes, depuis congédiées, étendues, renversées sur la grande table du milieu. Les trois pauvres filles, les vêtements en désordre, soupiraient et geignaient faiblement sous l'effort de trois inconnus, qui les avaient brutalement empoignées par la taille et tentaient de les étouffer. Les trois bandits apportaient dans leur crime une ardeur singulière. L'enfant épouvantée n'avait pas écouté davantage les râles des victimes. D'un bond elle avait gagné l'escalier, grimpé les étages quatre à quatre et était venue s'abattre contre la porte de la cellule de la Supérieure et, la secouant de toutes ses forces : « Ma Mère, ma Mère, il y a des hommes en bas. On tue les bonnes ! »
La Mère Angélique avait enfermé la jeune élève dans sa cellule et était descendue surprendre les assassins. Le lendemain matin, elle mettait les trois assassinées à la porte.
Toutefois, quand on sut le fin mot des choses et qu'on rapprocha le genre de méfait des trois filles chassées du motif donné par la Supérieure : Elles mangeaient les provisions des pensionnaires, on trouva que la Mère Angélique en avait aussi de bonnes.