LA .MÉPRISE DE MADEMOISELLE LUNO
— Je vous parlais, l'autre jour, de Martinville-les-Fossés, la dolente petite ville où je suis né et dont les horizons de marais et de vieux remparts pesèrent, mornes et doux, sur toute ma première enfance... 0 le logis de mesparent?, un logis depuis des siècles transmis de père en fils, rue des Bernardins, à l'angle de la place de l'ITomme-Armé.
C'était une vieille maison, ventrue comme une commode Louis XV et surplombant de tout son premier étage au-dessus de poutrelles sculptées en forme de masques et de nains grimaçants. Entre chaque fenêtre priaient à jointes mains de {luettes statues d'évêques et d'apôtres. Ce logis, qui avait eu l'honneur d'héberger le roi
Louis XI, en l'an 1465., lors de son passage à Martinville, quelques jours avant la fameuse entrevue de Péronne avec le Bourguignon, avait été pendant trois siècles la maison de la famille de Vassenoise. Mon bisaïeul paternel s'en était rendu acquéreur pendant la Révolution. Mon grand-père en occupait le second étage, nous en habitions le rez-de-chaussée : le premier était loué à une madame Pincepré de Bourdeilles, dont tout Martinville respectait l'autorité. Toute ma famille considérait comme un honneur la chance inespérée d'avoir une locataire de cette importance.
C'était une grande faveur que de loger chez soi madame Pincepré de Bourdeilles. Tout Martinville-les-Fossés considérait ses moindres avis comme autant d'oracles.
Oh ! mon vieux Martinville et madame Pincepré!
Madame Pincepré de Bourdeilles, née Aglaé d'Espréméuil, y régentait alors toute une société superlificoquentieuse et gourmée de vieux gentilshommes à prétentions d'antan et de douairières compassées et revêches. Quelques magistrats retraités étaient admis par condescendance dans le salon de madame Pincepré ; on y supportait aussi quelques petits bourgeois en raison
de leur attachement au passé, de leur dévotion reconnue et la modicité de leurs rentes, qui permettait aux autres de les humilier. Une espèce de mode surannée réglait les gestes et les attitudes des habitués de ce salon. Il était de bon ton d'y affecter un absolu mépris pour les choses de ce temps. Un dédain affiché pour le gouvernement actuel et tout ce qui l'approchait de loin ou de près, en était la suprême élégance ; les hommes y promenaient des manières d'avant l''; migration, les femmes s'y targuaient d'ignorer tout ce qui s'était passé en France depuis la mort de Louis XVI; quelques-unes portaient encore le catogan, et un M. Gourmont-Larive, dont la mère avait été femme de chambre à la cour de Louis XVI II, y risquait parfois un œil de poudre. Madame de Saint-Génin, née Glavel, y prétendait avoir eu des ancêtres morts surl'échafaud ; mais le vidame de Gondreville, bien authentique celui-là, insinuait que cette Saint- Génin descendait de l'échafaud par M. Samson. A l'entendre, cette petite Clavel aurait eu dans les veines un peu de sang du bourreau.
Volontairement attardés dans un passé dont ils tentaient de singer le langage et les façons d'être, espèces d'hallucinés grotesques et touchants, d'autant plus obstinés dans leur rêve
que ce rêve seul les faisait vivre,, eux qui eussent été moins que rien sous ce régime dont ils regrettaient l'éclat, Nobliaux ruinés, petites- filles de femmes de charge aux Tuileries sous des règnes abolis, petits robinset plus pauvres petits rentiers, dont les ancêtres avaient peut-être passé les plats, telle était la petite cour, sur laquelle régnait sans conteste cette madame Pincepré, née d'Espréménil, dont les jugements faisaient loi.
Madame Pincepré de Bourdeilles ne se faisait aucune illusion sur la société qu'elle recevait, et c'est en cela même qu'elle était admirable. Fanatique d'une époque à laquelle elle devait tout, par la seule force de ses regrets et de son caractère elle avait su inspirer à ces parvenus d'hier, à ces fils et ces filles de gens la veille encore en condition, le culte ébloui d'un régime et d'une cour où ils n'eussent été que des mendiants. Mieux, par son autorité et sa diplomatie elle avait su créer dans cette petite ville bourgeoise une atmosphère de préjugés et de traditions dignes de Versailles et de l'île Saint-Louis. Chez madame Pincepré l'aiguille des cartels s'était arrêtée depuis Quatre-vingt-treize, et son cercle hypnotisé en était, comme elle, demeuré "a la mort du Roy. Mieux, ce respect d'une
époque abolie, elle avait su l'inspirer à tout Martinville-les-Fossés et cela sans fortune.
On riait dans tout Martin ville des soirées de madame Pincepré, de son cénacle de vieilles dames à mitaines et en robes déteintes, de ses dédains affichés de la mode et de ses réceptions de cinq heures, où les feuilles de tilleul ramassées sur le Mail remplaçaient le thé absent ; réceptions sèches entre toutes, où les petits pains de blé noir pétris par l'unique servante remplaçaient les gâteaux à venir.
« Singulières réceptions, déclarait M. Bornille, ex-marguillier de Saint-André et ancien habitué du salon, éviucé pour ses mauvaises mœurs, onysert du sommeil et de l'indigestion. » Tout Martinville-les-Fossés n'en aspirait pas moins à figurer à ces agapes illusoires ; le salon de la rue des Bernardins classait. Une situation était limitée d'un mot: Etait-on ou n'était-on pas reçu chez madame Pincepré !
Cette chère Aglaé, je la vois encore trônant dans son éternelle robe de soie olive, au milieu de son vaste salon carrelé aux boiseries grises et neutres, striées de chiures de mouches. D'assez beaux rideaux de lampas fauve, derniers vestiges d'une antique splendeur, drapaient les deux fenêtres et, sur la cheminée de marbre gris, deux
flambeaux d'argent brillaient du même éclat morne et froid que les yeux de la dame. Mince, blonde et guindée, Aglaéd'Espréménil de Bourdeilles justifiait à merveille son nom de Pincepré. Son quant à soi et la hauteur de ses manières faisaient tout ensemble la joie et la terreur des fournisseurs. Avec cela charitable, dépensant ses minces revenus en aumônes et brodant d'une aiguille infatigable des étoles de prêtres et des nappes d'autel ; d'ailleurs intraitable sur le chapitre des bonnes mœurs, des opinions et des idées, n'encourageant l'indigence que chez des âmes bien pensantes et au-dessus de tout soupçon.
Madame de Pincepré de Bourdeilles était une des personnes les plus noblement étroites que j'aie jamais rencontrées de ma vie.
Dans le cénacle de la rue des Bernardins, où ma qualité de petit-fils du propriétaire m'avait donné mes entrées grandes, parmi les personnes admises par-dessus le bord, fréquentaient les demoiselles Luno, deux orphelines déjà montées en graine et qui devaient à la mémoire de feu leur père, autrefois intendant chez une duchesse de Maulevriers, l'honneur d'être acceptées aux réceptions Bourdeilles.
Mesdemoiselles Luno, personnes proprettes,
discrètes, secrètes et macérées dans des pratiques pieuses, étaient d'une innocence dont s'amusaient môme les habitués du salon Pincepré. Elles n'avaient jamais su démêler les mystères de leur basse-cour et, à trente-cinq ans, s'indignaient encore de la méchanceté du coq qui battait les poules. Elles traitaient les pigeons en humeur de colombes du Bon Dieu et prenaient les Cupidons culbutants des plafonds de l'Hôtel de Ville pour des nudités angéliques. Par une grâce d'état, qui ne pouvait être que la grâce efficace, ces deux vierges mûres ignoraient tout du monde et des choses de l'amour. A Martinville, la simplicité des demoiselles Luno était proverbiale.
Mademoiselle Blanche, la cadette, était assez ragoûtante. Grassouillette avec une face un peu ronde, mais trouée de fossettes aux bons endroits, elle joignait à un teint uni de religieuse deux grands yeux bleus, dont la limpidité, un peu troublée, n'eût pas été sans charme. Elle avait l'attrait toujours un peu agaçant des niaises. C'est à elle d'ailleurs, que devait arriver l'amusante mésaventure que voici :
Au cours de ses réceptions d'indigestion et de sommeil madame Pincepré, pour en atténuer l'ennui permettait parfois les jeux innocents à ses hôtes; il fallait bien distraire un peu cette jeunesse.
Celte jeunesse, c'était moi, les deux demoiselles Luno, l'abbé Lefèvre — un grand gaillard bâti pour être valet de charrue et sentant à plein nez la campagne et l'étable — l'abbé Lefèvre et quelques autres jeunes membres du clergé. Et parmi ces jeux innocents, source sure de petits cris, de petits rires et de grandes joies, un des divertissements les plus en vogue était le colinmaillard assis, que le bas peuple dans son langage hardi appelle aussi le cul d'entendement.
Ce colin-maillard se joue comme l'autre, avec cette différence que tous les joueurs assis en cercle autour de celui ou de celle qui a les yeux bandés, attendent tranquillement que le joueur aveugle vienne s'installer sur leurs genoux. Tout le monde garde le silence et celui, qui y est, sans autre guide que la sensibilité avertie ou perspicace de ses lombes, doit reconnaître au contact la personne sur laquelle il s'est posé; jeu en somme assez dangereux, bien que l'usage des mains en soit formellement proscrit.
On y jouait, ce soir-là, chez madame Pincepré et la cadette des Luno y était. Un bandeau sur les yeux, le buste en avant et les mains croisées sur sa poitrine, mademoiselle Luno venait déjà de s'asseoir sur plusieurs personnes sans avoir pu placer un nom; elle s'asseyait enfin sur les
genoux de l'abbé Lefèvre, s'installait dans son giron et de toute sa chair en éveil interrogeait les genoux du prêtre et sa soutane.
Elle s'appuyait môme un peu du dos sur le torse de l'abbé, évidemment trompéepar la robe ecclésiastique et cherchant à reconnaître un corsage. Tout le monde se taisait dans l'attente, le vicaire retenait sa respiration, mademoiselle Luno se recueillait ; puis, tout à coup, d'une voix aiguë, avec une gaieté déjeune pensionnaire:
— « C'est mademoiselle ïiburcien, Anaïs! » et elle battait des^mains comme une petite folle, « je sens son buse. »
Il y eut un silence gêné, des rires étouffés flùtèrent. Madame Pincepré s'était levée toute droite, les lèvres encore plus amincies qu'à l'ordinaire :
— Vous divaguez, ma chère enfant, disaitelle à l'ex-jeune fille.
L'abbé Lefèvre, lui, était devenu écarlate.
— Je sais ce que c'est, déclarait-il avec onction. Mademoiselle a été induite en erreur par cet objet. Elle a pris pour le buse d'un corset cet innocent goupillon.
Et, entr'ouvrant légèrement sa soutane, il retirait de sa ceinture, encore enveloppé de papier soie, un aspenjes me réargenté à neuf.
On respirait... Le vicaire était immédiatement entouré de dévotes. On ôtait le bandeau des yeux de mademoiselle Luno.
— Figurez-vous, mesdames, que ce négligent Loizelier,'notre bedeau l'oublie depuis huit jours chez l'argentier. J'ai beau le lui rappeler tous les matins. Il se fait vieux, le pauvre homme. Alors j'ai pris sur moi de le prendre moi-même, et, en venant ici, je suis passé chez Pelaprat. Je ne pouvais le mettre décemment dans ma poche... Le caractère sacré de l'objet... Je l'ai placé sur ma poitrine. La rigidité du métal a égaré mademoiselle. On pouvait s'y tromper, Rien de plus simple en somme. N'est-il pas vrai, mesdames ? »
Mademoiselle Luno, curieuse et candide, considérait avec de grands yeux clairs le goupillon de sou erreur; madame Pincepré, réinstallée dans son fauteuil, opinait de la tète, daignait sourire aux propos de l'abbé.
Mais à partir de ce soir-là on ne joua plus au colin-maillard assis dans le salon Bourdeilles.
Après trente ans passés, on parle encore à Martinville du goupillon de l'abbé Lefèvre et de la méprise de mademoiselle Luno.
CES DAMES LEBOUTEILLER
— Eh bien! maman, comment te trouves-tu ? Tu as chaud, toi ! moi, je suis gelée. »
Marie Lebouteiller venait d'entrer en coup de vent dans la petite salle à manger, où madame Lebouteiller mère se tenait pelotonnée au coin de la fenêtre, un chàle de tricot sur les épaules et les pieds juchés sur une chaufferette. Elle relevait un coin de sa voilette raidie de givre, baisait hâtivement la vieille femme au front et venait s'accroupir devant la petite cheminée; il y brûlait un maigre feu de bois. Marie Lebouteiller se décidait alors à sortir les mains de son manchon, entr'ouvrait sa jaquette, dégrafait un peu son boa, Atait sa voilette et, comme un pauvre oiseau frileux qui lisse ses plumes après
la plaie, se désengourdissait à la chaleur du foyer.
— Il fait si froid que ça, Marie?
C'était la vieille dame emmitouflée qui interrogeait.
« Si froid qu' ça ! On voit bien, maman, que tu mitonnes à l'abri sur ta chaufferette. Il gèle et à pierre fendre, tous les ruisseaux sont pris.
— Le fait est qu'il ne passe pas grand monde dans la rue, ce matin, soupirait la vieille dame.
— Et tu t'ennuies! Qu'est-ce que tu dirais s'il te fallait aller donner des leçons comme moi. Il faisait un froid chez les Vasseur! les deux enfants toussaient dans cette salle d'étude sans feu; je ne comprends pas leur mère. — Madame Vasseur est si avare, une femme si riche. Tu n'as pas pris mal au moins, Marie ! — Oh! j'ai gardé mes fourrures... Et ma pomme cuite, tu as encore oublié de me la tenir au chaud, maman? Je ne la vois pas. — Je l'ai si peu oubliée que la voilà. Devine où je l'ai mise? »
Et la vieille dame, relevant un peu ses jupons de laine, se baissait péniblement vers sa chaufferette et retirait d'entre ses chevilles une pomme appétissante, juteuse et mordorée, à la peau crevée et boursouflée par places, un amour de pomme cuite posée sur une soucoupe.
— Et bouillante, mademoiselle. »
L'institutrice avait été prendre une petite cuillère et une assiette dans le buffet, et, maintenant assise sur une petite chaise aux pieds de sa mère, elle dégustait avec des mines délicates l'acidité sucrée de son en-cas.
Madame Lebouteiller mère, somnolente et heureuse, regardait manger sa fille tout en lissant du doigt ses épais bandeaux noirs ,1a seule chose de bien que possédât mademoiselle Marie Lebouteiller, d'une laideur de tout repos pour les familles dont elle éduquait les enfants.
« Et quelles leçons as-tu encore à donner, Marie? — Oh! je ne suis pas près d'avoir fini ma journée! C'est mercredi, mon jour le plus chargé de la semaine : le petit de Ségogne, mesdemoiselles Vasse, la famille Haudéride, les Lemeunier. J'en ai au moins jusqu'à sept heures. — Et tu ne déjeunes pas icil Qu'est-ce que je vais devenir toute celte sainte journée? »
Et la vieille dame se lamentait.
« Tu n'es pas raisonnable, maman. Madame Chottard déjeune avec toi. Elle n'a qu'une leçon cet après-midi, à trois heures; tu ne seras pas longtemps seule. — Madame Chottard, ta sœur ! Comme si c'était la même chose que toi ! »
Et la vieille dame ronchonnait, toute à sa préférence pour sa fille cadette.
Marie Lebouteiller avait fini sa pomme. Elle se levait, allait poser la soucoupe sur le marbre du foyer, consultait la pendule, reboutonnait sa jaquette, agrafait son boa, se rajustait un peu devant la glace, remettait méthodiquement ses gants, puis se rapprochant de sa mère, l'embrassait longuement :
— Allons, du courage, maman, je rentrerai pour dîner, ne t'ennuie pas trop : et Petit- Homme, comment va-t-il?
Et une curiosité tendre la penchait sur un gros chat, niché sur les genoux de madame Lebouteiller.
« N'y touche pasl II dort et il me tient chaud. — Alors ne le réveillons pas. A tantôt, maman! »
Et la voilà partie.
Mademoiselle Lebouteiller donnait des leçons de français, d'histoire, de géographie et pouvait préparer une jeune fille aux examens du brevet supérieur : mademoiselle Marie Lebouteiller avait ses diplômes. Sa sœur, madame Chottard enseignait le chant et le piano. Toutes deux couraient le cachet et se partageaient la clientèle des familles riches et bien posées qui n'envoyaient pasleursenfantsen pension. C'étaientleséducatri-
ces patentées de Froberville-lcs-Nnintaux. Elles donnaient même des leçons dans les environs, mais elles exilaient alors qu'on les vint chercher et reconduisit en voiture . Madame Chottard donnait même des leçons de solfège aux pensionnaires des Dames de l'Espérance. La société de Froberville les traitait en égales. Leur laideur, la distinction de leurs manières, la raideur de leur maintien en imposaient à cette société de petits rentiers et de commerçants parvenus ; leur laideur surtout, qui n'autorisait aucun soupçon en offrant un sujet de plaisanterie facile, leur avait donné droit de cité parmi les habitants, il y avait près de trente ans que ces dames Lebouteiller sévissaient dans Froberville; elles y avaient éduqué près de trois générations. Des mères de famille se souvenaient parfaitement d'avoir appris leurs notes sous l'œil de madame Chottard et appelaient familièrement la seconde des Lebouteiller : Marie.
Ces dames Lebouteiller se recommandaient encore à l'estime et à la sympathie par les soins touchants dont elles entouraient leur mère. Du produit de leurs leçons elles aidaient à vivre la vieille dame, titulaire d'un maigre bureau de tabac, situé daus la rue des Tanneurs. Ses filles en avaient exigé l'abandon pour une location dé-
risoire à une ancienne blanchisseuse. Marie et madame Chotlard ne se souciaient pas de voir leur mère avoir affaire au public de rouliers et d'ouvriers tisserands de la rue des Tanneurs.
Les demoiselles Lebouteiller n'étaient pas nées pour le métier qu'elles exerçaient. Comme le disait leur mère: « Mes filles ont été élevées dans la soie et l'opulence, et sans, la mort de leur pauvre père... » Ces dames Lebouteiller avaient eu des malheurs.
Filles d'un receveur principal, la mort subite de M. Lebouteiller les avait ruinées. Le grand train de la maison n'avait pas permis à l'insouciance de leur mère de leur amasser des dots. Un bureau de tabac et une éducation soignée, ce qu'on appelait alors des talents de société, voilà quel se trouva être le bilan de leur situation. Leur bureau de tabac était à Frobervilleles-Nointaux; elles étaient venues à Froberville. Fureteuses et avisées, elles avaient su s'y faire une place en y donnant des leçons. Leurs façons de femmes bien élevées et d'un rang social supérieur au niveau Frobervillais les avaient imposées; leur physique aussi.
Il était impossible d'être plus disgraciées de la nature que les demoiselles Lebouteiller, la cadette surtout. Grande, mince et d'une mai-
greur qui n'était pas sans distinction, elle portait sur un long cou décharné une lace à la fois de guivre et de négresse blanche : nez camard aux narines évasées, lèvres lippues, dents offensives, lourdes mâchoires de Carnivore, oreilles écartées et pointantes comme celles des fauves, c'était une gueule de gargouille en rupture de cathédrale. La pauvre créature possédait avec cela une démarche onduleuse, une certaine élégance de gestes et d'attitudes et presque une jolie tournure. Mademoiselle Lebouteiller portait toujours des voilettes épaisses et, sur la foi de cette taille fringante, il lui était arrivé d'avoir été suivie, oh! par des étrangers de passage dans la ville; mais les suiveurs ne s'y prenaient pas deux fois. Cette figure d'épouvantail aurait fait reculer les plus braves. Les bourgeoises de Froberville disaient couramment de l'institutrice : « Elle a de si beaux cheveux, et elle aime tant sa mère ! » épitaphe connue de tous les laiderons. Spirituelle avec cela et d'humeur caustique, mademoiselle Lebouteiller savait mieux que se défendre; le mordant de ses reparties tenait en respect les rieurs. Certaines familles lui confiaient l'éducation de leurs enfants par terreur; on craignait son esprit d'observation aiguisé de remarques judicieuses. Ses
énormes yeux en boule de loto étaient doués d'une terrible clairvoyance. C'est surtout sur le sexe fort que s'exerçait la verve de mademoiselle Lebouteiller. Fervente apôtre du célibat, elle faisait une propagande ardente auprès de ses élèves pour les détourner du mariage, revendiquait hautement les libertés de la femme et proclamait qu'elle n'accepterait jamais le joug d'un mari; elle faisait profession de détester les hommes, et c'était un sentiment partagé par les mâles de tout le pays.
Madame Chottard, la pianiste, affichait la même aversion; mais, au moins, chez elle, la haine avait-elle un motif : Celina (c'était le petit nom de madame Chottard) avait été mariée, ■ — oh ! à peine, puisque son bonheur n'avait duré qu'une nuit.
Le lendemain même de son mariage, Chottard réalisait le petit avoir de sa femme, maigre dot amassée leçons par leçons, et disparaissait sans retour. Il laissait à Celina son trousseau et la perspective d'une grossesse dont le dépit de l'abandonnée faisait avorter l'espoir. Un premier colloque avait suffi à l'indélicat Chottard, il avait préféré la fuite à un second entretien. Les mauvais plaisants prétendaient que les scrupules de la jeune mariée avaient rebuté
la patience de l'époux. Mademoiselle Celina Lebouteiller aurait exigé que son mari gardât au lit son caleçon et aurait passé toute cette première nuit de noces, un traversin convulsivement serré entre ses bras, sans vouloir lâcher d'une minute cette égide improvisée de ses pudeurs.
Madame Lebouteiller avait trop bien élevé ses filles. Petite et râblée avec une figure insignifiante de poupée à monter les bonnets, madame Chottard, elle, passait pour avoir été jolie. Je n'ai jamais connu, moi, qu'une petite femme courte à la mine pointue et au teint gâté par la couperose, courte de jambes et courte d'humeur, et dont la voix mielleuse et facilement aigre, avait la fadeur équivoque d'une crème surie. Acrimonieuse avec cela à rendre des points à la légendaire mistress Gribiche des pantomimes anglaises, madame Chottard était le vivant effroi de ses élèves, dont elle châtiait les maladresses à coups dérègle appliqués sur les doigts.
Oh! cette mince règle enjjfer de madame Chottard, dont mademoiselle Lebouteiller avait, dans son parler le cinglement bref et sec! Ces demoiselles Lebouteiller étaient comme cette règle : de fer.
La mère avait plus de bonhomie et, quoique
éternellement geignarde et mécontente, gardait dans ses ronchonnements une espècede tendresse. On la devinait amollie par d'anciennes privautés. De ses jupons de laine et de ses tricots de vieille femme s'émanait encore une caressante douceur. Madame Lebouteiller avait du toujours être laide, mais d'une laideur aguichante; un tout petit nez tourné à la friandise, de grosses joues rebondies, une fossette au menton et une stupéfiante fraîcheur lui donnaient, sous ses bonnets enrubannés^de jaune, l'extravagant aspect d'une grosse rose trémière; des petits yeux de malice pétillaient dans cette large face hilare, de petits yeux clairs d'un bleu de fleur et si innocents, disait le vieux président de Neurville, qu'ils en devenaient criminels. Elle était gourmande, coquette, curieuse, fantasque et cancannière, et sa malveillance, embusquée le long des jours derrière les rideaux de sa salle à manger, surveillait la rue et se dépensait le soir en interminables racontars, dont ses filles indulgentes supportaient le papotement. Marie et madame Chottard adoraient leur mère. Impotente et goutteuse, elle était d'humeur difficile, et la brusquerie de ses boutades leur avait déjà fait perdre des leçons. Longtemps, elle avait trompé l'ennui de ses journées solitaires en par-
tageant avec son perroquet des trempettes de biscuits et de vieux malaga ; le perroquet en était mort. La vieille dame buvait maintenant seule les vins fins de sa cave, si bien que, le soir, il lui arrivait parfois d'avoir le bonnet sur l'oreille et de gazouiller des propos inquiétants. Elle regrettait, par exemple, que Froberville n'eût pas de garnison, et avait de longs soupirs en songeant à Nancy, qu'elle avait habité en 1840 et où il y avait de si beaux dragons.
Ces demoiselles Lebouteiller souffraient des inconséquences de leur mère; elle aurait pu se faire mal juger. Madame Lebouteiller n'était que supportée à Froberville ; on lui prêtait des aventures.
HISTOIRE D ON GLYSûPOMPE ET D UNE SAUGE A LA BENZINE
La plus célèbre aventure de madame Lebouteiller était sa soi-disant liaison, aux premiers temps d3 son séjour à Froberville, avec M. Mouillard, le pharmacien de la rue Ghanoinesse,
marguillier de Saint-Gervais, aujourd'hui défunt, le cher homme. M. Gustave Mouillard était demeuré veuf avec deux filles qu'il élevait sévèrement ; on n'avait jamais parlé de lui avant l'arrivée à Froberville de madame Lebouteiller.
Comment le veuf connut-il la veuve? M. Mouillard prenait son tabac rue des Tanneurs, madame Lebouteiller sa pharmacie rue Chanoinesse. A Froberville, quand on va du quartier des filatures à Saint-Gervais, il faut passer rue Chanoinesse et, quand on va de Saint-Gervais au faubourg de la ville, il faut passer rue des Tanneurs ; et M. Mouillard et madame Lebouteiller se rencontraient forcément tous les jours ; la parité d'âge des demoiselles Mouillard et Lebouteiller acheva la connaissance. La veuve du receveur, alors dans tout l'éclat d'une quarantaine florissante, avait de la fraîcheur et de la vivacité.
Madame Chottard, encore jeune fille, venait de débuter dans l'enseignement musical ; Marie, de six années plus jeune, travaillait encore pour son diplôme de hautes études. M. Mouillard demanda à madame Lebouteiller les lumières de ses deux filles pour compléter l'éducation des siennes. Juliette et Anaïs n'auraient qu'à gagner de la compagnie de Marie et de Gelina ; d'à-
mies qu'elles étaient, les jeunes filles devinrent élèves et maîtresses, et le père et la mère, attendris et touchés de l'édifiant accord de leur progéniture, de se congratuler et de s'applaudir de la combinaison. Des relations quotidiennes s'établirent entre la pharmacie et le bureau de tabac : Madame Lebouteiller promena et chaperonna les demoiselles Mouillard parla ville, l'heureux père était trop flatté de pouvoir confier ses filles à une femme de cette valeur. La province n'eût pas été la province si elle n'avait pas malignement interprété cette entente de deux familles. Le pharmacien était encore vert : Froberville prêta à M. Mouillardun sentiment pour madame Lebouteiller et à madame Lebouteiller des faiblesses pour M. Mouillard.
Mais où la malveillance provinciale éclata, c'est dans le détail et l'imagination des signaux qu'elle voulut voir entre les deuxamants. Madame Lebouteiller ne pouvait recevoir M. Mouillard chez elle: la présence de ses filles, l'espionnage organisé de la servante et des voisins, l'inquisition môme des passants rendaient tout rapprochement impossible. M. Mouillard était aussi très surveillé chez lui : l'élève de pharmacie, la bonne, ses deux demoiselles rôdant par la maison ; mais le petit cabinet de consultation situé
dans l'arrière- boutique pouvait abriter un galant entretien.
On remarqua ou l'on crut remarquer que madame Lebouteiller passait bien souvent rue Chanoinesse. Elle allait, frôlant les murs, et devant la pharmacie hâtait le pas avec un regard furtif aux objets de la devanture. À peine répondaitelle au salut de M. Mouillard, installé dans son comptoir, mais, parfois, elle tournait sournoisement le bec de cane de la porte et disparaissait, comme si elle fut tombée dans une trappe. Elle en ressortait une heure après avec un petit paquet de graine de lin ou de guimauve, reconduite jusqu'au seuil par l'empressé M. Mouillard. Ce manège intrigua. La veuve fut suivie, épiée. Que regardait-elle ainsi à la devanture avant d'entrer? et voilà ce que découvrit M. Fouina, employé à la mairie. L'objet, qui décidait des visites de madame Lebouteiller au pharmacien était un clysopompe, un vulgaire clysopompe mis là, comme par hasard, au milieu des seringues et des bocaux de couleur. Seulement, ce clysopompe changeait d'attitude. Tantôt il avait le bec en l'air et dardait sa canule comme une couleuvre irritée; tantôt, au contraire, son tuyau de caoutchouc pendait tristemeutet reposait, inerte, sur la tablette de verre. La position
de la canule décidait tout. En l'air, elle précipitait madame Lebouteiller dans la boutique ; pendante, elle hâtait son pas et lui faisait continuer son chemin.
La canule était un signal ; le clysopompe était symbolique. On avait surpris plusieurs fois le pharmacien en train de redresser le bec de l'instrument.
Si non e vero, e bene trovato:
Vous pensez si Froberville en fît des gorges chaudes.
Ces demoiselles Lebouteiller étaient-elles au courant des histoires colportées sur leur mère ? Leur tenue à elles était parfaite; elles désarmaient la critique par une conduite exemplaire et une sévérité de langage, une raideur d'attitudes qui ne permettait pas un soupçon. Madame Chottard poussait les scrupules d'une conscience timorée jusqu'à proscrire le mot amour dans les romances qu'elle serinait à ses élèves. Elle le remplaçait par le mot : tambour, sans prévoir quels étranges quiproquos pouvait amener cette substitution. Mademoiselle Marie, moins avertie par l'expérience, se contentait d'opérer par périphrases; elle avait rayé le mot passion de l'enseignement qu'elle donnait à ses élèves. Dans sa
bouche, les plus notoires égarements des personnages historiques devenaient des sentiments profonds; Néron avait eu un sentiment profond pour Poppée, et Louis XV pour madame de Pompadour; les mères de famille étaient orgueilleuses de citer les métaphores de mademoiselle Marie. Par leurs scrupules quintessenciés les demoiselles Lebouteiller s'étaient attiré la faveur et le patronage de madame Lemastur, vieille dévote irréductible, qui voilait de gaze les nudités de ses pendules et terrorisait les vicaires de sa paroisse par ses relations avec le haut clergé. On la disait puissante à l'archevêché, assez bien même pour disposer des cures. On citait jusqu'à Rouen le menu de ses dîners ; madame Lemastur recevait tous les messieurs prêtres de la contrée.
Madame Lemastur était presque une figure héroïque. Elle incarnait le veuvage dans sa plus haute conception de deuil et de regret. A la mort de M. Lemastur, n'avait-elle pas voulu soustraire le défunt à la constatation médicale de décès., et, dans l'exaltation de sa douleur, pour le conserver auprès d'elle, n'avait-elle pas imaginé de mettre mariner le corps dans une baignoire remplie de sel ? Une démarche de Monseigneur auprès de la veuve avait pu, seule., faire cesser
le scandale. Mais une espèce d'auréole en était demeurée à madame Lemastur. Pour tout Froberville ahuri elle était la veuve inconsolée qui, par excès d'amour, avait salé son mari. Des époux soupçonneux la citaient comme exemple à leurs femmes.
C'est cette autorité qui s'intéressait aux demoiselles Lebouteiller. La situation des deux coureuses de cachets s'accrut de tout le prestige de la riche dévote; ce fut pour elles le droit de cité. Les dames Lebouteiller eurent cet honneur inespéré d'être invitées à un dîner d'évêque inpartibus, il est vrai ; elles furent ensuite d'un déjeuner de chanoines, et leur faveur s'affermit jusqu'au jour où elles eurent la malencontreuse idée de rendre une politesse à leur bienfaitrice en l'invitant à leur tour à dîner.
Le curé de Saint-Gervais, par égard pour madame Lemastur, avait promis aux dames Lebouteiller d'être des leurs.
La mère et les deux filles avaient mis les petits plats dans les grands. Malheureusement par excès de zèle la mère Lebouteiller, qui était friande et pleine de prétentions culinaires, ne voulut pas s'en remettre au cordon-bleu loué pour la circonstance et s'obstina à rôder autour des casseroles. Ses filles ne laissaient pas d'être
inquiètes. Elles respirèrent au premier service, quand madame Lemastur, après avoir loué le potage aux quenelles, s'exclama sur le coulis des bouchées d'écrevisses ; les hochements de tête du curé de Saint-Gervais approuvaient. Les autres invités, madame Edgard Lenut, mademoiselle Mitoire du tiers-ordre des Augustines, et M. Gentil organiste se taisaient, hypnotisés par le luxe de madame Lemastur, qui arborait, ce soir-là, une chaîne d'améthystes sur une robe de moire violette ; le diner s'annonçait bien. Tout à coup — on venait de servir un turbot sauce câpres — madame Lemastur poussait un cri d'outarde et, avec un geste d'horreur : « Ne mangez pas cela, monsieur l'abbé ! Il y a de la benzine dans cette sauce ! — De la benzine ! » Et les trois dames Lebouteillerse levaient indignées ; elles regrettèrent plus tard ce mouvement.
« Mais goûtez vous-mêmes, mesdames ! ripostait sèchement la dévote. — En effet, il y a de la benzine dans cette sauce, objectait l'abbé. — Mais oui, il y a comme un goût de benzine », répondaient en écho madame Lenut et M. Gentil. Madame Lemastur avait repoussé son assiette ; les trois Lebouteiller goûtaient le plat incriminé et devaient se rendre à l'évidence. Un
relent de benzine empestait le turbot. Mademoiselle Marie n'y tenait plus : « C'est odieux I Gomment pareille chose a-t-elle pu se produire? Maman, tu n'as pourtant pas quitté la cuisine ! » La vieille dame se taisait, atterrée.
On faisait venir la cuisinière. Marie l'apostrophait violemment; l'institutrice était déchaînée: « Comment cette sauce sent-elle la benzine? Elle avait trompé leur confiance. On la payait pourtant assez cher ! » Et c'était, à travers un flux de récriminations cinglantes, les déductions d'un vrai réquisitoire. « Après tout, est-ce que j'sais? plaçait enfin l'interpellée, Madame a fourragé dans toutes les casseroles. — Vous dites... maman?— C'est Madame qu'a voulu mettre le vin elle-même dans toutes les sauces; elle ne lâchait pas les bouteilles. J'ai bien senti, un moment, une odeur de benzine ; mais j'pouvâis pas penser... — Sortez ! Vous êtes une insolente ! » La femme rendait son tablier.
Que s'était-il passé ? Madame Lebouteiller, harcelée par ses filles, devait avouer qu'en furetant dans l'armoire elle avait pris la benzine pour le vinaigre blanc, mais n'en avait pas versé dans la sauce : l'odeur l'avait avertie. Elle avait tenu un moment la cuillère pleine au-dessus de la casserole, mais l'avait retirée aussitôt.
« Une goutte sera tombée, une goutte aura suffi, concluait madame Lemastur ; ne vous tiuges pas, mes bonnes, et passons au rôti. C'est un petit malheur. »
Le rôti était un faisan paré par M. Leveau, le pâtissier-cuisinier de la rue du Mail. Il fut déclaré exquis. Mais il y avait quelque chose de brisé entre mesdames Lebouteiller et madame Lemastur ; le lien rompu ne se renoua pas. Avec l'inconséquence de madame Lebouteiller mère tout le passé de la vieille dame était apparu à madame Lemastur : l'ombre du clysopompe s'était dressée devant elle. Le diner s'acheva dans la contrainte.
Madame Lemastur n'invita plus ces dames Lebouteiller à ses repas ecclésiastiques ; la vivacité de leurs protestations lui avait déplu ; elle n'avait pas aimé non plus la violence de Marie invectivant la cuisinière. Néanmoins, toujours pleine d'estime pour la rigidité de leur caractère et de leurs mœurs, elle voulut marquer à mademoiselle Marie surtout sa sympathie protectrice, et, quand sa chatte Moumoutte mit bas, elle lui fit présent d'un petit. Elle le lui envoya dans un panier de fine vannerie, rempli d'ouate et enrubanné de bleu.
Cechatdevait emplir et bouleverser PexisteDce de l'institutrice.