‹ propos d'Anatole FranceChapitre 10 sur 20 · PA TRE · texte numérisé non relu

PA TRE

tête ferme et un cœur sensible guident toujours leur main.

Il est bien indifférent que leur syntaxe bronche un peu, puisque, par ses écarts mêmes, elle atteste les élans de l'esprit qui la brutalise. C’est la syntaxe de la passion.

Il est bien indifférent qu'ils pillent à droite et à gauche et qu'ils embrouillent quelquefois l’écheveau de leurs histoires.

Car, ce qui importe chez eux, ce n’est pas le conte si joliment qu'il soit narré, maïs les sentiments et les idées qu'ils y enveloppent.

Comme les nourrices bercent les marmots, ils nous dévident, à l'aventure, d’adorables récits qui viennent de la nuit des temps.

Nous tendons les lèvres à l'appât. Et c’est la sagesse qu'ils nous offrent avec le wiiel de ces fables.

Ainsi, dans la suite des siècles, les mêmes anecdotes servent à exprimer l’ondoyante pensée des mortels les plus claivoyants.

Tous les véritables grands hommes ont pour première vertu d'être sincères. Ils extirpent l'hypocrisie de leur cœur; ils dévoilent bravement leurs faiblesses, leurs

DE LA VILLA SAÏD rs

doutes, leurs tares. Ils se dissèquent. Ils exposent leur âme écorchée pour que tous leurs contemporains se reconnaissent dans cette image et rejettent de leur vie les mensonges qui la corrompent.

Ils sont courageux. Ils bousculent hardiment les préjugés. Nulle puissance civile, morale ou immorale ne leur en impose.

Mais parfois, il est vrai, la franchise est st dangereuse qu'elle leur coûterait la liberté ou même l'existence.

Sous les régimes dont l'étiquette est la plus libérale, comme sous les plus tyranniques, 1l suffit de proclamer ce qui sera reconnu juste et bon cinquante ou cent ans après, pour encourir la geôle ou l’échafaud.

Comme il vaut mieux parler que de se taire, les sages font souvent les fous pour qu'on ne les baillonne point.

Ils sautent, secouent leur bonnet à trois pointes et agitent leur marotte en criant les extravagances les plus raisonnables.

On les laisse danser parce qu’on les prend pour des bouffons. Il ne faut pas leur

en vouloir de ce stratagème.

À propos des opinions qui lui étaient chères, Rabelais goguenardait : « Ÿe les soutiendrai jusqu’au feu. exclusivement. »

Avait-il tort ? et s’il était monté sur le bûcher, nous serait-il loisible aujourd'hui de savourer son pantagruéhsme ?

Les grands écrivains n'ont pas l'âme basse. Voilà, M. Broxn, tout leur secret.

Ils aiment profondément leurs semblables.

Ils sont généreux. Ils élargissent leur cœur. Ils compatissent à toutes les souffrances.

Ils travaillent à les apaiser. Ils ont pitié des pauvres acteurs qui jouent la tragédie comique ou la comédie tragique de la destinée.

La pitié, voyez-vous, Monsieur le Professeur, c’est le fond même du génie.

— Aoh ! fit M. Brown, dont les yeux maintenant luisaient de joie derrière ses lunettes d’or, laissez-moi vous serrer le main, M. French.

Et il lui infligea un shake-hand à lui déboîïter l’épaule.

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E matin-là, Joséphine nous dit é que son maître recevait dans la bibliothèque.

Nous grimpâmes donc au deuxième étage, c’est-à-dire tout en haut de la maisonnette. Car M. Bergeret à installé sa bibliothèque, sa « librairie » comme eût dit Montaigne, dans les combles de sa demeure.

On pousse une vieille porte capitonnée de cuir, un ancien tambour de sacris-

tie.

On entre. On se croirait dans une chapelle. Des vitraux émaillés d’armoiries * anciennes laissent filtrer une mystérieuse lumière.

Cette clarté discrète glisse paresseusement sur un plafond bas, tendu de cuir gaufré et doré. Elle s’aceroche aux ciboires, aux calices, aux monstrandes, aux patènes, aux encensoirs dont regorgent maintes vitrines.

Anatole France est un enragé collectionneur d'objets religieux.

Il n’est point de mortel dont les goûts soient plus ecclésiastiques.

Et d’abord, comme un pieux anachorète, il habite sur la lisière d’une forêt.

Il est vrai que c’est une jolie petite forêt : le Bois de Boulogne. On y voit plus de faunesses et de diablesses que de bêtes féroces.

Il est vêtu d’une longue robe de chambre cléricale : il est vrai qu’elle est de couleur tendre et d’étoffe moëlleuse.

Il est coiffé d’une éternelle calotte comme les abbés dans les églises : il est

DÉRLASVEIELA SAID ie:

vrai qu'elle est d’un rouge incendiaire.

Quelquefois aussi il porte un bonnet blanc à dessins roses qui ressemble à un turban indien. Il à emprunté cette coiffure à la région bordelaise où il séjourne souvent. Les servantes de là-bas serrent leur tête dans des foulards ainsi roulés qui leur prêtent une grâce orientale.

Mais M. Bergeret préfère de beaucoup sa toque de velours vermillon.

Elle joue un grand rôle dans sa mimique.

Inconsciemment, 1l la pétrit suivant ses pensées.

Quand il est allègre, la toque dessine une pointe provocante. C’est comme une caricature de tiare ou de corno ducale vénitien.

Par moments, quand il hausse ironiquement le ton, elle affecte la majesté du pschent dont s’enorgueillissaient les pharaons égyptiens.

Quand il écoute un interlocuteur, il la rejette sur sa nuque pour laisser les idées pénétrer plus librement sous son front ;

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