‹ propos d'Anatole FranceChapitre 9 sur 20 · ANA · texte numérisé non relu

ANA

118 LES MATINEES les humains de bienfaits ou les accable de disprâces.

Eh ! bien, notez, que sous cette forme extravasante, la bouffonnerie touche au sublime.

Chez Lucien, c'était une amplification de rhétorique. Chez notre Rabelais, c’est une profonde satire du Destin aveugle.

Voilà comment les grands hommes ne peuvent se tromper. Ils ont beau faire. Ils ont toujours raison, parce que leur invention au lieu d’être froidement calculée est un puissant instinct naturel.

Ils créent comme les mères mettent leurs enfants au monde. Toutes les statues qu'ils pétrissent respirent sans qu'ils sachent pourquoi. Même tortues et bancales, elles palpitent. Elles sont nées viables, tandis que les images plus régulièrement modelées par d’autres sculpieurs restent mortes.

M. Brown était de plus en plus décou-

ragé, parce qu'il n'arrivait pas à saisir

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DE LA VILLA SAÏD rro

pourquoi les génies l’emportaient sur le vulgaire.

Chaque fois qu’il croyait leur découvrir une supériorité, elle s’évanouissait à l’examen.

Avec l’énergie du désespoir, il articula :

— Si les grands écrivains. ils n’imaginent pas eux-mêmes les chaoses,.… ils compaosent mieux, peut-être.

FRANCE. — Îls ont, dites-vous, le mérite de la composition.

Franchement, Monsieur le Professeur, je crois qu'ici encore vous vous abusez.

Ye sœs bien que la composition passe d’ordinaire pour la première nécessité de l’art d'écrire.

C’est une des vérités fondamentales que notre sage Université enseigne à ses nourrissons comme dogmes intangibles.

Hors du plan, point de salut ! telle est la doctrine.

On considère l’œuvre littéraire comme une sorte de grand théorème dont les propositions se commandent, s'enchaînent et se

hâtent vers le C.Q.F. D.

Mais chez beaucoup de génies, nous n'ob- servons rien de semblable.

Rabelais, Cervantès, Swift, se sont fort | __peu souciés de composer leurs romans. :

Il est trop évideni que maître Alcofribas ignoraît absolument où 1l allait.

Quand il commença le Pantagruel, sans 7e doute ne savait-il pas au juste ce qu’il y fourrerait. Les épisodes se succèdent sans ordre et tous sont exquis. Que faut-il de plus ?

C’est une capricieuse et divine prome- nade.

Panurge désire prendre femme, mais il craint fort d’être cornard.

Il interroge là-dessus les sages et les fous. Puis il s'embarque pour consulier l’oracle de la Dive Bouteille. Et nous voilà partis avec lui sur les flots cérulés. Nous zigza- < | guons de rivage en rivage. Sans cesse, de $ nouvelles aventures nous sont contées qui Ë n'ont pas le moindre rapport avec le cuisant souci de Panurge. ST Se 230 Où trouver un plan dans tout cela ? à.

Les plus beaux chefs-d’'œuvre sont à ti- roirs. On y glisse tout ce qu'on veut. Ils PCR |

Se Dore ne

DE LA VILLA SAÏD r2r s’élargissent, s’enflent, se distendent à mesure qu'ils se font.

Encouragé par le succès d'un premier livre, l’auteur continue.

Ainsi en advint-1l du Pantagruel et aussi du Don Quichotte, dont Gourmont parlait à lPinstant.

Comme Rabelais, Cervantès n'obéit qu’à sa fantaisie. Il marche, revient sur ses pas, court, s'arrête, se repose dans la prairie, s'enfonce dans les bois. Il hante tantôt les pâires, tantôt les seigneurs, tantôt les brigands. Il n’a pas de but.

Îl montra tant de laïsser-aller dans son Don Quichotte, que tout autre assurément eût perdu la partie. Mais il la gagna. Il y a de ces privilèges.

Théoriquement, l'intérêt de son récit devrait aller decrescendo.

Le premier genre de comique exploité par Cervantès est en effet de beaucoup fé plus gai, du moins en principe. |

Au début de l'ouvrage, c’est la seule fol du héros qui provoque le rire. Il n’est viciime que de lui-même. Il est dupe de sa

propre imagination démente, qui lui fait prendre des moulins pour des géants et des moutons pour une armée.

Dans la suite, au contraire, il a presque recouvré son bon sens. Et ce n’est plus lu:même qui se forge des malheurs. Ce sont des seigneurs désœuvrés qui lui jouent mille tours pendables. Ils laffolent par toutes sortes de pyrotechnies. Ils le juchent les yeux bandés sur un cheval de bois qu'ils secouent et ils lui persuadent qu’il voyage dans les airs. Ils lancent dans sa chambre des matous furieux qui lui labourent le visage.

Enfin, il n’est pas de méchante farce qu'ils ne machinent contre lui.

On pourrait craindre que la drôlerie de ces mystifications ne fût compromise par la réprobation qu’elles soulèvent.

Point du tout. Ce beau roman attache de plus en plus jusqu'à la dernière page.

Cela tient du miracle.

REMY DE GOURMONT. — Mais n’est-ce pas chez les bons auteurs une suprême habileté de suivre indolemment leur caprice qui les guide si bien ?

FRANCE. — Mon cher ami, tout est charme chez les écrivains que nous aimons.

Nous avons pour eux des trésors de complaisance. Et nous les louons de ce que nous blämons chez les autres.

Comme nous préjugeons qu'ils sont excellents, ils nous paraissent toujours tels.

Tenez, 1l m'arriva un jour à moi-même une assez plaisante aventure.

avais donné à un journal le manuscrit d’un roman.

Comme j'allais partir en voyage, je l'avais divisé en cahiers dont chacun représentait un feuilleion.

L'on avait distribué ces fascicules dans un casier qui comptait beaucoup de compartiments sur plusieurs rangées.

Le malheur voulut que le compositeur se trompât. Il puisa dans le casier en suivant les compartiments de haut en bas et non de gauche à droite, comme il aurait dû.

Mon roman n'eut plus ni queue n1 tête.

Mais personne ne s'en aperçut. Et même quelques esprits bien tournés me firent com-

eu ‘pliment sur les ARE be de mon . imagination.

Ye leur sus gré de leur ferveur.

À coup sûr, mon cher Gourmont, vos raisons d’ PRE le désordre de Rabelais et 4 de Cervantès sont infiniment plus légitimes. à Que nous importe, en effet, de savoir où > dls nous mènent ? Ne sommes-nous pas trop heureux de nous attarder avec eux aux mille reposoirs fleuris qui jalonnent leur route ?

Le décousu même de leur trame ïrnite À — l'imprévu de la vie. Ce sont les jours qui 7 s ‘ajoutent aux jours.

Et puis, il faut bien le dire, on reconnaît à dans leurs œuvres une unité autrement ro- 4 buste que celle d'une PRES adroitement e

| nouée.

C’est la cohésion de leur esprit. | Les épisodes sont épars ; mais la pensée # ! qui se joue au travers est toujours droîte et ferme.

C’est un beau rayonnement intérieur qui illumine, vivifie et harmonise les aventures les plus changeantes.

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Ainsi quelle noblesse dans le Don Quichotte ! Quelle fierté! Que d’amertume souriante ! Que de hautaine poésie ! et gue de bonté !

Pour apprécier mieux encore ces rares mérites, 1l faut lire linsipide contrefaçon d’Avellaneda.

Vous savez que cet Espagnol contemporain de Cervantès eut le front d'écrire une suite du Don Quichotte pour spolier l’auteur d’une partie de sa gloire et de son profit.

Cervantès se cabra. Et il eut raïson.

Car de son vivant, ce plagiat dut lui porter préjudice. |

Mais je souhaiterais fort qu'aujourd'hui la plate élucubration de l’imitaieur fût publiée dans la même édition que le chefd'œuvre : la caricature servirait de repoussoir au radieux modèle.

Et justement, tandis que Cervantes fait éclater son génie en s'abandonnant à sa verve toute spontanée, l’autre adopte un plan, il se propose un but.

Avellaneda ne manie la plume que pour démontrer l'excellence de la foi.

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C’est à quoi tendent toutes ses histoires.

Quelles histoires ! Vous allez en juger.

Sancho, par exemple, rencontre une belle Morisque. Et dans le transport de son enthousiasme :

— «Plut au Ciel, s'écrie-t-1l, que toutes les puces de mon lit fussent pareilles à cette jeune mahométane ! »

— « Hé ! quoi, Sancho ! grommelle aussitôt Don Quichotte, est-ce toi qui parles si légèrement, toi, le mari de Thérèse !

« Assurément ton épouse est outrageusement laide. Mais elle est bonne chrétienne, Sancho. Et notre sainte Mère l'Eglise t’enjoint de la trouver plus séduisante que les musulmanes les mieux faites. »

Mais ce que recommande surtout Avellaneda, c’est la dévotion au rosaire.

Îl ne tarit pas sur les grâces réservées aux dévôts qui égrènent assidüment leur chagelet. Parmi les homélies édifiantes et saugrenues qu'il brode sur ce canevas, il en est une assez connue, parce que notre Nodier en fit une nouvelle. Ÿe ne sais même comment ce

ere RE N re + : 4 sr" :

DE LA VILLA SAÏD 1:27 conteur réussit à parer de quelque agrément une si pauvre affabulation.

Voici le thème :

Une religieuse, une jeune sœur tourière qu'un élégant seigneur avait remarquée en passant devant la porte entrebaillée d'un couvent, correspondit avec l’enjéleur et résolut de le rejoindre.

Malgré son ardeur coupable, elle n'avait point cessé de témoigner à la Sainte Vierge

une brûlante piété. Au moment de fuir le

couvent, elle fut poussée par un élan de son cœur vers la chapelle de Marie. Et elle déposa sur les degrés de l'autel ses vêtements religieux qu'elle avait quittés pour en prendre de laïques.

Près de son amant, elle n’éprouva, comme vous pensez, que déceptions, souffrances et tourments. C'était prévu.

Au bout de quelques années, abreuvée ad amertume et l'âme ulcérée de remords, elle passe devant son ancien couvent.

Elle y rentre. Elle se dirige vers la chapelle de la Vierge.

O miracle ! Son costume est sur es

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1x8 LES MATINÉES

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marches de l'autel, à l'endroit même où elle l'avait déposé. Elle le revêt de nouveau.

L'instant d’après, elle croise une jeune Sœur qui, sans être le moins du monde étonnée de son retour, lui parle comme si la brebis égarée n'avait jamais abandonné le bercail :

-— « Ma Sœur, la Mère Supérieure réclame le trousseau de clés qu’elle vous confia ce matin. »

Et la pécheresse repentie trouve en effet pendues à sa cordehère ces clés qu’on lui demande.

Une lumière subite inonde son esprit.

Pendant toute sa longue et lamentable aventure, la bonne Vierge, touchée de sa ferveur et maséricordieuse à ses faiblesses, a pris sa ressemblance, a porté ses vêtements et a tenu son rôle au couvent.

© grande vertu du Rosaire !

France s'adressant alors à brûle-pourpoint à M. Brown :

— « Tenez ! vous, Monsieur le Professeur, st le Rosaire vous inspirait de la dévolion, mais une dévotion éminente, eh ! bien,

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la Vierge, à cette heure précise, ferait à votre place votre cours de philologie à l'Université de Sydney. »

M. Brown se mit à rouler derrière ses lunettes d’or des yeux globuleux et effarés.

— Pourtant, mon cher Maître, objecta Jean-Jacques Brousson, le secrétaire de France, il y aurait sans doute quelque difficulté pour la Vierge à suppléer un être d’un autre sexe que le sien.

FRANCE. — Vous l’entendez mal. Rien .

ne lui est malaisé. Il suffit que la dévotion soit grande.

Preuve en est cette autre histoire d’Avellaneda :

Un chevalier très brave vouait au Rosaire une admirable piété.

À l'aube d’un jour de fête, ilentra dans une église de la Vierge pour assister à la messe.

Il y prit tant de plaisir qu'il en voulut entendre une seconde, puis une troisième.

Ensuite, il demeura longtemps encore abtmé dans ses prières.

Vers le milieu du jour, le sentiment des

réalités lui revint. Et subitement il se rappela que ce matin-là, il aurait dû se rendre à un tournoi solennel pour se mesurer avec ses pairs.

Il avait lancé force défis. Comment son absence a-t-elle été jugée ? Sans doute lat-on qualifiée de reculade ! Que va-t-1l devenir ! Son honneur est perdu !

IT sort de l’église.

À. peine dehors, 1l est salué d’acclamalions éperdues.

Il pense qu’on se moque de lui. Le rouge lui monte au front. Il se débat contre ses admirateurs :

— « Laissez-moi, leur dit-il, laissez-mot.

Je ne mérite pas vos railleries ! »

— € Nos railleries ! Mais jamais ovation ne fut plus sincère. »

— «© Cessez, vous dis-je ! Ÿe prendrai bientôt ma revanche. »

— ( Que parlez-vous de revanche à prendre, vous le vainqueur des vainqueurs ! »

A ce moment, un robuste gaillard dont l’'armure est brisée s’avance et lui dit :

— « Permettez que je vous serre la main.

DE LA VILLA SAÏD zx On ne peut tenir rancune à un rival si courageux ! »

Alors, le pieux chevalier n'a plus de doute. Un grand prodige vient de s’accomplhr en sa faveur.

Pendant qu'il priait avec tant d’onction, c'est la Vierge, la Vierge elle-même qui a revêtu son apparence, est montée à cheval, a rompu des lances, a culbuté une dizaine de fiers-à-bras, jambes rebidaines sur le sable de la hce, et a récolté pour son fidèle dévôt une magnifique moisson de lauriers.

Sur quoi, France se tournant vers son secrétaire :

— Fi donc, petit incrédule !

Puis, au professeur de Sydney :

— Vous voyez bien, cher M. Brown, que ce serait un jeu pour la Sainte Vierge de vous remplacer, si, du moins, nous en croyons Avellaneda.

M. BRowN. — Mais le religion de môa n'autorise pas le dévotion à la Sainte Vierge.

FRANCE. — Eh ! bien, vraiment, Monsieur le Professeur, c’est grand dommage pour vous.

Le | professeur Brown

checche E secret dé génie (Ein)

à +4 © Dose

Le profess eur Brown

cherche le secret du génie

(Ein)

E professeur Brown n'était point satisfait.

Il regardait le parquet avec une morne tristesse.

— Monsieur le Professeur, demanda Anatole France, dites-moi, je vous prie, d’où procède le souci peint sur votre visage ?

M. BRowN. — Aoh ! M. French, j'étais moins avancé maintenant qu’en entrant :

car, si j'ai bien compris, les grands écri-

vains, ils n’avaient aucun mérite, ni le correction de la style, ni le peine pour le bon travail, ni le imaginement, ni le rangement des histoires.

FRANCE. — Entendons-nous. Ces qualités, quelques-uns les ont. Mais beaucoup d’autres ne les ont pas, et sont pourtant des gémes.

Ceci prouve qu’elles ne sont point indispen- sables aux grands écrivains.

M. BROWN (avec force). — Alors quelles qualités, dites, sont indispensabies ?

Sa détresse était comique. Il avait l’air d’un naufragé qui cherche une bouée dans une mer en furie.

FRANCE. — Cher Monsieur Brown, qu’estce qu'une qualité et qu'est-ce qu’un défaut ? C’est ce qu'il s'agirait d’abord de savoir.

Il resta un moment pensif ; puis s’adressant à nous tous :

— Mais c’est vrai. Ces termes sont tout relatifs. Ce qui est bon pour un juge, est mauvais pour un autre. Et surtout, ce qui est qualité pour une génération d'hommes, devient défaut pour celles qui suivent.

Tenez, Brossette fait une remarque bien

DE FA NILTEA SALD. r37

curieuse. Il rapporte un jugement de Despréaux sur Malherbe.

« Malherbe, déclarait l'auteur de l'Art Poétique, n'était pas exempt des défauts qu'il reprochait à ses précédesseurs. Ainsi l’on trouve quelquefois chez lui des rimes inattendues. »

Voilà donc quelle était la théorie en cours au grand siècle. Pour être bonne, la rime devait être prévue par le lecteur ou l'auditeur.

Exemple :

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable

Je péris la dernière et la plus misérable.

Dans ces deux vers de Racine, la rime était excellente pour $es contemporains, parce qu’elle était prévue : déplorable appelait naturellement misérable.

Et cette rime nous semble mauvaise exactement pour la même raison.

Notez bien que chez Racine, certaines rimes nous paraïssent excellentes : celle-cr, par exemple :

Ah ! qu’ils s'aiment, Phénix, j'y consens. Qu’elle parte | Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte! Mais précisément c’étaient ces rimes-là

que les contemporains jugeaient mauvaises, parce qu’elles étaient inattendues.

Pour nous autres Parnassiens, au contraire, il fallait que la rime füt rare et surprenante.

Et nous nous pâmions d’aise quand le charmant Théodore de Banville en alignait de cocasses comme celle-ci :

… des escaliers

Qu'un Titan, de sa maïn gigantesque, a liés.

Je vous demande pardon, Monsieur le Professeur. Ces remarques sur la versification française sont trop subtiles sans doute pour vous intéresser.

Mais je vais choisir des exemples plus éclatants pour vous montrer que les qualités d'hier sont souvent les défauts d'aujourd'hui.

Revenons à votre Shakespeare, si vous voulez bien.

— Aobh ! fit M. Brown.

FRANCE. — Yubhette dit à Roméo :

«Si mes parents te voient, ils te tueront. »

À quoi Roméo répond :

«T'es yeux sont pour moi plus dangereux que vingt épées. »

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Nous appelons cela de la préciosité et, pour nous, c’est un défaut.

Autre exemple :

Dans Hamlet, Laërtes pleurant la mort de sa sœur Ophéhe qui vient de se noyer, s’écrie douloureusement :

« Ma pauvre sœur, tu n’es déjà que trop mouillée, et je ne devrais pas pleurer sur toi. »

Au lieu de nous émouvoir, cela nous fait rire, n'est-il pas vrai?

Comme vous le savez, ces concetti abondent chez le grand Will. Nous les blémons.

À notre avis, ce sont des fautes de goût.

Ce sont des taches qui ternissent fâcheusement la splendeur de Shakespeare.

Mais, il faut observer que tous les auteurs de la cour d’Elhsabeth écrivaient de même. Le phébus sévissait dans la poésie.

C'était le triomphe de l'euphuisme. Les rimeurs ne S'exprimaient que par pointes.

Amour, haine, espoir, affliction, toutes les passions se mettaient en rébus, en charades.

A propos d'Alexandre le Grand devenu amoureux, Lyly, le plus célèbre contempo-

rain de Shakespeare, faisait cette remarque qu'il croyait piquante :

— «Un esprit dont l’orbe entier du monde ne pouvait contenir la grandeur est maintenant emprisonné dans l’étroite orbite d’un œil séduisant. »

Eh ! bien, réfléchissez un peu.

Si le maniérisme était alors le défaut de tout le monde, ce n’en était pas un.

Bien au contraire, c'était une qualité.

Plus un poète était entortillé, enchevétré, alambiqué, plus on l'applaudissait.

Et le principal mérite de Shakespeare pour les Anglais de son temps était précisément ce que nous regardons comme son plus grave défaut.

Tous les auteurs illustres sont logés à la même enseigne.

Ce que leurs contemporains admirèreni chez eux, c'est justement ce qui nous déplaît.

Dante parfois nous fatigue par une sorte d’abracadabra qui lui est très habituel.

Il attribue des vertus aux chiffres. Il explique l'influence mystérieuse du nombre 9 et de sa racine 3.

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Il développe toute une symbolique abstruse où une forét figure les passions, une panthère la luxure, un lion l’orgueil, une louve l’avarice, et Béatrice Portinari la théologie triomphante.

Ces prétentieuses obscurités nous déconcertent. Elles nous gâteraient Dante, si quelque chose pouvait nous le gâter.

Mais quot ! le scolastique xin° siècle raffolait de ces énigmes. Et c’est à l'abus des devinettes que UE dut presque toute sa gloire.

Pareillement, quand Rabelais se barbouille de grec et de latin, quand il entasse les références et les citations, il nous excède. Pourtant au XVIe siècle, c'était surtout ce pédantesque appareil qui ravissait le lecteur. Cette sauce antique semblait alors aussi nécessaire dans les écrits que les profils à la romaine dans les monuments de Philibert de L'Orme, les ruines païennes dans les vitraux de Jean Cousin et les satyres dansants dans les émaux de Pénicaud.

Mais je vous vois <ongeur, mon cher Gourmont.

REMY DE GOURMONT. — Je pense que si les raisons de goûter les grands auteurs changent ainsi, l’admiration traditionnelle qu’on leur témoigne est en vérité bien mystérieuse.

FRANCE. — Bien mystérieuse, en effet.

Après tout, si l’on continue à les aimer, c’est peut-être seulement parce qu'on en a pris l'habitude.

Pour le coup, M. Brown scandalisé, sursauta :

— « Aoh ! M. French ! Ne dites pas !

Ne dites pas ! Chez les bons auteurs, je suis sûr, il y a des qualités qui restent toujours qualités, yes, toujours ! toujours ! »

Anatole France dévisagea ironiquement son interlocuteur, puis lentement, sur un ton de concession :

— Eh! bien, vous avez peut-être raison, Monsieur le Professeur.

Et regardant Rémy de Gourmont, il ajouta :

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— Oui, sans doute, n'est-ce pas ?

Tout de même !.… |

C’est une enfilade de locutions qui lui est coutumière.

Quand, dans une discussion, il a bien pesé le pour et le contre, lorsqu'il a longtemps oscillé et qu’il semble enfin suspendre son jugement, alors souvent il se raccroche à quelque probabilité de bon sens, à quelque vraisemblance réconfortante.

— Oui, sans doute, n’est-ce pas ? Tout de même !…

Cela signifie que la chose n’est pas absolument certaine, mais qu’elle pourrait être vraie et qu’en tout cas, il est bon de la juger telle.

— Oui, sans doute, n’est-ce pas ? Tout de même !… les grands auteurs possèdent des qualités éternelles.

Ici la curiosité de M. Brown redoubla et sa bouche s’ouvrit plus largement encore.

FRANCE. — S? les moindres éclaboussures de leur plume nous enchantent, c’est qu'une

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