CE NES
12 LES MATINÉES quand il réfléchit, il la ramène presque sut son nez, pour se recueillir sous cette visière.
Le profil, au front haut, au nez aquilin, est très long et la barbiche l’allonge encore. Les lignes en sont plutôt délicates que vigoureuses. Elles donnent l’impression d’une placidité ample et paterne ; mais des yeux noirs, terriblement noirs et prodigieusement vifs, furetant, guettant de tous côtés, démentent la sérénité du masque.
Ce regard pétillant de malice dans un visage presque impassible, c’est tout France. C’est le piquant de son esprit qui perce sous la belle cadence des phrases mélodieuses.
L'ensemble de sa personne est une merveille de tonalité.
La peau ivoirine et mate, les cheveux, la moustache et la barbiche d’argent, le velours rouge composent une harmonie qui inspirerait à n'importe quel coloriste le désir impérieux d’empoigner sa palette et ses pinceaux.
D'PSLPAMN TTL A S'AID ire
Le Maître est grand et maigre. Sa nonchalance naturelle qui augmente sa séduction, le fait paraître très légèrement voûté. Sylvestre Bonnard, membre de l’Institut, avait le dos bon, au dire de la princesse Trépof. Anatole France a le dos affable et ironique, comme Voltaire dans la statue de Houdon.
Aux jeunes écrivains et aux vieux amis qui viennent savourer ses propos, il prêche sa philosophie indulgente dans un langage un peu lent et nasillard.
Et jamais orateur sacré ne mit tant d’onction à conseiller la croyance, que France à blâmer la superstition.
Ses boutades sont d’autant plus meurtrières que sa voix est plus indolente.
Quand il semble se parler à lui-même, quand il hasarde quelque remarque sur un ton tout à fait inoffensif, en regardant le bout de ses chaussons fourrés à revers violet évêque, c’est alors qu'il est le plus redoutable ; et tout à coup ses yeux noirs
dardent comme deux pointes d'épée.
Pour discourir, il aime à s’encadrer
dans une immense cheminée Renaissance où un homme peut se tenir debout.
La hotte de ce foyer est décorée de tableaux italiens : des saints autour d’une Vierge qui dorlote un bambino. On y voit aussi deux petits anges de bois peint qui voltigent et batifolent.
Complétons le décor de la bibliothèque.
Au fait, n’avons-nous pas omis le principal, les livres ?
Ils peuplent une multitude de planches, du parquet jusqu’au plafond.
Ce sont, pour la plupart, de très vieux livres vêtus de cuir couleur couenne de jambon fumé, ou bien sanglés dans de la peau de truie d’un blanc jaunâtre, ou bien encore engaînés dans des parchemins d’antiphonaires que fleurissent des lettrines enluminées et des notes de musique rouges et noires. Cette dernière sorte de reliure fut imaginée par Anatole France, et presque tous ses amis ont copié cette invention charmante.
DE LA VILLA SAÏD rss
Un vétilleux critique était en train d’interviewer le père de Thaïs. Il voulait pubher dans une revue très grave, une étude très fouillée sur sa formation intellectuelle.
Le Maître se prêtait de bonne grâce à cette curiosité.
On passa au galop sur ses années de collège.
Anatole France fut élevé à Stanislas.
Rien à dire à cela, si ce n’est qu’il a retenu dans ses dehors benoîts quelque chose de l’éducation religieuse.
Elle n’est point en somme tout à fait mauvaise, puisqu'elle façonna Voltaire, Diderot, Renan et M. Bergeret.
— Notez, Monsieur, dit notre hôte narquois, notez que je fus retoqué au bachot.
C’est un point important. Oui, Monsieur,
je piquai un zéro en géographie.
Voici comment la chose advint.
C'était le père Hase qui m'interrogeait.
Ce brave Allemand, fort savant helléniste, avait été nommé professeur au Collège de France par l'Empire, qui était internationaliste à sa manière.
On le chargeait à l’occasion de pousser des colles aux potaches, et cette corvée l'horripilait.
« Mon cheune ami, dit-il, avec une bonhomie toute germanique, vous m'êtes fort recommandé. »
Et il continua, mais je vous fais grâce de son accent :
— « Voyons. je vais vous poser des questions faciles. La Seine se jette dans la Manche, n'est-ce pas ? »
— « Oui, Monsieur », répondis-je avec un sourire charmant.
— « Bien ! C’est très bien. Et la Loire se jette dans l'Océan ANRT n'est-ce pas?»
— © Oui, Monsieur. »
— « À la bonne heure !.… La Gironde se jette aussi dans l'Atlantique, n'est-ce pas 2»
— « Certainement, Monsieur. »
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DE L'ASVILIA SAID 167
Vous répondez admirablement… Le Rhône se jette dans le lac Michigan, n'est-ce
pas ? »
Plein de confiance, je n'avais pas même prêté l'oreille à la phrase insidieuse
— € Oui, Monsieur », fis-je en souriant toujours.
— « Àh ! Ah ! le Rhône se jette dans le lac Michigan, grommela le père Hase. Mon ami, vous ne savez rien ! Vous êtes un âne ! Vous aurez un zéro pointé. »
Nous nous mîmes à rire.
Mais cette anecdote ne faisait pas l’affaire du critique. Il désirait des renseignements plus sérieux.
— Je souhaiterais, dit-il, m'’informer de vos sources. Dans maint ouvrage, et surtout dans le Yardin d’Epicure, vous avez fait preuve de connaissances scientifiques approfondies. Ainsi l’astronomie vous est très familière. Pourriez-vous m'indiquer dans quels traités vous l’avez apprise ?
— Mais, certainement, ce m'est fort aisé.
Ÿ'ai consulté un livre de Canulle Flammarion qui s'intitule je crois : L’Astronomie
expliquée aux petits enfants. Non, je me trompe, le titre exact est : L’Astronomie populaire.
Notre critique faillit tomber de son haut.
FRANCE. — Ÿe puise aussi ma plus solide érudition dans le Dictionnaire Larousse.
Oui, Monsieur, le Dictionnaire Larousse est une publication bien utile.
Le critique n’en revenait pas.
Notre hôte assurément s’amusait de sa stupéfaction et la provoquait à dessein.
— Cher Monsieur, dit-il, l'important n'est peut-être pas mon bagage scientifique qui est léger, mais plutôt le retentissement des découvertes modernes sur une sensibilité qu'a formée un long commerce avec les auteurs gentils, subtils et humains de notre pays.
Il montra les vieux livres qui surchargeaient les rayons de sa bibliothèque :
— Mes sources, les voici. Vous ne trouverez là que de grands ou de charmants écrivains qui parlèrent un bon français,
c’est-à-dire qui pensèrent bien. Car l'un ne va pas sans l'autre.
J'ai tâché de dire le mieux possible, à propos de ce que je voyais et de ce que j'apprenais dans mon temps, ce que ces johs esprits d'autrefois auraient dit s'ils avaient vu et appris les mêmes choses.
Joséphine lui présenta une carte de visite. Il chaussa ses grosses besicles de corne : car il en a d'énormes, comme on en voit à certains portraits peints par le Greco ou par Velasquez :
— De la part de mon ami B**%? Faites entrer.
Un tout jeune homme blond, rose et imberbe fit son apparition.
— Que voulez-vous de moi? demanda France.
LE JEUNE HOMME (se brossant le ventre avec un haut de forme à seize reflets).
He De PA nD4;.. M: PrAnce,s Maître. vous. C’est... je...
féo LES MATINÉES.
FRANCE (très paternel). — Allons, asseyez-vOUS, MON AM.
LE JEUNE HOMME (cramoisi). — Je suis
venu pour. C’est ma petite cousine qui collectionne les autographes… Alors.
Vous je. cle.
FRANCE. — Ælle vous a envoyé m'en demander un.
LE JEUNE HOMME (radieux). — Voui !
Voui ! Maître. Je serais si heureux de faire plaisir à ma cousine.
FRANCE (touché) — C’est un louable dessein, mon enfant. Mais où diable est passée ma plume ?
LE JEUNE HOMME. — Oh! Maître !
Je ne veux pas vous déranger à présent.
FRANCE. — Ÿe vous enverrai donc ce que vous désirez. Ÿ’ai votre adresse. Qu’estce que votre charmante cousine préfère, les vers ou la prose ?
LE JEUNE HOMME (au septième ciel). — Les vers !.…
FRANCE. — Eh ! bien, c’est entendu, je vous enverrai des vers.
DE ÉÂ VILLA SAÏD ré:
Là-dessus, cé jouvenceau tout rose tira sa révérence.
— Autographé trois ét quatre fois béni, dit quelqu'un, puisqu'il doit concilier À cét aimable adolescent les fiveurs dè manne sa cousine.