‹ propos d'Anatole FranceChapitre 12 sur 20 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

il a Îlaité, caf je ne Suis pas poète.

On se récria. On cita les Poèmes dorés êt les Noces Corintmenñnes.

— Fat écrit des vers, dit-il. Pourtant je ne suis pas poète. Je he pense pas ên vers, mais en prose et je convertis ma prose en vers.

Les vrais poètes pensent directément en vers. C’est le signe.

T'en ai connu un qui parfois même parlait en vers : Antony Deschamps. Il n’était pas méprisable et, à mon sens, 1l inéritait Plus de gloire.

Son souvenir me hante, parce que je le vis dans un décor saisissant.

IT avait été fou. Après sa guérison, il n'avait plus voulu quitter l'asile, parce qu'il était devenu amoureux de la femmé du directeur.

Nous alhons l'entendre réciter ses poésies dans la cour de l’hospice.

À chaque hémistiche, quelque fou le venait dévisager sous le nez, ricanait, puis s’esquivait. D’autres s’accroupissaient devant lui, tiraient la langue, marchaient à quatre pattes, tourbillonnaient autour de nous. Il les écartait doucement de la main et continuait à déclamer.

On eût dit Torquato Tasso chez les déments ou Dante chez les damnés.

Cette vision fantastique me poursuit encore.

Victor Hugo parlait aussi quelquefois en vers.

Et soudain notre hôte de dire le plus innocemment du monde :

— La poésie, qu'est-ce que c’est, en somme ? Un amusement de marmots… C’est le jeu du corbillon, tout simplement :

— « Dans mon corbillon que met-on ? »

— « Un melon, des oignons, des citrons, des cornichons. »

Il se reprit :

— Ÿ'ai tort de railler.

Non, la rime n'est pas une amusette.

Dans notre langue, où la différence des longues et des brèves est si peu sensible, c'est le seul moyen naturel de marquer fortement la cadence.

Le retour des mêmes sons divise les phrases en tranches d’un nombre déterminé de syllabes et fait ainsi mieux sentir le rythme.

La rime n'est d’ailleurs pas une difficulté pour les vrais poètes. Comme ils pensent en images, ils disposent d’un vocabulaire bien plus étendu que les prosateurs et peuvent y puiser facilement toutes leurs rimes.

Qu'est-ce qu'une image? C’est une comparaison. Or l’on peut comparer tout à tout : la lune à un fromage et un cœur meurtri à un pot félé. Les images fournissent donc une provision presque illimitée de mots et de rimes.

Bien mieux, la rime appelle l'attention sur l’image comme par le tintement d’une clochette.

Ajoutez que chaque poète a ses images,

ses épithètes diaprées et par conséquent une immense réserve de rimes qui est la propriété de son génie. |

Corneille rime par les mots héroïques :

front, affront, outrage, rage.

Racine rime par les adjectifs tendres et douloureux : déplorable, misérable.

La rime de La Fontaine est narquoise.

Celle de Molière, gaillarde, etc.

C’est qu’en effet tout grand poète découvre sa terre nouvelle. L'un, c’est le pays de l’héroisme, l’autre, de la passion brélante, celui-ci de la goguenardise, celui-là de la généreuse gaité.

Et les rimes imagées sont comme les fleurs de ces bords mystérieux. Elles abondent sous les pas de l'explorateur. Il n’a qu’à se baisser pour choisir celles dont les couleurs se marient.

Le bouquet des rimes, c’est le parfum, c’est la parure des rivages où chaque rêveur aborda. C’est la nuance de son imagination.

Et, à vrai dire, chez d'excellents poètes, imagination et sensibilité suppléent à tout, même à l'intelligence.

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