CON ANT
DE RENTE La : SA :7106
— D'après Leconte de Lisle, dit l’un de nous, Victor Hugo était bête comme l’Himalaya.
FRANCE. — Oui, sans doute. Il était bête, d'accord ! Mais c'était le plus vibrant des hommes et bon gré, mal gré, nous tressaillons encore de son frémissement.
On nous a accusés, nous autres Parnassiens, d’avoir voulu le déboulonner. C’est faux.
Nous le tenons en grand respect.
Nous songeñmes même à lui pour patronner notre petit groupe.
C'était au temps où nous fondions le Parnasse. Nous nous étions maintes fois réunis, Coppée, Leconte de Tasle, Catulle Mendès et moi à la librairie Lemerre et le premier numéro de notre revue allait paraître.
Nous cherchions ce qui pourrait attirer sur notre nouveau-né l'attention de l’ur- Vers.
L'un de nous, je ne sais plus lequel, conseilla de demander à Victor Hugo, alors
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en exil à Guernesey, une lettre-préface.
Cette idée fut accueillie d'enthousiasme.
Et nous écrivimes aussitôt à l’illustre proscrit.
Quelques jours après, nous parvint une épiître extraordinaire
Jeunes gens, je suis le passé : vous êtes l’avenir. Je ne suis qu’une feuille : vous êtes la forêt. Je ne suis qu’une chandelle :
vous êtes les rayons du soleil. Je ne suis que le bœuf : vous êtes les rois mages.
Je ne suis qu’un ruisselet : vous êtes l'Océan. Je ne suis qu’une taupinée :
vous êtes les Alpes. Je ne suis. etc, etc.
Ça continuait ainsi pendant quatre grandes pages et c'était signé Victor Hugo.
Nous lümes ensemble cette affolante missive. Dès la deuxième ligne, nous éclatômes de rire ; à la quatrième, nous nous tenions les côtes, à la dixième, nous tombions en convulsions.
Catulle Mendès s'écria que nous étions victimes d’une mystification odieuse. Cette funambulesque réponse ne pouvait être du grand homme. Des mouchards de la police
impériale avaient sans doute intercepté notre requête et avaient voulu nous jouer un tour.
Mais nous me serions pas dupes.
Nous nous concertâmes sur ce qu’il fallait faire. Le résultat de cette conférence fut que nous correspondîmes avec Juhette Drouet, qui vivait alors à Guernesey, près de son dieu. Nous lui confiäémes notre mésaventure et notre impatience d'obtenir une lettre qui fût vraiment de Victor Hugo.
Six jours après, nous reçümes la réponse de Juliette Drouet. La pauvre femme était navrée. La première lettre était bien de Victor Hugo : sa fidèle amie nous en donnaît l'assurance. Elle s’étonnait même de notre doute, car, enfin, disait-elle, son génie crevait les yeux dans ces quatre pages.
Pourtant, nous ne publiâmes pas l’épître du sublime poète. Nous pensämes pieusement qu'elle le déshonorerait. Que nous étions naïfs ! Rien ne déshonore les dieux.
Anatole France poursuivit :
Mettons qu’il ne fût pas intelligent. Sa sensibihité a coloré celle de tous ses contemporains.
Ce qui est surtout à lui, ce sont les 1mpressions intimes qu’on n'avait Jamais analysées si profondément : celle des amants, celles d'un père sur la tombe de sa fille, celles d’une mère au berceau de son enfant.
Sa pauvre mère, hélas 1! de son sort ignorante,
Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau,
Et si longtemps veillé son enfance souffrante,
Et passé tant de nuits à l’endormir pleurante, Toute petite en son berceau !
Cest là ce qui lui appartient. Et en insistant sur le prix que chacun de nous attache aux secrets de son cœur, 1l a modifié notre âme. Il a contribué à renouveler noïre vie sentimentale.
Oh ! je sais que beaucoup d’autres ont moissonné le même champ ; mais c’est lui qui a lié les gerbes. Il fut le vigoureux boiteleur. |
Quand on vibre avec tant d'intensité, on n'a pas besoin d'être intelligent. On exerce plus d'influence que les raisonneurs les plus habiles.
Et même, les raisonneurs ne font peutêtre que mettre en syllogismes bien balancés
DE LA VILLA SAÏD r69
les élans des prophètes qui passent pour dénués d’intellisence.
— Je suis bien aise, dit le critique, de vous entendre Jouer la formidable originalité de Victor Hugo.
FRANCE. — Original, il le fut en effet.
Pourtant prenez garde !.… Il ne faudrait rien exagérer.
Et soudain, après avoir célébré ayec tant de verve la personnalité du colosse, M. Bergeret, par le va-et-vient habituel de sa dialectique changeante, se mit à releyer ce que l’auteur de la Lévende des Siècles dut à la tradition.
— À vrai dire, ce que les meilleurs poètes, ce que les plus grands écrivains rapportent de leur voyage à travers la fantaisie, est peu de chose en comparaison. des trésors accumulés avant eux.
Victor Hugo passe pour un merveilleux novateur. Mais réfléchissez. Il a emprunté à d'autres les quatre-vingt-dix-neuf cenlièmes de son génie.
Si personnelle qu'on la juge, sa métrique est traditionnelle. C’est l'alexandrin. Liberté
ro LES MATINÉES
de coupe et d’enjambement, je veux bien :
alexandrin tout de même.
Et sa langue l'a-t-il inventée ?… Creusons davantage. L’alphabet dont 1!
SÉ Sert...
ESCHOLIER (*). — Ah! Ah! si vous parlez de la langue et de l’alphabet.!.….
FRANCE. — Mais quoi ! IT en faut bien parler.
Que seraient nos pensées sans les mots ?
Que seraient les mots sans les lettres qui nous permettent de les figurer facilement ?
Nous ne songeons pas assez, mes chers amis, aux mortels de génie qui imaginèrent de représenter les sons par des signes. Ce sont eux pourtant qui rendirent possible la vertigineuse gymnastique cérébrale des Occidentaux.
Et ceux qui peu à peu forgèrent les langues ? Ne nous ont-ils pas fourni le tissu même de nos raisonnements ?
(1) Raymond Escholier, qui, par cette interruption, défendait l'originalité de Victor Hugo, est devenu, depuis, le prêtre officiel du demi-dieu. Il est conservateur du Musée de la Place des Voiges