‹ propos d'Anatole FranceChapitre 14 sur 20 · DÉS TANT LL A SATD · texte numérisé non relu

DÉS TANT LL A SATD

Les constructions grammaticales commandent les habitudes de l'esprit. Ainsi nous ne pouvons nous soustraire à l’empreinte de ceux qui, avant nous, ont parlé le français, l’ont modelé, l'ont illustré. Avec leurs mots, leur syntaxe, leurs rythmes, nous avons hérité de leur pensée et nous ne l’'enrichissons qu’à peine.

J'avais tort de dire que Victor Hugo devait à d’autres les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de son génie. Ce sont les neuf cent guatre-vingt-dix-neuf millièmes qu'il faudrait dire.

À ce moment, le capitaine X*** fit son entrée.

C’est un israélite, maigre, visage en lame de couteau, nez arqué, des yeux caves et fiévreux, teint boucané et comme brûlé : un physique de mangeur de sauterelles.

Prosélyte d’humanitarisme, il est le dépositaire moderne de cette flamme qui

anima très noblement les anciens nabis contre les intitutions régnantes. Comme eux, il marche sans cesse vers une Terre Promise où rien ne rappellerait le passé maudit. |

Ayant serré la main d’Anatole France :

— Vous connaissez, lui dit-il, plusieurs de mes marottes : entre autres le pacifisme et la négrophilie, J'en ai une nouvelle : c’est l’espéranto.

Oui, je suis de ceux qui travaillent: à établir entre tous les hommes une langue commune et à réconcilier les ouvriers de la tour de Babel.

Là-dessus, le capitaine amorça un petit speech de propagande :

— Pour les commerçants, l’espéranto est le meilleur moyen de communication.

Après huit jours de pratique, les espérantistes sont en état de correspondre.

FRANCE. — Messieurs les Commerçants feront donc sagement d'apprendre cette langue.

LE CAPITAINE. — Mais, c’est qu'elle a de plus hautes visées.

DELA VILLA SAED 17

Nous avons traduit un choix dé chefsd'œuvre de tous les pays. Votre Crainquebille est du nombre. Et je viens solliciter Votre autorisation pouf publier en espéranto un autre de vos ouvrages.

FRANCE. — Ÿe ne voudrais pas rebuter un ami, Mais je préfèrerais qu'il ne m'adressât pas une telle prière.

LE CAPITAINE. — Que reprochez-vous

donc à l’espérantu, mon chér Maître ?

FRANCE. — Mon Dieu, rien. F'approuve beaucoup, au contraire, votre zèle à factliter les relations de commerce. Te serais charmé qu’il fût possible à tous les mortels de se comprèndrée sans qu’il leur en coûtät de longues. études. Et je suis certain qu’un langage universel dissiperait entre eux de cruels malentendus.

Mais quoi ! Votre espéranto, qui, sans doute, rendrait de si grands services pratiques, ést-il en mesure d'interpréter les plus fugitives àpparences de la pensée ?

LE CAPITAINE. — Je vous assure que...

FRANCE. — Hé ! non, car il n’est point né de la souffrance ou de la joie. Il n’a point

été gémi ou chanté par des âmes humaines.

C’est un mécanisme construit par un savant.

Ce n'est pas la vie.

Voyons, mon cher Capitaine, je suppose qu'on vous fasse présent d’une admirable poupée. Ses yeux très grands et très doux seront ombragés de longs als divinement recourbés. Sa bouche sera délicieusement rose et imitera la pulpe des cerises. Ses cheveux seront des rayons de soleil filés. Elle vous rira. Elle vous parlera. Elle vous appellera : « Mon chéri ! »

L’aimerez-vous ?

Supposons que, dans une île déserte, vous vous trouviez longtemps en tête-a-tête avec elle, et que tout à coup apparaisse une vraie femme, même assez laide, maïs, enfin, une vraie femme, est-ce à la poupée que vous adresserez vos madrigaux ?

Votre espéranto, c'est la poupée.

La langue française, c’est une vraie femme.

Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, si touchante, si voluptueuse, st chaste, st noble, si familière, si folle, si sage, qu'on l'aime de toute son

DÉMEAPNTLLA SATD ts

âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle.

Nos rires partirent en fusée. Et le capitaine parut un tantinet marri.

Brousson lui dit malicieusement :

— Pygmalion donna la vie à sa statue.

Peut-être votre passion opèrera-t-elle même prodige en faveur de votre poupée ?

— Jeune homme, fit le capitaine avec quelque humeur, vous êtes pétillant, sans doute, mais ne pourriez-vous mettre un peu d’eau dans votre champagne ?

— Et vous, mon Capitaine, dit Brousson, un peu de champagne dans votre eau ?

Anatole France rompit les chiens :

— Mon cher Capitaine, je vous propose une épreuve.

LE CAPITAINE. — Toutes celles que vous voudrez |

FRANCE. — Voici deux vers de Racine.

Je choisis les plus harmonieux, je vous ne avertis. C’est une céleste musique :

Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée, Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée |

Voyons, traduisez-nous ça en espéranto !

Crânement, comme s'il eût dégainé pour charger à la tête dé sa compagnie, le capitaine prononça d’une voix forte quelques mots dans l’idiome qu'il prônait avec tant d’ardeut.

— Allons ! Allons ! lui dit Francé très doucement en lui tapant sur lé bras. La cause est entendue, mon cher ami (°).

Encore une fois, comment l’œuvre d’un grammairien, si docte fût-il, pourrait-elle rivaliser avéc uné langue vivanté où des millions et des millions d'hommes apportèrent leurs soupirs et leurs cris, où l’on perçoit en même temps le grand han du peuple et le pépiement des jolies linottes qui gazouillent dans les salons ; où bruissent tous les métiers, où grondent toutes les émeutes, où râlent tous les désespoirs, où murmurent tous les rêves.

(1) M. Anatole France s’est d'ailleurs dépärti de sa rigueur. Philosophiquement, il a fini par permettre qu'on traduisit en eshéranto, outre Crainquebille, plusieurs de ses admirables nouvelles.

DÉFLAIVILDA SAÏD 17

Qu'ils sont beaux les mots auréolés par le souvenir de leur long usage !

Celui-ci a sonné clair dans un vers de Corneille. Celui-là s’est alangui dans un hémistiche de Racine, cet autre s’est parfumé de thym et de serpolet dans une fable de La Fontaine. Tous chatoient des nuances infinies qu'ils prirent au long des siècles.

Songez donc, mon cher ami ! Les mots rire et pleurer n’ont pas le même sens en français que dans les autres langues, parce que nul homme ailleurs n’a ri comme Mohière, comme Regnard ou comme Beaumarchaïs ; nulle femme n’a pleuré comme telle grande amoureuse française : M” de Lespinasse, par exemple.

Eh ! bien, je veux que mes idées s’appuient sur ces mots où palpitent les sentiments de tous nos morts.

LE CAPITAINE. — Mais alors, vous condamnez toutes les traductions.

FRANCE. — Non point. Oubliez-vous L'apologue de la poupée ? Les autres langues vivantes sont de vraies femmes. Et je ne

répugne pas trop à leur confier mes pensées.

Er ARE TN

Pourtant, j'aime mieux ma mie, 0 gué!

aime mieux ma mie. Je préfère ma chère

langue française.

Heureux, trop heureux, si l'ayañt reçue très limpide, très lumineuse, très bienfai-

sante et très humaine, j'ai pu ÿ faire mi- | roiter quelques reflets: nouveaux !

M. Bergeret collebére avec 18 grande Rech

M. Bergeret bo avec FA grande Sarah

Bergeret aime et n’aime pas N A le théâtre.

e Il l’aime parce que le

tripot comique sollicite sa curiosité.

Les acteurs le divertissent par leur cervelle et leur vanité de paons.

Les actrices le séduisent par leur grâce, leurs façons de princesses, leur superbe nullité ou leur finesse maligne, et par la cour de greluchons, de fats, de traitants, de pantins politiques qui papillonnent autour d’elles.

Il n’aime pas le théâtre, parce qu'il ne l’aime pas.

C’est un art qui semble un peu gros à ce subtil logicien, à ce pâtre de nuées légères et diaprées.

Il a fort peu écrit pour la scène.

Quand il composa les Noces Corinthiennes, il ne songeait certes pas qu’elles seraient interprétées un jour.

Elles le furent cependant. D’abord à l’Odéon, avant la guerre, puis dans la maison de Molière, en 1918. Et l’on se souvient peut-être que, la nuit de la première à la Comédie-Française, des gothas vinrent pondre sur Paris leurs œufs de terreur. Le vacarme des sirènes, des bombes et des canons accompagna héroïquement les vers harmonieux. Cet anachronisme dans un sujet antique, loin de nuire au succès, l’accrut tout au contraire. Le vénérable M. Silvain annonça que la soirée continuait. Et les spectateurs ravis de leur propre courage applaudirent à tout rompre .les acteurs et l’auteur, qui, par dérogation à son mépris de ces vaines solennités, assistait à la représentation.

On cite aussi d’Anatole France une saynète intitulée : La Farce de celui qui épousa une femme muette.

C’est la reconstitution d’un joli fableau dont il est parlé au tiers livre de Pantagruel.

Il la publia dans l’{lustration ; mais il ne voulut pas qu’on la jouit, si ce n’est dans une réunion de rabelaisiens.

Par affection pour Lucien Guitry, ül tira pourtant de Crainquebille, une exquise petite pièce où triompha le grand artiste.

Au reste, d’industrieux adaptateurs affichèrent souvent sur les colonnes de spectacles le nom glorieux d’Anatole France.

Au Vaudeville, Le Lys Rouge fleurit longtemps à la lueur des chandelles.

Au Théâtre Antoine, on représenta le Crime de Sylvestre Bonnard. Gémier y fut excellent, à sa coutume.

C’est encore Gémier qui mettra prochainement en scène les Dieux ont soif.

Dans le hurlement du Ça ira et de la Carmagnole, tourbillonneront de flamboyantes estampes révolutionnaires.

184 LES MATINEES

Parfois, des musiciens ont accordé leurs crin-crins avec la fantaisie de M. Bergeret.

Massenet offrit dévotement ses croches et ses arpèges à la courtisane Thaïs.

Et dernièrement dans l’opéra-comique de la Reine Pédauque, le bon abbé Jérôme Coignard nous fit la surprise de lancer vers les herses d’agréables trilles et de savantes roulades.

Quand on lui parle du livret de Thaïs, M. Bergeret sourit malicieusement :

— Gallet, dit-il, me confia qu’il ne pourrait conserver à mon héros le nom de Paphnuce, parce qu'il lui était difficile de le faire rimer avec des mots nobles. Il trouvait bien puce et prépuce. Mais cela ne le contentait point.

IT choisit donc un autre nom, celui d’Athanaël. Athanaël rime avec ciel, autel, irréel, miel, qui sont de beaux vocables reçus dans le monde.

«€ Va pour Athanaël ! » lui dis-je.

M. Bergeret ajoute mezsa voce :

— Entre nous, je préfère Paphnuce !

KR

DE LA VILLA SAÏD r8s

Un matin, à la Villa Saïd, il y avait parmi nous une des princesses de la rampe, Mme M...

Et naturellement, l’art dramatique vint sur le tapis.

Un jeune poète dit qu’il achevait une pièce.

FRANCE. — Ÿe vous félicite, mon ami, de travailler pour les comédiens.

Comme 1ls bafouillent lamentablement, — sauf quelques exceptions, telles que notre chère M..., qui dit les vers aussi divinement que les Muses elles-mêmes, — comme on n'entend rien de ce qu'ils récitent, vous voilà libre de déployer votre génie.

LE JEUNE POÈTE. — Je ne discerne pas très bien, Maître, quel avantage Je retirerai de leur bredouillement.

FRANCE. — Quel avantage ? Ingrat !.….

Songez donc que vous n'aurez pas à craindre de choquer le public qui n’attrapera pas un traître mot de votre texte. Vous ne

serez astreint à nulle concession. Vous pourrez tout dire. Il vous sera loisible d’expriner dans le langage le plus original les idées les plus neuves et les plus hardies.

N'est-ce pas le comble de la félicité pour un écrivain ?

Le jeune poète fit la grimace.

France reprit :

— Au théâtre, il faut en convenir, toute nuance est perdue. Il n’y a que le ronflant qui ait quelque chance de parvenir aux oreilles du public.

Corneille le savait bien. Ses répliques lapidaires sont des modèles de style scénique. Mais je ne le loue pas tant d'avoir trouvé ses mots sublimes qui soulèvent le brouhaha que de les avoir employés avec quelque ménagement. |

Car enfin, dans cette sorte d'exercice, le plus difficile est de s'arrêter.

— Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ?

— Qu'il mourût |

C'est très beau, et cela pourrait continuer indéfiniment.

Valère objecterait :

Li]

DE LA VILLA SAÏD :8 Mais c'était votre fils.

A quoi le vieil Horace répondrait en hurlant :

Mon fils, il ne l’est plus !

Imaginez un long cliquetis de ripostes ainsi heurtées et c’est le délire dans la salle.

La méthode est aisée et il faut avouer que le grand Corneille y mit vraiment de la discrétion.

France poursuivit :

— La langue du théâtre n’est point du tout celle des hvres.

Est-elle plus mauvaise ? Ÿe n’en sais rien.

Tenez ! L'on dit souvent que Mobhère écrit mal. C’est qu'il écrit non pour être lu, mais pour être entendu, c'est-à-dire, pour triompher de l’inattention des spectateurs, de leur lassitude et de la mauvaise élocution des acteurs médiocres.

Il répète souvent trois et quatre fois la même chose, pour être sûr qu’on l’a compris.

Sur six ou huit vers, il n’y en a parfois que deux qui comptent. Les autres ne sont qu'un ronron qui permet à l'auditeur de reposer son esprit pour retomber au bout

d'un instant sur des paroles essentielles.

Ecoutons parler Alceste :

Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située, Qui veuille d’une estime ainsi prostituée.

Le sens est complet et il est assez riche pour donner à réfléchir. Voici la suite :

Et la plus glorieuse a des régals peu chers Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers.

C’est du pur charabia,… mais c’est du théâtre.

Mne M... — Que vous êtes dur pour notre pauvre théâtre !

FRANCE. — Mais non ! Laissez-moi donc m'expliquer.

Il est certain que ces deux derniers vers sont détestables. Que signifient : les régals peu chers de la plus glorieuse estime ?

Que sigmfie : Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers ?

Ces cascades de que sont effroyables.

Le sens qu’on discerne vaguement est exactement le même que celui des deux vers précédents. L'on se demande alors pourquoi cette redondance.

DE LA VIiLi& SAÏD 189

Eh ! bien, elle est utile justement parce qu'elle est inutile; c’est-à-dire, parce que ces mots vides qu’on n'entend pas laissent aux spectateurs le temps de méditer sur les deux très beaux vers qui précèdent.

Dans cet admirable distique, d’ailleurs, un puriste pourrait relever une faiblesse, la locution un peu bien.

Mais, qu'importe ! Cette locution non plus ne s'entend pas. Les mots qui portent sont ceux qui, placés à la césure ou à la fin des vers, sont projetés par le rythme :

âme, bien située, -estime, prostituée.

Ces notes résonnent si clairement qu’on est contraint de les entendre et elles satisfont la pensée.

Par l'instinct du génie, Molière a toujours ainsi forgé ses meilleurs vers. La cadence y donne du ballant aux termes principaux qui sont à la césure ou à la rime. Par exemple, Dorine dit à Tartuffe :

Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas,

Que toute votre peau ne me fenterait pas.

Remarquez l'élan imprimé aux mots nu, jusques en bas, peau ef tenterait pas.

LT

igÿÿ LES MATINÉES

Pür contre, dans les intershices, Molière a souvent fotirré des mots faibles uniqueméñt pour que la inesure y fût.

Je préfère sa prose qui n'est pas moins substantielle et qui ne l’oblige pas à ce remplissape.

Mais j'ai peut-être tort, parce que dans une salle de spectaclé, le rythme poétique obtentt inémé au prix de quelques défauts lance les mots avec plus de vigueur.

Quelqu'un s’émerveilli que France, dans les citations, fût servi paf uné mémoiré infaillible.

— Cèst, fit le Maître goguenard, que jé fus un fort mauvais élève. Les pensuns que j'ai grossoyés m'ont gravé beaucoup de vers dans la tête.

Uñ moment après :

= C’est incontestable, Molière nous force à l'entendre, et il nous forcé à rire, car c’est sottise de dire qu'il ést triste.

Ge sont les romantiques qui lui ont prêté leur splèen. Ils eh ünt fait un beat ténébrèux, un Manfred, un Lara, uñn Obermann.

[ls l'ont dénaturé.

5 PART OU E CRE e, n,

DE LA VILLA SAÏD ror

Il voulait être comique et vraiment il lest.

Mérmé son Alcesté ést gai; inais où, il est gai. Il est supérieurement plasänt :

séülément, nous le Comprenons mal aujourd’hur.

Mot ami, l'éditeur Pelletan, mé demanda un jour une préface au Misanthrope.

Je la lui promis.

Il me rappela plus d’une fois mon engagèment.

— « Ma préface ! » supplaït-il, quand j'allais lin rendre visite dans $a boutique.

Excédé, 1l m'arriva de lui répondré que décidémient jé ne lécrirais pas.

Je lè dis àlors si désespéré, que je le crus près du suicide êt mé ratträpant :

—«Ÿe n’écrirai pas de préface, mais un dialosité.»

C’est que jé venais de lire le mot dialogue à sa vitrine Sur la couvérturé d’une tradüction dé Lucien.

Îl sauti dé joie. Son toupet en flañimé dé piñch tolthä lé plafond, $es yeéix élintelèreñt :

— « Un dialogue, fameux ! Trois couleurs pour le titre. Les personnages en gros œil, le texte en italiques. Un chef-d'œuvre, ce sera un chef-d'œuvre !»

Il voulait dire un chef-d'œuvre de typographie ; car 1l est persuadé que c'est la typographie qui fait tout le talent des écri- DAIns.

F'imaginai donc la conversation d’Alceste et d’un critique.

— « Vous êtes triste, Alceste », dit le commentateur.

— « Mais non, répond-il, je sus bouffon.»

Et il explique qu'il n’a pas plus de vingttrois à vingt-cinq ans. Il est amoureux. Il veut prendre femme. Or,au XVIIe siècle, c'était au plus tard à vingt-cinq ans que les nobles se mariaient. Au delà de cette hmite, on s’écartait de l'usage admis.

A quarante ans, on était barbon et c'était braver le ridicule que de vouloir allumer à cet âge le flambeau de l'hyménée.

Arnolphe a quarante ans ; on le juge déraisonnable de prétendre épouser Agnès.

Chez Molière, un vieillard de quarante ans est destiné à porter des cornes. C’est réglé comme des petits pâtés.

Alceste est donc un blanc-bec et la dr6lerie, c’est que ce freluquet qui devrait être tout à l’insouciance de sa jeunesse, se mêle de débiter à un chacun des sentences morales.

C’est le contraste de sa perruque blonde et de son air morose qui est le fond même de la comédie.

D'ailleurs, s’il grogne, notez-le bien, c’est seulement quand il est personnellement blessé, quand il entend le sonnet qu'Oronte destine à Célimène, quand il va perdre un procès, quand des rivaux, devant lui, font la cour à sa belle.

La misanthropie n'est qu’une manière d’égoïsme ; telle est la moralité profonde et cocasse de la pièce.

Mais les acteurs modernes faussent le personnage en lui attribuant quarante ou cinquante ans.

Au lieu du damoiseau bougon qui est comique, tls nous servent un vieil ours mal léché qui ne fait point rire.

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Voilà comment une erreur de détail rend tout le chef-d'œuvre inintelhigible et prête à Molière un air d’Héraclite.

On a coutume aussi de peindre le cocuage de Molière sous de noires couleurs qui déteignent sur son œuvre. Il est le cocu tragique.

Mais pourquot son cocuage serait-il triste, quand toutes les disgrâces matrimoniales qu’il mit en scène excitent la gaieté ?

Parfois, sans doute, il a célébré le désir sensuel avec une âpreté presque douloureuse.

Rappelez-vous la déclaration d’amour de Tartufe. Quel tremblement mystérieux !

Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l’auteur de la Nature.

C’est déjà du Baudelaire.

Mais Baudelaire est torturé, tandis que Molière persifle la torture de Tartufe.

Après ce petit tour dans le jardin de Molière, on revint aux comédiens.

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2 RÉASEn. — STE sacrifient tout a leur Mo \ 2 — de paraître et leur art n’est le plus souvent que poudre aux yeux.

Me M. — Hum! Hum!

FRANCE. — Pardon, chère amie ; mais » il n’est point question de vous qui êtes un astre sans tache.

| Pourvu que le comédien ait le fro- mage sur l'affiche et le rond du projecteur

sur la scène, il se moque de la pièce! Et sans doute a-t-1l raison. Car c’est lui que le public vient applaudir et non l’au- EU Leur.

Aussi quelle suffisance ! Sardou prenait justement par là ses interprêtes. Le rusé compère ! Ÿe le vis opérer à des répétitions de travail.

0 Pour mortifier les vedettes, et les tenir F. en main, il feignait parfois d'oublier leur | nom. | 4 Au plus fameux acteur, 1l lui arrivait de dire :

| — « Vous, chose, comment vous appelez- vous déjà ?.… Enfin, vous qui jouez Napo- léon,.… vous êtes exécrable !»

Et à un méchant cabot de vingt-cinquième ordre, qui tenait un rôle de fifre ou de tambour :

— «Bien ! Très bien, M. Evariste Dupont ! Je suis enchanté !»

Cet éloge nominal à une mazette piquait au vif les seigneurs de la scène et les rendait souples comme des gants.

On parla des privautés que les étoiles prennent avec leur texte.

FRANCE. — Qu'importe encore une fois, puisqu'on ne les entend pas. Il leur suffit d’avoir l'air de dire quelque chose.

Ne m’a-t-on pas affirmé qu’une illustre tragédienne entrelardait parfois son rôle d'observations aux machinistes.

De sa voix d’or, elle psalmodie :

Dieux, que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !

Et soudain avec le même timbre du plus pur métal :

Trois lampes sont éteintes à la deuxième frise.

L’électricien sera mis à l’amende.

Puis, sans nulle interruption :

Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière, Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière |

DE LA VILLA SAÏD ro7 Le pubhc ne s'aperçoit de rien et l’électricien rallume ses ampoules.

L’anecdote nous fit pouffer.

FRANCE. — Un jour, m'a-t-on dit, les figurants suivirent l'exemple qui venait de si haut et se mirent, eux aussi, à parler en scène.

C'était à une représentation de l’Aiglon.

Au bal éblouissant donné dans le palais impérial de Vienne, des camelots des Halles

chamarrés de passementeries, de macarons, de verroterie et de dorures, avaient per-

sonmifié des marquis, des archiducs et des

princes.

Malheureusement comme l'usage des cours leur manquait un peu, l'illusion n'avait pas été complète.

Aussi la grande tragédienne à l’entr'acte

ne se fit-elle pas faute de les admonester

vertement :

— « Vous avez défilé comme des cochons, leur cria-t-elle, comme des cochons, comme des cochons !»

Le tableau suivant est le champ de bataille

de Wagram.

Nos éemelts qui avaient dépouillé leurs + beaux habits de gala, incarnaient maïintenant les morts et les mourants dont la plaine était jonchée. IT leur était enjoint de pousser des plaintes dont le concert funèbre devait monter jusqu'aux nues.

À peine le rideau levé, les voilà donc qui modulent leurs gémissements.

C’est d’abord une rumeur confuse. Mais bientôt des sonorités se précisent : ons, .…6, .….omme, ...Ons.…. à

Puis les agonisants finissent par rythmer lamentablement une phrase qu’ils prononcent et répètent avec un ensemble parfait :

«Nous avons. figuré. comme des cochons… comme des cochons. comme des cochons.»

La tragédienne qui, de la coulisse tendait l'oreille, craignit qu'une phrase si fortement scandée ne passât la rampe :

__« Rideau ! Rideau ! » ordonna-t-elle péremptoirement.

Là-dessus, on célébra le génie de Mune Sarah Bernhardt. so

D'ÉERLAVTE TA" S AND #00 FRANCE. — Elle fut souvent sublime.

Sans trahir Racine, elle fut une Phèdre toute nouvelle. Chez les grands auteurs, chaque génération admire des beautés jusqgu’alors inconnues. Sarah fut notre Phèdre.

Savez-vous que je collaborai jadis avec elle.

Hé oui ! Il y a de cela longtemps, elle m'invita à venir chez elle causer d’un scénario qu’elle avait imaginé.

Dans le studio où elle me reçut, Maurice Bernhardt, encore enfant, folâtrait avec un grand chien danois.

La divine tragédienne parlait. Maurice, qui voyait luire l'œil du chien, étendait sa menotte pour saisir cet objet brillant. Naturellement, la brave bête trouvait ce jeu dépourvu d'agrément. Elle se détournait, et, sans intention méchante, d’un léger coup de reins, elle envoyait rouler Maurice sur le tapis. Maurice criait. Sa mère Ss'interrompait pour le relever et le consoler.

Après quoi, pour être sûre d’être comprise, elle recommençait le récit.

La x

200 LES MATINÉES Maurice cherchait de nouveau à attraper la prunelle du chien. Le danois jetait encore Maurice par terre. M“ Sarah Bernhardt essuyait derechef les pleurs de sa progéniture et reprenait son exposé.

Maurice tomba quatre fois et sa mère narra autant de fois le début du scénario.

Peu de jours après, elle devait partir pour l’ Amérique.

— « Adieu notre belle collaboration,» lui dis-je.

— « Point du tout, répondit-elle : nous continuerons notre pièce par correspondance. »

— «Par lettres ?» demandai-je.

— «Par télégrammes.»

— CÂMars vous passez l'Océan.»

— «Les télésrammes deviendront des cäblogrammes, voilà tout ! »

— « Mais, fis-je encore, vous voyagerez en Amérique. On m'a assuré que vous aviez dessein de pousser jusqu'au Far-West. »

— «Vous êtes bien renseigné. Cela ne nous empêchera pas de poursuivre notre collaboration. À travers les solitudes du Far-West, je vous dépêcherai des Peaux-

DE LA VILLA SAÏD 2or Rouges, qui, montant à cru des chevaux indomptés, porteront ventre à terre jusqu'à la cité la plus proche le texte de mes câblograimmes….»

— « Mais...» hasardai-je.

— «Vous vous embarrassez d’un rien, »

s’écria-t-elle en riant.

Je pris congé d'elle.

Malgré sa bonne volonté et la mienne, notre correspondance ne s'établit pas aussi aisément qu’elle l'avait dit. Notre collaboration cessa.

J'en eus grand regret. Je soupçonne ces damnés Peaux-Rouges d’avoir égaré les missives de M" Sarah Bernhardt.

— Maître, dit Mme M... vous êtes charmant. Mais votre ironie va certainement dégoûter du théâtre ce jeune auteur qui vous a confié ses espoirs

FRANCE. — Ce n’est point mon intention.

Et même, pour lui prouver ma sympatlue, je vais lui donner un précieux conseil.

Mon jeune ami, si vous voulez vous farre jouer, cherchez pour votre principal rôle une très mauvaise actrice.

LE JEUNE AUTEUR. — Ah ! par exemple...

FRANCE. — Mais oui. Toute la difficulté pour un auteur, c'est de trouver une très mauvaise actrice en renom.

Comprenez-mot. Pour suppléer au talent, il faut qu’elle soit très belle. S1 elle est très belle, le ciel lui envoie des protecteurs magnifiques. Si elle a des protecteurs magnifiques, elle peut jouer toutes les pièces dont elle s'entiche. Cherchez donc une très mauvaise actrice.

Ce disant, M. Bergeret taquinait un livre qu'il venait de recevoir.

C'était la Pisanelle de Gabriele d’Annunzio.

Ses yeux tombèrent sur la dédicace qu'il lut tout haut:

À Anatole France, à qui tous les visages de la Vérité et de l’Erreur sourient pareiïliement. GABRIELE D'ANNUNZIO.

C’est un coup de patte, fit-il, mais très joliment lancé, ma foi!

Puisqu’il m'égratigne, voici, pour ma ven-

geance, une anecdote qui me fut contée hier.

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