‹ propos d'Anatole FranceChapitre 2 sur 20 · AU LECTEUR: XI · texte numérisé non relu

AU LECTEUR: XI

a coutume de dire : — C’est un charmeur, mais quel désolant sceptique !

Nous qui lécoutâmes assidûäment, nous pouvons redresser une erreur trop répandue.

Si l’on entend par sceptique un philo-!

sophe qui doute de ce qu’il ne sait point et de ce qu'il n’a aucune raison de croire, qui | raille les préjugés funestes, persifle les gloires | boursouflées, flagelle les ambitions stupides | et sanguinaires, assurément Anatole France | est le prince des sceptiques. Mais qu’il soit | indifférent à tout, c’est précisément le contraire de la vérité.

Nous n’eñmes pas de peine à découvrir dans ses moindres reparties des convictions très fermes.

Il est peut-être le dernier ouvrier des lettres qui ait gardé la belle superstition du style fluide et diaphane, le noble préjugé des mots succulents et des phrases harmonieuses.

Il aime si pieusement la douce France qu'il s’est fait un pseudonyme de ce tendre nom afin de se fondre en sa patrie.

Comme les plus généreux esprits de sa terre natale, il professe la religion de la

XII AU LECTEUR sincérité, le culte de la tolérance et la dévotion de la pitié. L'expérience ne fut guère indulsente à ses espoirs. Néanmoins, à travers les pires tristesses de son temps, 1l a gardé sa foi dans le progrès lent et certain de la justice et de la bonté.

A Poccasion, ce réveur nonchalant ne marchanda pas sa peine et ne balanca point à descendre dans la rue pour défendre l'Idée.

Dieu sait combien 1! lui en coûte de déposer sa clémentine cramoisie, de dépouiller sa douilleite de molleton, de secouer ses pantoufles et de quitter ses chenéts. D'un pas résolu pourtant, il sortit maintes fois de sa tour d'ivoire pour aller porter la bonne parole à ses rudes frères des faubourgs.

Enfin et surtout 1l est idolâtre de l'amitié.

Celui qui pour beaucoup de ses contemporains symbolise l’Incrédulité est donc, à sa manière, le plus croyant des croyants.

Tel est le témoignage de ses propres paroles dans les pages qu’on va lire.

On y trouvera non seulement le premier jet de maximes dont il orna ses livres, mais encore beaucoup de narrations excellentes

PU. ve ne

AU LECTEUR x

et inédites. Sans doute, ce ne sont là que bribes et miettes d’un royal festin. Mais la supériorité des grands hommes ne s’atteste pas toujours dans leurs ouvrages les plus étudiés. On la reconnaît plutôt dans ce qui s'échappe de leur cerveau spontanément et sans effort. Ce qu'ils ne songent pas à consigner, ce qu'ils lancent instinctivement et par boutades, les pensées longtemps müries qui se détachent d’elles-mêmes sans qu’ils + prennent garde, voilà souvent le meilleur de leur génie.

M. France est, on le sait, le plus exquis des causeurs. Ses romans ne sont en somme que des dialogues philosophiques reliés par des intrigues indolentes. Son œuvre la plus aïtachante est peut-être ce ravissant Jardin d’Epicure où il effeuille paresseusement sa fantaisie. Les Matinées de 1:

Villa Saïd sont comme une annexe de ce

courtil. À coup sûr, on y goûtera moins

d'agrément, parce que ce n'est pas l’enchanteur lui-même qui tint la plume. Nous avons tenté cependant de respecter jusqu'au tour de son langage.

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