D'EMENA VIT LIL À SA TD
car mon salon, ma salle à manger, ma chambre à coucher et jusqu’au buen retiro regorgent maintenant d’armoires de Boulle, de pendules Louis XIII, de crédences Henri IT qui toutes sont du xix® siècle le plus authentique (1).
Nous nous tenions les côtes.
M. Haraucourt reprit :
— Dernièrement, j’éprouvai la surprise la plus vive et la plus importune. Vous connaissez bien notre fameux coffre du xIv® siècle si vanté dans tous les manuels
CHarti tr FRANCE. — Assurément !
HARAUCOURT. — Il est faux Î FRANCE. — Allons bon !
HARAUCOURT. — Voici comment je m’en aperçus. Je voulus célébrer ce coffre dans une pièce de vers, car il m’inspirait. Sur les panneaux de bois, sont sculptés des sujets où je crus reconnaître les Yoyes du Mariage. Des époux se chamaïllent et se pouillent. Des commères coiffent leurs
(1) Depuis, ce mobilier hétéroclite a té de nouveau
réparti dans le Musée, car M. Haraucourt n’y loge plus. <
34 LES MATINÉES maris de luxuriantes ramures. J’avais accordé mon luth et je préludais, quand je remarquai, sur deux faces, des scènes héroïques qui n'avaient rien de commun avec les autres. C’étaient des chevaliers qui, lance au poing, partaient en guerre.
Je sais bien que les militaires peuvent galamment intervenir dans les ménages de pékins. Mais, vraiment, ces paladins étaient trop nombreux.
Ils me mirent la puce à l'oreille. Je découvris que mon coffre est un artificieux rafistolage de pièces et de morceaux.
Un tiers du couvercle seulement remonte au xIv® siècle.
Vous pensez si je déposai mon luth.
Mais, pour Dieu, Messieurs, soyez discrets ! Car ce coffre, c’est notre gloire.
Il est si célèbre que je n’ai pu me résoudre à en frustrer le public.
France riait aux larmes.
— On ne se douterait guère, reprit Haraucourt, que je viens vous faire ma visite de candidat à l’Académie.
FRANCE, — Jonorez-vous que je ne fourre
4 Ex RNA
jamais les pieds au Palais Mazarin(’)?
HARAUCOURT. — Voyons, mon cher Maître, ne pourriez-vous...
FRANCE. — Ecoutez, mon cher ami, les huissiers ne me reconnaîtraient même pas.
Au fait, voici un moyen ingénieux... Mon am russe Semenoff que je vous présente.
SEMENOFF (géant paré d’une large barbe noire, s'incline devant M. Haraucourt).
Monsieur. HARAUCOURT (de même). — Monsieur.
FRANCE. — … Mon ami Semenoff trait
à ma place à l'Académie et dirait qu'il est Anatole France... Non, sérieusement, 1'aurais mauvaise grâce de ne m'y rendre que pour voier.
HARAUCOURT. — Enfin, je vous remercie de votre suffrage platonique !
FRANCE. — Pauvre ami !.… Vous en avez certes de plus efficaces. Voyons, qui avezvous? Repassons les noms des Académiciens.
Le malheur est qu'on ne les connaît guëre.
(1) Pendant la guerre, M. Anatole France, pour rendre hommage à l'union sacrée, parut à l’Académie. Mais d ne tarda pas à en oublier de nouveau le chemin.
HARAUCOURT. — Moi, je les connais tous.
FRANCE. — Pas possible !
HARAUCOURT. — Ma parole ! À chaque vacance, on compte dans Paris une demidouzaine de pauvres diables qui apprennent la liste complète des Immortels: et qui, de logis en logis, vont tirer la bobinette.
FRANCE. — Pour vous consoler, vous rappellerai-je les pages adorables où Vigny, dans le Journal d’un Poète, a noté sa visite à Royer-Collard ?
: HARAUCOURT. — Je les sais par cœur.
Quelle délicieuse bouffonnerie ! Le vieux Royer-Collard emmitouflé dans une robe de chambre de Géronte et coiffé d’une perruque noire, entr'ouvre la porte à Vigny pour lui dire : « Je ne suis pas visible, Monsieur, je viens de prendre médecine. » Et il ajoute : « Entre nous, vous n’avez aucune chance. D'ailleurs, j'ignore vos œuvres, çar je ne lis plus rien depuis trente ans... À mon âge, Monsieur, on ne lit plus, on relit. »
FRANCE. — Eh ! bien, vous voyez, mon cher ami, à quelle mortification la candidature du noble Vigny exposa son orguel.
Que son exemple vous aide à supporter patiemment vos propres tribulations.
Visites académiques (Suite)
Visites académigq ues (Suite)
y-L est certain, reprit Haraucourt, | que, depuis Vigny, rien n’a changé.
“ {l se plaignait que Royer-Collard n’eût pas lu ses œuvres et je m'aperçois au cours de mes visites, que bien peu d’Immortels connaissent mon bagage d'écrivain. C’est désolant !
FRANCE. — À quoi pensez-vous ? Fa mais, au grand jamais, les Académiciens n'ont ouvert les livres des candidats.
Tenez, Leconte de Lisle, le blasphémateur qui écrivit les Poèmes Barbares, fut
élu comme poète chrétien. fe vous assure.
Ye vous en parle savamment. Ÿ'ai assisté minute par minute à son élection. Ÿ'étais secrétaire de la bibliothèque du Sénat dont il était conservateur.
Ce fut grâce au duc de Broglie qu'il fut élu.
Le duc de Broglie sut que Leconte de Lisle était poète. Comment l'apprit-il ? Te me le demande encore.
— «On m'a parlé d'un poète», confia-t-1l à ses collègues.
Ici France prend une petite voix aigrelette et chevrotante pour imiter le duc de Broglie.
« Ce poète est certainement spiritualiste, car tous les poètes le sont. Spiritualisme, christianisme, c’est tout un. Mon Leconte de Lisle est donc un chrétien. un bon chrétien, un excellent chrétien. Je vote pour lui. Faites comme moi. »
IT faut vous dire que le duc de Brogüe était cnrétien jusqu’au crime. Îl avait été d’une complexion ardente. Un jour, son médecin dui avait conseillé de prendre une maîtresse
L'or Um
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pour ménager Sa femme d'une santé fort précaire.
Le duc réfléchit et soudain :
— «Hé ! ma foi, cher docteur, répondit-il, j'aime beaucoup mieux perdre ma femme que mon ême. »
L'élection de Leconte de Lisle fut d’ailleurs facilitée par une heureuse confusion.
La plupart des Immortels qui votèrent en sa faveur lui attribuaient, à ce qu’on m'a dit, Le Vase brisé de Sully-Prudhomme.
Le visage de M. Haraucourt exprima l’ahurissement.
FRANCE. — Mais le plus souvent, mon cher ami, vous le savez aussi bien que moi, les élections sont purement politiques.
HARAUCOURT. — Pourtant, mon cher Maître, la vôtre ne le fut pas !
FRANCE. — Plus qu'aucune autre, au
contraire. Mais cela mérite d'être conté bar le menu.
Ludovic Halévy, qui me portait une fraternelle amitié, me répétait sans cesse « Pourquoi bouder l’Académie ? Il faut en étre. Ga fait bien sur la couverture des bou-
11 LES JMATINÉES
‘ quins. Présentez-vous. Faites-le pour mot.
Ÿ'ai honte d’être Immortel quand vous ne l’êtes pas. »
Tant et si bien que je rédigeai ma candidature. Ÿ'allai la lui lire.
— «F11 me dit-il, votre lettre n’est pas protocolaire ! Passez-la moi que je l’arrange à la mode. »
Et de parti-pris, il y piqua trois ou quatre bonnes grosses fautes de français qui rutilaient comme des coquelicots dans les blés.
— «© Voilà, dit-il, le style qui convient.
Mais ce n’est pas tout. Il s’agit de savoir qui VOUS QUTEZ POUT VOUS. »
IT dressa une liste et brocéda à d’innombrables pointages.
— © Hum! Hum! fit-il, ce sera dur.
Ces sacrés ducs ne vous avaleront pas sans faire la grimace. »
J'enirepris mes visites. Halévy dirigeait les opérations. Chaque matin, je recevais un billet : Allez chez celui-ci ! Retournez chez celui-là !
Pourtant il était rongé d'inquiétude.
D'ESLAËVTLL AS AID 4
Enfin, un jour, je le vis radieux :
— «Ça va ! fit-il en se frottant les mains, nous les tenons ! »
— «Qui ça?»
— « Les ducs ! Ecoutez-moi. Il y a deux fauieuils vacants. L’extréme-gauche de l’Académie vous présente à l’un. Les ducs poussent à l’autre un digne gentilhomme de vieille souche, mais tout à fait 1llettré. Îls ne l’imposeront pas sans peine.
« Nous leur avons dit :
— «Voulez-vous que l’extrême-gauche vote pour votre gentilhomme ? Votez pour l'anarchiste Anatole France. Passez-nous la casse, nous vous passerons le séné. »
« Tope-là ! Ils ont consenti. Ÿe jubile.
Faites vos visites aux ducs : ils sont prévenus. Mais surtout ne parlez n1 politique, ni religion ! fichtre ! Dites : Le soleil uit ! ou bien : Il vente ! Il pleut ! Il bruine !
Demandez à la maîtresse de maison des nouvelles de son caniche et de ses babouins.
On a fait les mêmes recommandations au gentilhomme. »
Tout alla comme il avait prévu. L’anar-
chiste et le grand seigneur furent élus le même jour et par les mêmes voix. Ce fui tout à fait impudique.
HARAUCOURT. — N'importe ! L’Académie se fit grand honneur en vous nommant.
FRANCE (lui prenant la main). — ÂWerci, cher ami. Ÿe continue, car il y a une suite.
Parmi les suffrages qui m'étaient promis, un seul me manqua : celui d'Henri de Bornier. Comme cette petite trahison avait été divulguée, il voulut s’en excuser près de mot.
— « Cher Monsieur France, commençat-il, je n'ai pas voté pour vous. »
— «Ÿe vous demande pardon, Monsieur de Bornier, vous avez voté pour mot. »
— « Mais non », fit-il interloqué.
— € Mas 1; n'êtes-vous pas gentilho nme, Monsieur de Bornier ? »
— « Assurément, mais. »
— « N'êtes-vous pas le poète de l’honneur ? »
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— « Sans doute, mais. »
— « Îl est donc impossible que vous ayez protesté votre engagement. Vous avez voté pour mot, Monsieur de Bornier, vous avez voté pour moi. »
Il s’éloigna l'oreille basse. Maïs je n'étais pas assez vengé, et je n’attendais que l’occasion d’assouvir ma rancune.
Je la trouvait à une séance du dictionnaire…
Mon cher Haraucourt, vous prendrez certainement part aux séances du dictionnaire. Car vous serez de l’Académie. On obtient toujours ce qu’on désire fortement.
HARAUCOURT. — Voire !
FRANCE. — N'en doutez mie ! Et 3e vous souhaite de bien vous gaudir à ces fameuses séances. |
Nous en étions toujours à la lettre À ; car on travaille à petites journées sous la Coupole. On rédigeait l’article anneau.
C'était le duc de Broglie qui présidait.
A la majorité des suffrages, on adopta la définition que voici :
Anneau, morceau de métal de forme cir- culaire.
— « Anneau de fumée » soufflai-je insidieusement.
Ces mots jetèrent quelque désarroi. Mais un grammairien reprit avec assurance :
— «Eh ! bien, nous mettrons : par catachrèse : anneau de fumée. »
Catachrèse parut sublime.
Comme exemple, on cita : l'anneau de Saturne.
— « Les astronomes en ont découvert plusieurs, fis-je observer. Il faut donc écrire : Les anneaux de Saturne. »
— « Non, répondit-on, c’est la coutume de dire l'anneau de Saturne; nous ne sommes faits que pour entériner l'usage.
Tant pis pour vos astronomes ! »
Pélais vexé.
C’est alors qu’il me vint une idée infernale.
Mon voisin de fauteuil était précisément le bon petit père Bornier. Il ronflait comme
un tuyau d'orgue. Ÿe le poussai du coude :
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— « Ts oublient l'anneau d'Hans Carvel. »
— € Hein! » fit-il en se frottant les yeux.
Ici France ouvrit une parenthèse.
Vous connaissez tous, mes chers amis, cette histoire de haulte gresse. Vous l'avez lue au tiers livre de Pantagruel. Le bonhomme Hans Carvel s'étant marié, sur le tard, avec une fringante poulette, était crucifié par la jalousie. Une nuit qu’il dormait près de sa femme, le diable lui offrit en songe un bel anneau : « Passe cette bague à ton doigt ; tant qu’elle y sera, ta compagne te sera fidèle. »
Dans sa joie, le bonhomme s’éveille, et il entend sa femme lui dire : « Assez !
Assez ! Ÿe vous prie ! »
Henri de Bornier accoutumé à dégaîner Durandal, à emboucher l'oliphant, à enfourcher Pégase et à caracoler sur les nuées, n'avait jamais lu Rabelais.
Je lui répétai :
— «Ils oubhent l'anneau d’Hans Carvel.
Il faut les avertir. »
50 LES MATINEES Et tout aussitôt, ce digne petit vieillard de crier innocemment :
— « Messieurs, vous oubliez l'anneau d'Hans Carvel. »
Quelques rires fusèrent.
Le duc de Broghe qu, lui, connaissait fort bien son Rabelais, mais qui avait de la gravité dans le caractère, réprima sur le champ cette hilarité maälséante :
— « Continuons, Messieurs », fit-1l avec
humeur.
L'instant d’après, je me penchai vers Bornier :
— « On ne vous a pas entendu », lui dis-je.
— «© Messieurs, Messieurs, fit-1 en se trémoussant, vous oubliez l'anneau d'Hans Carvel. » |
Cette fois, ce fut une tempête de gaîté.
— © Mais qu'ont-ils donc? » me demanda Bornier.
— « Je ne sais », lui répondis-je hypocrilement.
Furieux, le duc de Broglie leva la séance.
En sortant, 1l passa près de moi :
DE LA VILEX SAÏD.s:
— « Drôle de bonhomme, ce Bornier, me dit-1l. Beau nom, bonne rate, antique farnille du Périgord ; mais il lève le coude comme un sonneur. Et, dame, quand il a dans le nez un coup de trop, il raconte des cochonnertes à faire rougir un macaque. »
Voila, mon cher Haraucourt, le très véridique récit de mon élection à l’Académie Française et du curieux épisode qui s’y rattache.
France continua :
— Les Immortels ne hsent rien. Ils sacrent leurs nouveaux confrères sans jamais avoir mis le nez dans leurs livres. Ils octroïent des prix de littérature selon la même méinode ; car elle leur semble bonne. Parfois, elle les expose pourtant à d’étranges bévues.
Connaissez-vous, mon cher Haraucourt, l’histoire d'un prix de poésie décerné à Louise Collet ?
— Non ! fit-il.
Il aurait dit non de même s’il l'avait connue, car 1l est courtois.
FRANCE. — Louise Collet était, sous le Second Empire, une majestueuse femme, fort belle, un peu virago, une voix de majordome et des yeux qu’elle ne mettait pas dans sa poche:
Elle était mariée à un très vilain petit nabot, violon au Conservatoire.
Le grand philosophe Victor Cousin, qui la vit, découvrit en elle le Vrai, le Beau et le Bien. I! sganarellisa le petit violon. C'était dans l’ordre.
Louise Collet taquinait la lyre. Elle demanda à son métaphysicien de lui faire obtenir des prix de poésie à l’Académie Française.
Comment Cousin aurait-il refusé un si modeste pourboire de divines heures ?
Chaque année que Dieu fit, Louise Collet reçut donc sa couronne. C'était réglé comme des petits pâtés.
Une fois, la bonne dame s’y prit un peu tard pour confectionner sa pièce de concours. La veille même du dernier délai, elle n'avait pas encore pondu un seul vers.
La voilà fort embarrassée. Ce sotr-là,
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DE LA VILLA SAÏD s3
‘elle avait à sa table des écrivains et des
artistes. D'’aventure, Flaubert et Bouilhet étaient venus. Ils avaient de l'amitié pour elle, parce qu’elle était bonne fille et mettait chacun à l'aise.
Après le diner, elle les poussa dans un coin du salon :
— « Mes mignons, dit-elle, il faut me sauver la vie. »
Et leur révélant son angorsse.
— « Vous allez être bien gentils. Suivezmoi dans mon cabinet de travail. Par
ici. Calez-vous dans ces deux bons fau-leuils, et, avant nunuit, troussez-mot deux
cents vers sur L’Immortalité. C’est le sujet mis au concours. Voict du papier, de l'encre. Ah ! j'oubliais ! Vous trouverez mon tabac et mon schnaps dans ce placard. »
Elle avait coutume, en effet, de fumer et de boire comme un Cent-Gardes.
Elle rejoint alors ses autres invités.
Les deux amis fument, boivent, bavardent.
— « Au fait ! s'écrie Bouilhet vers onze heures, et L’'Immortalité ? »
— « Zut ! » répond Flaubert.
Ils se remettent à siffler du schnaps.
À minuit moins le quart, Bouilhet supplie Flaubert de penser enfin à L’Immortalité.
Flauberi rechigne encore, puis, soudain, saisissant sur un rayon un Lamartine, il louvre à n'importe quelle page :
— « Ecris ! » ordonne-t-1l tyranniquementi.
Et d'affilée, 1l dicte deux certe vers des Harmonies.
* Quand c’est fait :
.. —« Ajoute le titre * L’Immortalité !..
Parfait ! »
Il remettait les Harmonies en place, quand reparut Louise Collet.
— (« Est-ce fini, mes trésors ? »
— « Mais oui, mais out! » dirent-ils tout frétillants.
Elle parcourut les feuillets et ne reconnut pas Lamartine :
— « Vous ne vous êtes pas foulés, ditelle. Enfin, ça ira tout de même. Vous êtes des anges. »
pr elle Re ni
Elle présenta le poème et remporta son FU x
| | prix habituel avec de grandes félicita- | tions. |
On imprima les vers de Lamartine sous le nom de Louise Collet. Personne n'y vit que du feu, car personne ne les lut. | Flaubert ne dévoila sa mystification que bien plus tard
ASE académiques (Fin)
$ Nisites académiques |
(Fin)
ASSE pour les prix académiques !
P fit M. Haraucourt. Cela ne tire pas à conséquence. Et j’approuve les Immortels de ne pas lire les élucubrations des concurrents. Mais pour ie choix des Académiciens, c’est une autre paire de manches. »
L'intervention de la politique surtout le chiffonnait.
Il y revint pour la déplorer.
FRANCE. — Vos regrets me surprennent.
Car enfin ce qui se passe sous la Cowpole
6o LES MATINÉES n'est point nouveau. Et les succès des écrivains furent presque toujours politiques.
HARAUCOURT. — Pourtant vous m'’accorderez bien que la grâce ou la force de leur style est pour quelque chose dans leur renommée.
FRANCE. — II se pourrait, mon cher am, gue nous eussions gardé là-dessus des idées scolaires.
Quand de bons vieux pets-de-loup à bésicles nous faisaient traduire au collège quelque tragédie grecque, Œdipe à Colone, par exemple, ils nous disaient :
— « Notez, Messieurs, l'élégance de cet aoriste second. Observez la concision de
ce génitif absolu. Admirez la majesté de
cet optatif. »
Ils nous rebattaient les oreilles de cent remarques semblables. Et nous finissions par croire que Sophocle avait enthousiasmé ses contemporains par sa perfection grammaticale.
Mais nos barbacoles n'oubliaient qu’un point. C'est qu'en célébrant Œdipe, héros thébain houspillé par ses compatriotes et
PPRCARAA SL".
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DÉBNLA EL L'AMSA ED Gr
généreusement recueilli par les Athéniens,
Sophocle avait voulu glorifier sa cité aux :
dépens de Thèbes qui, pendant la guerre du Péloponèse, avait été l’ennemie acharnée d'Athènes.
Grâce à ce renseignement, nous imaginons aussitôt ce que fut, peu de temps après la mort du vieux poète, la première d’'Œdipe à Colone : ious les spectateurs debout, coupant d'acclamations chaque vers, conspuant les Thébains, ponctuant de trépignements éperdus l'éloge de leur ville. Et nous découvrons alors les raisons profondes, les raisons politiques de ce délire.
Quand nos vénérables pédagogues commentaient les Chevaliers d’Aristophane, ils analysaient curieusement la parabase, distinguaient le comation, les anapestes, le pnigos. Et ils nous enseignaient que cette pièce était le modèle achevé du genre appelé Ancienne Comédie.
Mais vous supposez bien qu’elle offrait
d'autres agréments aux matelots du . Pirée.
Ce qui les passionnait, c'était de voir Aristophane attraper au cul et aux chausses
L #1 É f = Pl ARRET. 4 CLOS H + 44 + Qu ,
le camarade Cléon. La représentation était hachée de rires, de cris, de torgnioles : car je soupconne qu’on s'y cognait dur. Bref, c'était de la politique.
Îl faut. en prendre votre parti, mon cher Haraucourt. Le plus souvent, politique et littérature se confondent.
À Rome, le doux Virgile ne fit-1l pas de la propagande pour Auguste ?
Et chez nous, l'auteur du Cid ne devintil pas, malgré lui, l'adversaire de Richelieu ? Sa frondeuse Emilie n'est-elle pas le portrait flatté de la duchesse de Chevreuse ? Molière ne fut-il pas le champion du jeune rot et de la bourgeoisie laborieuse contre les marquis agités et mécontents ?
On vante l'ironie de Voltaire, la sensibihié de Diderot, la pénétration de Montesquie:!:, l’épreté de Rousseau. Leur style est excellent. Mars auraient-ils obtenu tant de louanges, si leurs œuvres n'avaient été d’inépuisable arsenaux d’arguinents politiques ?
Et l'étourdissante prestidigitaiion de Victor Hugo, Sa tintinnabulante joaillerie de rimes, ses hardies oppositions de noîr et de