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blanc ont-elles fait autant pour sa gloire que ses invectives contre Napoléon le Petit ? Allons, mon cher ami, avouez que, dans les réputations littéraires, la littérature compte
à peine.
HaARAUCOURT. — Eh! bien, n’est-ce pas absurde ?
FRANCE. — Hél non, ce n’est pas s1 absurde.
Croyez-vous donc que ce soit une supériorité, chez ceux qui notrcissent du papier, de s’isoler dans un petit coin pour regratter des syllabes, rapetasser des épithètes et fourbir des périodes, sans jamais s'inquiéter de l’humanité qui les entoure ?
C’est plutôt une 1infirmité, je pense.
Tandis qu'il parlait, nous songions à son rôle dans la fameuse Affaire encore récente, à ses Etudes d'Histoire Contemporaine, aux harangues fiévreuses que sans cesse il allait prononcer dans les meetings populaires.
— Îl est bon, continua-t-il, que Pécrivain tressaille des angoisses communes et se mêle guelquefois aux querelles de la place publique.
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Non que je lui conseille de flagorner un parti et de se fourvoyer dans la cuisine électorale.
Je demande qu’il garde l'indépendance de son âme, qu’il ose toujours dire la vérité et qu’il dénonce même les injustices commises par ses amis d'hier. Ÿe veux qu'il plane.
Je souhaite que ses opinions, sévères pour les intérêts égoïstes, soient d'ordinaire traitées de chimériques et n'aient aucune chance d’être adoptées avant plusieurs lustres.
Le courage, loin de nuire à son style, le rendra plus viril et plus fier.
Voila pourquoi, mon cher Haraucourt, je ne juge pas l’Académie française si coupable de faire de la politique.
— Pardon, Maître, dit l’un de nous, elle a tort d’en faire de mauvaise.
France poussa son bonnet cramoisi sur le coin de son oreille :
— Me direz-vous, questionna-t-il, ce qui distingue exactement la bonne politique de la mauvaise? Au fait, jy suis, la bonne est celle de nos amis, la mauvaise, celle des autres.
POrredo don [ncrédule
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15e Reis d'ün Incrédule
NATOLE France était sur le point A de publier sa Ÿeanne d'Arc.
Elle lui avait coûté vingt années d'efforts. Chaque page avait été raturée, remaniée, tailladée à coups de ciseaux.
C’est la manière du Maître.
Quand on jette les yeux sur ses manuscrits, on est stupéfait de voir quel labeur est le prix de cette apparente facilité et de cette grâce qui s’abandonne. Grande leçon pour les apprentis.
Il multipliait les corrections, interver-
tissait les phrases, ménageait de nouvelles transitions, découpait ses feuillets, en faisait un puzzle, mettait au début ce qui était à la fin, en haut ce qui était en bas, et rajustait le tout avec le pinceau à colle.
Certaines parties déjà composées par l’imprimeur avsent été récrites, puis recomposées huit ou dix fois en épreuves.
France supprimait quantité de jolies mignardises. Il aspirait, 1l atteignait à la simplicité la plus large.
En lisant son premier texte, ses amis lui avaient dit :
— Mais, c’est charmant ! Mais c’est exquis ! N’y touchez plus ! Vous allez tout gâter.
Et d’épreuve en épreuve, ils avaient bien été forcés de reconnaître un progrès continu vers la perfection.
Pourtant, cette Yeanne d’Arc, France ne se décidait pas à lui laisser prendre la volée.
Il soupçonnait que cette œuvre rédigée sans parti-pris, avec le seul respect de la vérité, ne contenterait que peu de lecteurs.
Ce jour-là, nous le trouvâmes mélancolique. |
Il causait avec Pierre Champion, le savant biographe de Charles d'Orléans et de François Villon.
Il a reporté sur ce jeune érudit la vive amitié qu'il témoignait à son père mort récemment.
Le digne éditeur Honoré Champion, établi quai Malaquais, avait, en effet, connu le père d’Anatole France, le libraire Thibault, qui, tout à côté, quai Voltaire, avait aussi tenu boutique de livres, à l’enseigne : Aux armes de France.
Pierre Champion est à la fois souriant et désabusé. Sa voix est caressante et lointaine. Il rêve sans cesse. Il ne vit pas avec ses contemporains, mais avec les ombres d’autrefois. Presque toujours, il est emmitouflé d’un gros cache-nez, par peur sans doute de s’enrhumer dans les humides ténèbres de l'Histoire.
Comme le xv® siècle est son canton et qu’il en a battu tous les chemins, tous les sentiers, toutes les venelles, il aidait Ana-
70 L'ESMASTN'ELES tole France à relire les épreuves de Ÿeanne d'Arc.
— Eh ! bien, demanda-t-il, quand va-t-elle paraître ?
FRANCE. — Ÿe voudrais que ce fût bientôt.
Mais vous le savez, mon cher ami, des crises hépatiques m'ont beaucoup retardé ces temps derniers et je crains d’être arrêté de
nouveau.
Alors, Jean-Jacques Brousson, le secrétaire du Maître, de s’enquérir sur un ton d'intérêt filial ;
— Etes-vous encore souffrant ?
FRANCE. — Souffrant, non, mais inquiet.
Vous n'ignorez pas combien ce mal entrave le travail; car vous l'avez subi vous-même. C’est pourquoi d’ailleurs vous avez pitié de mot : car on se plaint soi-même à travers les autres.
BroussoN. — Mais non, mon cher Maître, je ne vous plains pas. Si Dame Nature qui vous prodigua les trésors de l'intelligence, martyrise un tantinet votre corps, ce n’est que justice.
FRANCE. — Vraiment ?
DÉNRANILLA S ADD
BROUSSON. — Moi, si j'avais votre génie, je supporterais allègrement les plus cruelles infirmités.
FRANCE. — Cet enfant ne sait ce qu’il dit.
CHAMPION. — Il y a bien quelque sens dans ses propos. Mais pour en revenir à votre Jeanne d'Arc, il me tarde d’applaudir à son triomphe.
FRANCE. — Votre amitié vous abuse.
On n'aimera pas mon livre. Non, je vous assure, on ne l’aimera pas. On n'y trouvera point ce qu’on y cherchera. Oh ! je devine bien ce qu’on attend de mot : une narration toute farcie de polissonneries benoites. On sera déçu.
J'aurais dû, par exemple, insister sur la virginité de mon héroïne, sur les épreuves auxquelles on la soumit, sur l'examen des matrones commises à ce soin par les juges.
Mais je ne l'ai pas voulu.
Et pourtant la tentation était forte.
Parmi les pièces du procès de réhabilitation, 1l y a de savoureuses dépositions sur la chasteté de la Pucelle.
Les capitaines qui furent ses compagnons
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7) LES MATINÉES d'armes et qui, près d’elle, couchèrent à la paillade dans les camps, attestent le Ciel que nul mauvais désir ne les effleura. Ils s'en étonnent avec candeur. Eux, qui mettaient leur point d'honneur à se montrer toujours galants envers le sexe, s’ébahissent de leur réserve à l’écard de la sainte fille. En sa présence, à ce qu’ils disent, leur aiguillette était nouée. C’est là pour eux le plus surprenant des miracles et le signe manifeste d'une intervention divine.
HYACINTHE LoOYsON( *). — Il vous paraît donc certain, Maître, qu’elle garda sa pureté ?
FRANCE. — Vraiment, ça ne fait pas l'ombre d’un doute.
Les matrones de Poitiers apportèrent en sa faveur une affirmation péremptotre, bien que sur ce chapitre Salomon, dans sa prudence, conseille au sage de ne jamais se prononcer.
Songez, d’ailleurs, que pour les contemporains, cette vertu conservée au milieu
(1) Hyacinthe Loyson, qui vient de mourir, était le fus du célèbre prêtre dissident,
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des pires malandrins était un grand sujet d'émerveillement. La moindre défaillance eût été carillonnée sur l'heure.
Enfin, lorsque Jeanne fut aux mains des Anglais, il lui arriva de tomber malade.
Et les médecins qui la soignèrent ne manguèrent assurément pas de vérifier ce qui intéressait tant les juges.
St le contrôle avait tourné à sa confusion, ses accusateurs auraient pu légitimement, selon les idées de l’époque, la déclarer sorcière et possédée de Satan. La stratégie de Belzébuth était en effet simple et infaillible. Voulait-1l dominer une femme, 1l commençait par lui prendre l'essentiel. IT paraît qu'après ce premier sacrifice, elle ne lui refusait plus rien. Elle devenait son esclave très soumise.
Et dans cette superstition, il y avait bien un fond de vérité. Car les femmes obéissent aveuglément à qui s'empare de leurs sens.
Loyson. — Mais en somme, mon cher Maître, que pensez-vous de Jeanne ?
FRANCE. — Que ce fut une vaillante fille, très dévouée à son roi. ÿe suis plein d’en-
74 LES MATINÉES thousiasme pour sa bravoure et d'horreur pour l’affreuse barbarie des théologiens qui l’envoyèrent au bûcher.
Dreyrous (‘). — Vous partagez donc tout-à-fait les sentiments de Michelet ?
FRANCE. — Pourquoi non ?
Dreyrous. — Vous n'êtes pas amoureux de Jeanne au moins ? Michelet rêvait d’elle. Il la voyait et l’entendait. Il n’était point surpris de ses visions. Elle lui apparaissait à lui-même.
Tenez : un fait dont je fus témoin.
Un jour, de passage à Rouen, j'’aperçus le vieux Michelet assis sur une borne, au pied de la grosse tour où Jeanne avait été captive.
Je m’approchai pour le saluer et je vis soudain que ses paupières étaient gonflées de larmes.
— « Qu’avez-vous donc ? » lui demandai-je fort ému.
— «Elle est là-dedans ! » me répondit-il en montrant la tour.
(1) Dreyfous, mort depuis, était un chartiste réputé.
Puis soudain, comme s’il s’éveillait :
— « Oh ! pardon, mon ami, je ne sais où j'avais la tête. »
FRANCE. — aime cette anecdote, car | le bon Michelet y est tout entier. Pour écrire | l’histoire, 1l procédait volontiers par hallucinations.
CHAMPION. — Le joli mot !
Loyson remit notre hôte sur la sellette :
— Franchement, demanda-t-il, votre admiration pour Jeanne n'est-elle pas gênée par ses Voix?
FRANCE. — Point du tout.
LoYson. — Quoi ! ses visions ne vous semblent-elles pas déraisonnables ?
FRANCE. — Mais, mon ami, nous en avons tous.
LOYSON (interloqué). — Comment cela ?
FRANCE. — Voulez-vous des exemples
contemporains ? Souvenez-vous de l'affaire Dreyfus. Notre am Francis de Pressensé invoguait alors continuellement la fustice et la Vérité. Il en parlait comme de créatures vivantes. Je suis sûr qu'il les voyait.
Et Zola ne proclamait-il pas que la Vérité était en marche? Lui aussi la contemplait comme une personne réelle.
Elle lui apparaissait, je pense, sous les traits d'une belle femme brune, au visage grave. Peut-être ressemblait-elle à Madame Segond-Weber. Elle était vêtue d’un peplum blanc, comme les actrices du Théâtre- Français, quand elles figurent des déesses antiques et elle levait très haut un miroir étincelant.
Mais je me trompe : la vérité de Zola devait être plus naturaliste. Et elle rappelait peut-être la Mouquette montrant. ce que VOUS SAVEZ.
En tout cas, il la voyait comme je vous VOIS.
Eh ! bien, pourtant, je vous le demande, mon ami, la Justice et la Vérité existentelles ?
Loyson. — Non point évidemment en chair et en os, mais elles existent.
FRANCE. — Tenez, voilà que vous aussi vous devenez visionnaire.
La Fustice et la Vérité, mon cher Loyson,
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n'existent qu'autant que les hommes les souhaitent. Et ils ne les désirent qu'avec tiédeur. |
Mais si Pressensé et Zola se laissèrent guider par des divinités imaginaires, raillerons-nous feanne d'Arc à propos de ses Saints, de ses Saintes et de toute sa milice céleste ?
Loyson ouvrait la bouche pour une objection.
Mais France d’ajouter aussitôt :
— Vous me direz qu’elle apercevait dix millions d’anges autour d’elle et que c’est beaucoup. Evidemment c’est plus que Pressensé ni Zola n'en virent jamais. Mais après tout, pourquoi chicaner sur le nombre.
Nous nous mîmes à rire.
France reprit :
— Au XV® siècle, tous les esprits étaient hantés de chimères. Si Jeannette voyait ses voix, comme elle disait naïvement, ses juges, gui la voulaient convaincre de sorcellerie, croyaient dur comme fer aux démons.
Mais, tandis que les réveries de eannette étaient rayonnantes et la poussaient aux
plus nobles entreprises, celles de ses tourmenteurs étaient ordurières, infâmes et monsirueuses.
Tranquillisez-vous pourtant, mon cher Loyson. Si j’excuse, si j'adnure les visions de la pauvre petite pastoure, il ne s'ensuit pas qu’en écrivant son hastoire, j'aie moimême ajouté foi aux miracles.
Bien au contraire, je me suis souvenu sans cesse que le devoir du savant est d'expliquer tous les faits par raisons naturelles.
Et je me suis efforcé de mettre en bonne lumière ce qui rendit logiquement possible la mission de Feanne.
C’est d’abord, c’est surtout la crédulité générale de l’époque. Elle se trouva fortifiée chez les Armagnacs, par les prophéties de Merlin et de Bède le Vénérable sur une Pucelle qui devait délivrer le royaume.
Jeanne fut, pour les troupes du Dauphin et pour les gens des milices, une mascotte dont la seule présence éveilla leur fanatisme, leur fit oublier le danger et leur’ donna la victoire.
DE LA VILLA SAÏD 9 Par contre, sa réputation de magicienne inspirait une effroyable crainte aux Anglais qui jusqu'alors avaient été si redoutés par le peuple de France, et qu’on appelait communément les Coués, c’est-à-dire les diables à queue. On croyait, en effet, qu’ils avaient une petite queue au derrière.
Tout le pouvoir de Ÿeanne, qui sans | doute fut grand, vint de l’ascendant qu’elle | prit, sans le savoir, sur la faiblesse mentale |
de ses contemporains. Ajoutez l'exemple de
l’héroïsme que la très brave fille déployait |
en toute OCCAsion.
Quand on analyse minutieusement son aventure merveilleuse, elle provoque la même surprise qu’une étoile très brillante vue dans des lunettes astronomiques de plus en plus fortes : quel que soit le grossissement, l’astre n’est toujours qu’un point sans diamètre.
Jeanne, par elle-même, ne jui que peu de chose, mais la légende qui se créa tout de suite autour d’elle fut éclatante et n’a pas cessé de resplendir.
Îl faut dire encore que sa mission jui
peut-être plus aisée qu'on ne pense; car les Anglais étaient fatigués et peu nombreux.
N'oublions pas non plus la profonde habileté de Charles VIT et de ses conseillers.
Car tout me persuade que Charles VIT, s’il ne fut nullement un guerrier, fut du moins un très avisé négociateur, gagnant davantage auprès des bourgeois des villes par la douceur que par la contrainte, comptant plus sur la diplomatie que sur les armes, un de ces bons souverains enfin qui firent la grandeur de l'ancienne France par leur prudence, leur finesse et leur ténacité dans des conseils. | CHAMPION (d’une voix très douce). — N'’en doutéz pas, mon cher Maître, on vous | blâmera d’avoir expliqué humainement | cette histoire pieuse et d’en avoir banni | les charismes, pour me servir du terme théologique.
J'entends d'ici vos adversaires habituels. Ils diront que vos mains de sceptique n'avaient pas le droit de toucher à cette image sainte.
FRANCE (avec une soudaine vivacité).
— Sceptique ! Sceptique ! En effet, ils #appelleront encore sceptique. Et pour eux, c’est la pire injure.
Mais pour moi, c'est la plus belle des louanges.
Sceptique ! Mais tcus les maîtres de la pensée française l'ont été. Sceptiques, Rabelais, Montaigne, Molière, Voltaire, Renan. Sceptiques tous les plus hauts esprits de notre race, tous ceux que je vérière en tremblant et dont je ne suis que le très humble écolier.
La voix de France à ce moment avait perdu sa coutumière indolence ; elle était subitement devenue vibrante et ses traits d'ordinaire si malicieux étaient maintenant tendus et frémissants.
Il continua :
— Le scepticisme ! On fait de ce mot le synonyme de négation et d'impuissance.
Mais nos grands sceptiques furent par-
fois les plus affirmatifs et souvent les plus
courageux des hommes.
Ils ne nièrent que des négations. Ils s’atta-
82 LES MATINÉES quèrent à tout ce qui ligote l'intelligence et la volonté. Ils luttèrent contre l'ignorance qui abêtit, contre l'erreur qui opprime, contre l'intolérance qui iyrannise, contre la cruauté gui torture, contre la haine qui tue.
On les accuse d’avoir été des incrédules.
Il faudrait savoir d’abord si la crédulité est une vertu et si la véritable fermeté n’est pas de meïtre en doute ce qu’on n’a nulle raison de croire.
Mais 1l ne serait pas malaisé de démontrer que les génies français appelés sceptiques, professèrent le plus magnifique credo.
Chacun d'eux en formula quelque article.
Rabelais, bouffon plein de gravité, proclame la majesté de la tolérance.
Comme lui, le pyrrhonien Montaigne, se prosterne dévotement devant la sagesse antique. Oubliant les oscillations de .son Que sais-je ? 17 fait appel à la pitié contre la férocité des guerres religieuses et contre la barbarie des supplices judiciaires. Surtout, 1l rend hommage à la sainteté de l’amutié.
I D im à BST p J :
Molière prend feu contre les passions et les travers qui rendent les humains odieux et il prêche le bel évangile de la sociabihité. s
Dans ses prrouettes les plus folles, l’incrédule Voltaire ne perd jamais de vue son idéal de raison, de science, de bonté. oui, de bonté. Car ce grand satirique ne fut iméchant que contre les méchants et les sots.
Enfin Renan resta toujours prêtre et ne fit qu’épurer la religion. Il crut au divin, au savoir, il crut à l'avenir des hommes.
Ainsi, tous nos sceptiques furent pleins de ferveur, tous travaillèrent à délivrer leurs semblables des chaînes qui les accablent. Ils furent des saints à leur manière.
Quelqu'un dit :
— Saint Renan : c’est le titre d’un chapitre des Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Mais nul n’avait encore parlé de saint Voltaire ni de saint Rabelais.
Sans relever le quolibet, France poursuivit :
— On fait grief à ces géants d’avoir trop présumé de la raison humaine.
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Pour ma part, je n'accorde pas à la raison une confiance excessive. Ÿe sais combien elle est débile et chancelante.
Mais je me rappelle le spirituel apologue de Diderot : Ÿe n'ai, disait-il, ne me guider la nuit dans une épaisse forêt qu’une petite lumière vacillante. Un théologien vient et me la souffle.
Suivons d’abord la raison, c’est le plus sûr. Elle-même nous avertit de sa faiblesse et nous instruit de ses limites.
D'ailleurs, loin d'être incompatible avec le sentiment, elle y conduit au contraire.
Lersqu'ils ont beaucoup médité, les plus scepiigues des penseurs, devant l'inuiilité du flux éternel de l'Univers, devant le peu de chose que sont les tristes hommes et devant les souffrances absurdes gu ils s’inflêgent entre eux pendant le rêve si bref de existence, sont pris d'une profonde commisération pour leurs semblables.
De cette compassion à Pamour fraternel,
1 n'y a qu'un pas. Il est vite franchi. La
pitié devient agissante, et celui qui se croyait ä jamais détaché de tout se jette éperdüment
Fi
dans le combat pour secourir ses frères malheureux. |
Oui, mes amis, ce sont la les sentiments des sceptiques.
Nous avions écouté en silence cette prûlante profession de foi.
Et France s’excusant presque :
— Ÿe m'emballe, n'est-ce pas ?.…. Mais c’est que les pauvres sceptiques sont vraiment trop méconnus.
En somme, ce sont les plus idéakhistes des moriels. Seulement ce sont des idéalistes déçus.
Comme ils rêvent d’une humanité très belle, 1ls s’affigent de voir les hommes si différents de ce qu'ils devratent être. Et leur habituelle ironie n’est que l'expression de leur découragement. Ils rient, mais leur gaîté recouvre toujours une affreuse amertume. Ils rient pour ne pas pleurer.
Là-dessus, Pierre Champion goguenardant un peu :
— Si Jeanne d’Arc avait été une sceptique de la bonne école, qui sait? peutêtre eût-elle accompli par amour de fhu-
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