‹ propos d'Anatole FranceChapitre 7 sur 20 · FER · texte numérisé non relu

FER

manité les magnanimes actions que la foi lui inspira.

— Non, sans doute, répondit France en souriant, car seuls les visionnaires font de très grandes choses.

Mais, 6 malicieux Pierre Champion, notez que le plus irréligieux des hommes, Voltaire, sut être fort brave lui aussi, en poursuivant, contre toutes les puissances ecclésiastiques et judiciaires, la réhabilitation de Calas, de Sirven, du chevalier de la Barre et de Lally-Tollendal.

Notez que s’il commit le péché d'écrire la Pucelle, ce mécréant fut le premier à réclamer des autels pour Ÿeanne d'Arc (° ).

Notez encore que si les ruges de Ÿeanne d'Arc, au lieu d’être de fanatiques dévôts, avaient été des philosophes sceptiques,

(1) Anatole France fait allusion à cette phrase de PHistoire Universelle :

Enfin, accusée d’avoir repris une fois l’habit d'homme qu’on lui avait laissé exprès pour la tenter, ces juges qui n'étaient pas assurément en droit de la juger, puisqu'elle était prisonnière de guerre, la déclarèrent hérétique, relapse et firent mourir à petit feu celle qui, ayant sauvé son Roi, aurait eu des autels dans les temps héroïques où les hommes en élevaient à leurs libérateurs.

à coup sûr, 1ls ne l'eussent point brûlée. Concluez, mon cher ami, que le scep-

ticisme suggère les sentiments les plus hu-

mains et qu’en tout cas 1l interdit les crimes. F'ai débité mon credo. Amen /

Le professeur Brown

neclte le secret du génie

Le pr ofess eur Brown

erche he géme

à rayures brunes, et coiffé de son éternel petit bonnet flamboyant, France était assis à sa table de travail.

Il feuilletait un très vieux livre relié en peau de truie.

La fenêtre ornée de ces culs de bouteille que sertissent des lamelles de plomb et que les gentilshommes verriers appellent sives, répandait sur l'écrivain une lumière douce et diaprée.

On eût dit une scène de Rembrandt,

Fe dans sa douillette beige

quelque philosophe en méditation dans une soupente, ou mieux, quelque docteur Faust consultant la Kabbale.

Notre hôte s’était levé pour nous accueillir :

— Vous vous demandez, nous dit-il, quel est ce vénérable bouquin? C'est la Chronologie collée. Ÿ'étais en train d'y chercher un portrait de Rabelaïs.

Il tourna quelques feuillets :

— Tenez, le voici. Il fut gravé par Léonard Gaultier, quelque cinquante ans après la mort du grand satirique. Nous n'en possédons point qui ait élé dessiné de son vivant et cette petite image est la plus ancienne qui reproduise ses traits.

Il y a d’ailleurs des chances qu’elle lui ressemble (” ).

Qu'en pensez-vous ?

(1) À la vérité, L’Estoile qui acheta la Chronologie colles au moment où elle parut en 1607, écrivit au-dessus de la tête de Rabelais, cette critique : « Qui ne lui retraict nullement ». Il témoignait ainsi contre la ressemblance de cette gravure. — Cf. H. Clousot, Les Portaits de Rabekais, Gasette des Beaux-Arts, 1911.

Mais peut-ftre la légende qui dkjd s'éiait formée

DE D& VILLA SAÏD o

Rémy de Gourmont (*}, qui était parmi nous, regarda la vignette et dit :

— Quelle mine rébarbative l'un vrai Père Fouettard ! Son front est barré de rides profondes et de bourrelets gros comme des câbles. Et ses yeux caves brillent d’une sombre ardeur.

À coup sûr, l’on imagine plus de jovialité chez le curé de Meudon :

autour de maître Alcofribas, avait-elle substitué dans lesprit de L’Estoile au souvenir du personnage grave qu’il avait connu longtemps auparavant, le type conventionnel d’un génial bouffon.

(1) Rémy de Gourmont aimait à rendre visite à Anatole France.

Ces deux esprits charmants et rares en prenant contact, jetaient des étincelles comme fer et silex et c'était joie divine de les entendre.

Rémy de Gourmont était le paradoxe fait homme, mais le paradoxe souvent plus sensé que le vulgaire bon sens.

Il était toute sensibilité, maïs une lèpre hideuse qui lui rongeait la face, l'isolait dans la torture de sa tendresse inexprimée.

Par dépit, il ironisait souvent et quelquefois même contre l'amour.

Ce matin-là, nous l’avions rencontré dans l Avenue du Bois de Boulogne, avant son arrivée chez France.

Avec nous, il avait contemplé un moment, dans le gazon, des tourterelles irisées qui se becquetaient Et sou-

Jamais. dit Ronsard,

… le soleil ne l’a veu, Tant fust-il matin, qu'il n'eust beu.

Et jamais, au soir, la nuit notre, Tant fust tard, ne l’a veu sans boire.

IT se couchaït tout plat à bas Sur la jonchée, entre les taces ; Et parmi les escuelles grasses, Sans nulle honte se souillant, Allait dans le vin barbouillant Comme une grenouille en la fange….

dain :

— « Les Anciens firent hommage des colombes à Vénus, parce qu’elles sont très voluptueuses. Ils eurent tort cependant, car il y a des créatures plus galantes encore. »

— « Lesquelles ? » demandâmes-nous fort attentif.

— « Les escargots ! »

Nous eûmes un haut-le-corps de dégoût et d’incrédulité.

— ( Oui, les .scargots, reprit-il. Les zoologistes nous enseignent, en effet, que Dame Nature, pleine de générosité pour ces bestioles, les a comblées de bonheur. À chacune, elle a donné à la fois les attributs du mâle et de la femelle. Et dans un couple de limaçons, chaque petit porte-cornes éprouve double plaisir : il est en même temps amoureux et amoureuse.

« Il est dommage que ces animaux marchent trop lentement, car ils méritaient mieux que les iourterelles de traîner le char de Cypris. »

C’est par ces devis drôlatiques qu’il nous avait mené jusqu’à la porte de M. Bergeret.

DE LA VILLA SAÏD os Mais cette épitaphe bachique doit mentir. Car le Gargantua et le Pantagruel ne sont point comiques. Et c’est Léonard Gaultier qui a raison.

FRANCE. — Ÿe Île crois comme vous.

Rabelais n’est pas le joyeux compagnon qu'on se figure. Ses expressions, ses locuhions sont vertes et drues, maïs ses inventions sont pensives. Il fait des prêches austères.

Sa gaîté n'est en somme qu'apparente.

Et son rire masque mal sa gravité foncière.

— Son air maussade ne saurait surprendre, dit l’un de nous, puisque c'était un savant.

FRANCE. — Pardon, Rabelais n'était pas ce que nous appelons un savant ; car il n'ennuie jamais.

Il n’est pas gai, maïs il ne fatigue point.

Il lui arriva de donner une édition des Aphorismes d’Hippocrate. Eh! bien, 1l négligea de conserver les commentaires du manuscrit. Pourquot:? Sans doute, parce qu'il ne les jugea pas intéressants.

Or, qu'est-ce qu'un savant? C'est un être assommant qui étudie et puhlie par principe tout ce qui manque radicalement d'intérêt.

Rabelais n’est donc pas un savant.

Il avait cependant une assez solide érudition, il faut en convenir.

Et pour un homme dont la science fut le moindre mérite, la sienne était déjà coquette.

Certains de ses fanatiques ne lui prétentils pas une compétence universelle ?

A propos des opérations de guerre de Gargantua contre Picrochole, par exemple, ils affirment que Rabelais est un grand siratège.

Mais c’est une moquerie.

A ce compte, n'importe quel écrivain serait un tacticien consommé.

Ainsi, je parie écrire, quand on voudra, une brochure de cent cinquante pages sur Paul de Kock, tacticien.

Je prendrai mes textes dans le Cocu.

Il y a dans ce roman un vieux brisquard, gi dresse un cacatoès à nasiller : « Portez

na ue armes ! AE sur # | - Pépaule.. ouette ! etc. » Ne

Ma glose s’exercera là-dessus.

« Voyez ! dirai-je, quel merveilleux guer- > rer que ce Paul de Kock. IT connaît à fond l’art mihtaire. Portez armes ! est, en effet, le commandement donné au soldat pour lui faire soulever son fusil.

Je continuerai :

« Nous avons collationné, à ce propos, une théorie militaire de 1830 ; nous y avons trouvé à la page 25, paragraphe 3, le commandement : Portez armes | Ce mouvement se décompose ainsi qu'il suit : Elever l’arme avecla main droite à hauteur de l’épaule,

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… Ja saisir avec la main gauche, etc. » 5% $ T'exploiterai ainst tout le psittacisme de mA l'oiseau savant. . 112

Conclusion : en tactique, Paul de Kock aurait pu en remontrer à Napoléon I°x.

Et voilà, le tour serait joué. |

A vrai dire, maître Alcofribas ne fut pas plus versé que Paul de Kock dans l'art des batailles. à N'a-t-on pas discerné aussi dans le Gar-

gantua des allusions aux guerres de Françcois IT et de Charles-Quint ?

Pure réverie !

Les procédés de l’imagination chez Rabelais ont été reconstitués. Ce n'étaient point du tout les grands évènements contemporains qui Pinspiraient, mais au coniraire de très menus faits dont sa jeunesse lui avait laissé le souvenir.

Certains des noms propres qu’il emploie sont ceux de personnes qu'il avait connues.

Je ne garantis pas cependant que la réalité lui ait fournit ceux de Humevesne et de Baisecul. Mais l'épisode même de ces. deux plaideurs lui fut suggéré par une affaire judiciaire à laquelle il fut mélé.

Les différends de Grandgouster et de Picrochole reproduisent de inême des querelles qui avaient mis aux prises des paysans tourangeaux et dont les échos burlesques Pavaient diverti.

Sans doute voulut-1il nous faire entendre, qu'au fond, les guerres des plus orgueilleux souverains rappellent étonnamment des bat-

teries de rustres. Vérité d’une savoureuse tronte !

Non, mes amis, Rabelais ne fut point un grand straiège. Il se contenta d’être un grand écrivain.

Joséphine introduisit M. Brown, Professor of Philology at the University of Sydney.

C’est un homme gras, robuste, le teint couleur brique, les lèvres et le menton ras. La vigueur de ses muscles prouve qu'il cultive assidûment Île golf et le polo. IT porte des lunettes d’or. Ses cheveux carotte couchés en avant sont raides comme des soies de sanglier.

Son élégance anglo-saxonne nous frappa.

De près, son costume était un magma de gros fils qui offraient tous les tons de l’arc-en-ciel : mais à quelque distance, il affectait la couleur verdâtre et indécise d’une purée de-pois cassés.

À son co! mou, échiancré sur un cou de

oo LES MATINÉES

taureau, se nouait une petite cordelette rouge qui affichait des velléités conquérantes.

Des souliers jaunes, longs et larges comme des steamboats, complétaient la mise de cet Australien savant et solide.

FRANCE. — Que désirez-vous de mot, Monsieur le Professeur ?

M. Brown s’exprimant en français avec une extrême difficulté et gèné d’ailleurs par la timidité qui l’étreignait devant un homme illustre, bredouilla comme il put :

— Je... vô.. Je voulais voir vô.

FRANCE. — Ÿen suis trop honoré, Monsieur le Professeur, et le plaisir est mutuel. Prenez donc ce siège et contentez votre désir.

Quand M. Brown se fut assis, il reprit en égrenant ses mots :

— Je cherchais. je voulais savoir la mystère. le secret de la génie littéraire.

FRANCE. — S7 je vous entends bien, vous préparez une thèse sur le génie en httérature.

— Yes, hurla le Professeur Brown,

D'ESP'AEVILLA: S'ATD re!

tout rayonnant d’avoir été compris. Yes, yes.

FRANCE. — Eh ! bien, quand vous êtes entré, notre entretien, par une heureuse rencontre, roulait sur un des plus grands génies de la France et du monde, sur Rabelais.

— Yes, Rabelais ! Yes !

Les yeux de M. Brown flamboyèrent de joie.

FRANCE. — Quel est le secret de son gé-.

nie ? Epineuse question que vous me posezla ? |

Par quelles qualités surpassa-t-1l les autres écrivains ?

— N’a-t-on pas dit qu'il écrivait mal ? objecta quelqu'un.

FRANCE. — Tous les grands écrivains écrivent mal. C’est bien connu.

Du moins, ce sont les cuistres qui laffirment.

Les grands écrivains sont impétueux. La vigueur de leur vocabulaire, l'intensité de leur coloris, la hardiesse de leurs tournures déconcertent les pédanis.

al

Pour les barbacoles, bien écrire, c’est apparemment écrire d’après une règle. Mas les écrivains de race se font leur règle euxméêines, ou mieux, 1ls n’en ont aucune. Ils changent à chaque instant de manière, sous la dictée de l'inspiration, tantôt harmonieux, tantôt heurtés, tantôt indolents, tantôt fougueux.

Îls ne peuvent donc écrire bien selon la commune opinion.

Et pourquoi n’en point convenir ? Rabelais n’est pas exempt de défauts. Ses chapelets de substantifs, ses enfilades d’épithètes, ses kyrielles de verbes, témoignent assurément d'une intarissable verve, mais son siyle en est alourdi, Ses phrases manquent souvent de souplesse, de cadence et d'équilibre.

Îl ne serait pas malaisé de trouver chez d'anciens auteurs plus de régularité, de hmpidité et de nombre.

Le Ménagier, par exemple, qui fut composé bien avant le Gargantua, recèle d’adorables passages sur le pain, le vin et les abeilles. Sans doute, le vieux langage peut

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