À | + LOUE
DE LA VILLA SAÏD ro3 faire illusion ; car l'éloignement donne une nuance exquise aux choses du passé, et nous découvrons un charme à ce qui n’en offrait guère aux hommes d'autrefois.
Pourtant, je ne crois pas me tromper, Le Ménagier est délicieusement écrit. Ce serait du bon Rabelais, si c'était du Rabelais… c’est-à-dire s’il n’y manquait le génie.
Et de même, les Contes du Seigneur des Accords sont pleins d'agrément. Son style est fluide et sonne à ravir. Il est meilleur que celui de Rabelais. Néanmoins c’est Rabelais qui est le grand écrivain et non Le Seigneur des Accords.
L’un de nous suggéra :
— Molière aussi écrit mal.
FRANCE. — Eh ! bien, oui, Molière aussi écrit mal. Et Saint-Simon et Balzac, et tous, vous dis-je !
Au temps de Molière, certains auteurs, bien moins illustres, Saint-Evremond et Furetière, par exemple, usèrent d’une syntaxe plus châtiée. Ils furent plus purs.
Seulement Molière est Molière, c’est-à-dire non pas le bon, mais le grand écrivain.
Le pr ofess eur Brown
nlerche le secret du génie (Suite)
T2 professeur Brown
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E Professeur Brown ne perdait pas un mot de l’entretien.
Il écoutait sans doute par ses oreilles, mais aussi par ses yeux écarquillés et surtout par sa bouche ouverte.
Soudain, il se lança courageusement à la nage dans la conversation :
— Je... avais. cru... toujours que les grands écrivains étaient celles. ceux qui | travaillaient le plous.
Nous avions suivi son balbutiement avec une courtoise anxiété.
France lui demanda le plus poliment du monde :
— Vous pensez peut-être, Monsieur le Professeur, au fameux adage de Buffon :
Le Génie est une longue patience.
— Aoh ! fit vivement l’Australien, avec un regard mouillé d’une reconnaissance infinie.
FRANCE. — Eh ! bien, je soupçonne fort que cette sentence est mensongère.
Un voile de tristesse se répandit sur les traits de M. Brown ; maïs il tendit la bouche plus avidement encore.
FRANCE. — Oui, cette maxime est fausse.
Les génies ne sont pas les plus scrupuleux des mortels. Ou plutôt il n’y a pas de loi rigoureuse.
Quelques gémes, je le reconnais, sont très appliqués.
Notre Flaubert fut de ceux-là(*). Il
(1) Anatole France est aussi de cette espèce. Et 1l a d'autant plus de mérite à reconnaître chez d’autres les beautés de l'improvisation.
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EN cent phrases pour en écrire une.
Et Dumas fils disait de lui très justement :
— « C’est un ébéniste qui abat toute une |
forêt pour fabri iquer une armoîre. »
Mais d’autres génies sont négligés à l'excès. Et cette espèce est peut-être la moins rare.
Chez Rabelais, pour en revenir à lui, on relève quantité d’inadvertances.
Il ne consacrait à ses ouvrages, nous a-t-il appris lui-même, autre temps que celui qui était établi à prendre sa réfection corporelle, savoir est beuvant et mangeant.
Il n'écrivait pas. Il dictait. Et son imagination trotiait la bride sur le cou.
Aussi les proportions de ses géants varient-elles sans cesse. Tantôt ils sont plus grands que les tours Notre-Dame ; tantôt ils ne dépassent guère la taille des hommes.
À la fin de son deuxième livre, 1l annonce que Panurge se mariera et sera cocu dés le premier mois de ses noces, que Pantagruel trouvera la pierre philosophale et qu'il épousera la fille du prêtre Ÿean, rot de l'Inde. Mais rien de tout cela n’arrive dans
ro LES MATINÉES les livres suivants. Rabelais a complètement oublié son beau programme.
Bref, c'était le plus insouciant des génies.
REMY DE GOURMONT. — Oh ! bien, le meilleur écrivain espagnol, Cervantès, était peut-être moins soigneux encore.
Son étourderie se trahit partout.
Le lendemain du jour où Don Quichotte a quitté son logis, sa gouvernante dit au curé qu'il est parti depuis six jours.
Sancho pleure la perte de son âne que le voleur Ginès de Passamont lui a volé et quelques pages plus loin, il remonte sur sa bête revenue on ne sait d’où ni comment.
La femme de Sancho se nomme d’abord Jeanne, puis Thérèse.
Et voilà qui est plus fort. Le gros écuyer du Chevalier de la Manche n’apparaît pas aussitôt tel qu’il se montre au cours du roman ; c’est seulement au bout de plusieurs chapitres que l’auteur lui attribue, par exemple, la manie si plaisante de débagouler force proverbes.
En maints endroits du chef-d'œuvre de
D SPAIN ILLA SALD
Saavedra, éclatent donc les signes d’une besogne hôâtive.
FRANCE. — Que vous disais-je, Monsieur le Professeur ?
Et pour parler d'un génie de chez vous, ne prendrait-on pas votre Shakespeare, lui aussi, en flagrant délit de distraction ?
Tenez, il dit et répète que les sorcières ont fait à Macbeth trois prophéties.
A la vérité, elles le saluent de trois titres : Thane de Glamis, T'hane de Cawdor et Roi.
Mais comme Macbeth était déjà Thane de Glamis quand elles surgissent devant lui, il n'y a donc là que deux prédictions et non pas trois, n’en déplaise au grand Wall.
Te passe sur le port en Bohême, sur l'heure qui sonne à une horloge dans la Rome antique et sur beaucoup d’autres gentillesses que VOUS CONNAISSEZ.
Ignorance ou inattention ?
Vous vovez, en tout cas, avec quelle désinvolture les génies bâclent leurs sublimes ouvrages.
Quoi qu'on en dise, la patience est la
ne . pee vertus. ls ne se He | point. de peine. Ils sont grands comme les | belles femmes sont belles : sans effort. 2
Cette pensée heurte un peu la morale courante, j'en conviens. On voudrait que la gloire fût acquise au prix de quelque labeur. En offrant aux jeunes gens les génies pour modèles, on a coutume de leur dire :
Piochez dur ! Büâchez ferme ! Vous serez semblables à eux.
Eï, en effet, ce serait plus juste.
| Mais quoi ! La nature se moque bien de la justice ! Les médiocres suent sang et eau pour accoucher de niaiseries. Les génies ! sèment les merveilles en se jouant.
En somme, il est beaucoup plus facile de produire un chef-d'œuvre qu’une rhapsodie.
Car tout est facile... au mortel prédestiné.
M. Brown semblait atterré. |
[l s’obstinait toutefois à son enquête.
— Alors, Monsieur French, ne pensezvous pas que le principal qualité des grands
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DE EA VILLA SAÏD :r3 écrivains, c’est la beauté du imagination ?
FRANCE. — La richesse de l’inagination ?
M. BROWN. — Aoh !
FRANCE. — Peut-être.
REMY DE GOURMONT. — Ma foi ! Rien n’est moins certain. Presque tous les au teurs célèbres ont, au contraire, taillé leurs beaux habits dans des pièces de drap que d’autres avaient tissées. Selon le mot de Molière, ils ont pris leur bien où
ils le trouvaient. Plus on relit Rabelais,
Molière, La Fontaine, pour ne citer que
ceux-là, plus on voit se réduire la part de
leur invention.
FRANCE. — Très juste, mon cher ami.
Rarement, la matière première leur appartient. Ils l’empruntent et ne font qu'y donner Uÿ1 ÉOUT nouveau.
On a d’ailleurs aujourd'hui la rage de dépiauter les génies. C’est l'exercice à la mode.
On cherche les sources de leurs ouvrages.
Leurs détracteurs dénoncent leurs plagais.
Leurs fanatiques en font autant ; mais ils ont grand soin de dire que quand le paon
114 LES MATINÉES dérobe au geai quelques plumes bleues pour les méler aux yeux de sa roue, le geai n'a point à se plaindre, car le paon lui fait grand honneur.
Et lorsque les ennemis et les dévots d’un culte se sont pendant quelque vingt ans évertués sur une idole, elle n’est plus que poussière, à ce qu’il semble.
Que reste-t-il de Rabelais après les travaux des rabelaisiens ? et de Cervantès après ceux de ses adorateurs ? et de Molière après ceux des mohéristes ?
Au vrai, je crois qu'ils demeurent ce qu'ils furent toujours, c’est-à-dire de très grands hommes.
Mais la critique moderne, en nous signalant où ils allèrent ramasser chaque petite pierre de leur mosaïque, pourrait finir par nous persuader que leur réputation est usurpée.
Pour Rabelais, par exemple, rien n'est plus à lui. On nous dit : Cette page appartient à Tory, cette autre à Lucien, celle-ci à Thomas Morus. celle-là à Colonna.
Et c'est exact.
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DE LA VILLA SAÏD «rs Bien mieux, Rabelais semble même moins intelligent que les auteurs dont il s'inspire, out, moins intelligent.
Comparez l'épisode de l’Ecolier limousin chez Tory et dans le Pantagruel.
Je le rappelle en deux mots.
Le bon géant Pantagruel rencontre un jeune bélitre qui se vante de faire ses études à Paris et qui parle un. français étrangement panaché de latin.
Pour exprimer qu'il a coutume de passer la Seine le matin et le soir :
« Nous transfrétons la Séquane, dit-il, au dilucule et au crépuscule. »
Et en veine de confidences gaillardes, il conte que les étudiants parisiens se plaisent a inculquer leurs vérètres ès pudendes de mérétricules amicabilissimes, etc, etc.
Pantagruel l'écoute quelque temps avec stupeur. Puis, soudain, perdant patience, il vous l’empoigne à la gorge et vous le secoue comme un prunier. Alors l'étudiant, dans sa frayeur, salit vilainement ses chausses et se met à implorer grâce en patois limousin. Voila l'hustorre.
C’est que ce provincial ignore le français.
En fait de langue vivante, il ne possède que
latin, ce n'est nullement par affectation,
mais parce que le latin était l’idiome uni-
versel, l’esperanto de l’époque.
__ Puis soudain, sous l'étreinte du géant, il revient à son langage naturel qui est le bhimousin.
Rabelais, au contraire, ne donne aucun éclaircissement et chez lui, par conséquent, l'aventure est moins intellisible.
Mais, comme il ne limite pas nos conjectures, nous supposons que si l’écolier parle un jargon pédant où il entre beaucoup moins de français que de latin, c’est pour s'en faire accroire, pour époustoufier Pantagruel.
l'empire de la crainie, ce cuistre nous décèle tout à coup par son baragouin provincial la irivialité de son origine.
Eh! biche Tory commence € par D pourquoi son personnage parle d'abord laïin.
le patois de son pays. Et s’il recourt au
Et nous rions de grand cœur quand, sous
Il symbolise ainsi merveilleusement “aa
DE Han VILEA SAÏD LU nullité prétentieuse des Jaux savants beaux 1 parleurs. \
: Et le conte moins motivé acquiert par la même une portée bien plus grande.
Pareillement, comparez l’Icaroménippe de Lucien et l'épisode du bâcheron Couilla- tris dans le prologue qe Quart Livre de … Pantagruel.
À Vous verrez que Rabelais paraît moins
intelligent que Lucien.
Dans lPIcaroménippe, Ÿupin, ayant ouvert une petite trappe au pied de son trône, se penche pour écouter attentivement les
vœux des mortels. | Plein d'équité, le père des dieux et des hommes met soigneusement en réserve les demandes raisonnables, afin de les exaucer, et il souffle furieusement sur l'essaim des “ prières injustes pour les détourner de lui. “ Le Yupiter de Rabelais, au contraire, ne - suit aucune méthode. Comme l'effroyable éohu-bohu des supplications qui montent de ) univers entier, lui rompt la cervelle, il ne > sait plus où donner de la tête. Il brouille . tout. Et c’est au petit bonheur qu’il comble
ALES pt 5 Ads LES