HENRY CONSCIENCE
— Qu'est-ce que c’est que cela, Henry Conscience? Jui demandai-je.
— C’estle premier de nos romanciers flamands. — Il ÿ en a donc un second? lui demandai-je en rlant.
— Ah! les voilà bien, ces Français, me dit-il, et je les reconnais là, se figurant que la plante LITTÉ- RATURE ne pousse qu’en France, parce que tous les peuples ont la bêtise de parler leur langue, et qu’ils ont la paresse de ne parler la langue d’aucun peuple. Fi
— Ne voulez-vous pas que nous apprenions le flamand ?
— Pourquoi pas? |
— Mais parce qu'il me semble que vous n'êtes que deux millions de Flamands, n'est-ce pas ?
— À peu près.
— Et qu’il me paraît beaucoup plus court à trentesix millions de Français de faire apprendre le français à deux millions de Flamands, qu’à deux millions de Flamands de faire apprendre le flamand à trente-six millions de Français.
— Eh! mon Dieu, votre proposition est déjà
adoptée, ou à peu près; sur deux millions de Flamands, il y en a bien près d’un million qui parle le français, — tandis que, sur trente-six millions de Français, il n’ÿ en a pas cinq cents qui parlent le flamand. |
x Voyons, en supposant que je sache le flamand, à quoi cela me servirait-il?
— Cela vous servirait d’abord à lire Henry Conscience dans l'original,
— Est-ce la peine de l’apprendre pour cela? lui demandai-je en riant.
— Dame, — lisez la traduction de la petite nouvelle que vous avez entre les mains, qui est une des moins importantes de Conscience.
— Laissez-la-moi, — je la lirai.
— Gardez-la,
Et Bouquié me laissa la nouvelle.
Bouquié parti, j'’ouvris le livre et je lus.
- Dès les premières lignes, je reconnus dans l’auteur flamand trois qualités qui me parurent supérieures :
Une grande simplicité de style ;
Une grande puissance descriptive des localités
champêtres ;
à06 PROPOS D'ART ET DE CUISINE | Æ 4 Une grande perception des poésies de la nature. 1 Avec ces trois qualités, on arrive à l'intérêt par
des moyens d’une incroyable simplicité. Le Conscrit À
en était une preuve éclatante. | 4 J'ai remarqué une chose qui vient admirablement
en aide au système de Gall. de
C’est que, lorsque j'ai un ouvrage dramatique à faire, je n'ai, pour adoucir les fatigues de l'invention et corroborer les puissances de la composition, qu’à ouvrir au hasard un Shahspeare ou un Schiller, et à lire sans choix le drame sur lequel je suis tombé. Cette lecture éveille en moi les organes de la constructivité; et, comme des ouvriers diligents qui prennent intérêt à Ja réussite de la fabrique, ces” organes se mettent à travailler, tout seuls, et même en l’absence du maître. :
Eh bien, ce que les drames font pour les drames, la nouvelle de Conscience le fit pour mon roman commencé. |
Seulement, deux chapitres de la nouvelle de Conscience s’encadrèrent d'eux-mêmes dans ma composition, de manière qu'il me fut à peu près impos-
sible de les en faire sortir.
Cela m'inquiéta d’abord. J’employai tous les moyens qui se présentèrent à mon esprit pour chasser les deux intrus de mon œuvre.
Mais, bah !ils y étaient établis carrément, comme chez eux, assis les coudes sur les chapitres voisins, comme Méphistophélès sur le fauteuil de Faust.
Quand je les priais de sortir, ils me montraient les dents ; quand je menaçais de les chasser, 11s me riaient au nez.
Puis il faut que j'avoue une chose, ces deux chapitres étaient si charmants, qu'en faisant semblant d’être bien en colère contre mes hôtes, je n'étais point fâché que mes hôtes me forçassent la main pour rester chez moi.
Je trouvai un terme moyen.
J'écrivis à Henry Conscience ce qui m’arrivait. Je lui demandai de me faire cadeau de ces deux chapitres ; je m'engageai à adopter les enfants de sa plume comme s'ils étaient les miens, et, tout en leur laissant leur air de famille, à les habiller à la française.
. Conscience me répondit une lettre charmante. A
l'entendre, je lui faisais bien de l’honneur en le vo-
lant, Au reste, pour mettre ma susceptibilité à couvert, il me faisait don plein et entier des deux chapitres. |
Je ne savais comment remercier mon confrère flamand de sa générosité et de sa bonne grâce.
Je ne trouvai pas d’autre moyen que de baptiser mon livre tout entier de son nom: il avait bien, en effet, le droit d’en être le parrain.
Voilà comment fut fait le premier roman que je composai en Belgique. |
Voilà pourquoi il est intitulé Conscience l’innocent.
S'il a pu rappeler de loin ou de près le drame de Claudie ou la nouvelle de /a Mare au Diable, Con-
science l’innocent est parfaitement satisfait !
Un poëte est mort dernièrement, de la vraie fa mille des poëtes, un frère de Millevoye et d'André Chénier, un doux reflet d’Anacréon, de Tibulle et d'Horace.
On le nommaiït Denne-Baron,
Beaucoup de mes lecteurs répondront peut-être qu'ils ne le connaissent pas.
C’est possible, Denne-Baron était vieux; il avait soixante et quatorze ans.
Il avait vu changer le goût du public, sans avoir l’orgueil de se dire qu'il était un de ces hommes qui ne sont point soumis aux influences frivoles et superficielles de la mode ; puis, chose rare chez un
poûte, Denne-Baron était modeste, plus que mo-
210 PROPOS D'ART ET DE CUISINE deste, timide; nous donnerons tout à lheure la 1 preuve de cette modestie et de cette timidité. D
Je Pavais vu quelquefois dans ma jeunesse au café ; des Variétés, à l’époque où le café des Variétés était 4
le rendez-vous de notre pléiade inconnue. C'était M
alors un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, avec une figure douce, sereine, placide, de beaux yeux bleus, du plus pur azur, avec de longs cheveux blonds, bouclés et légèrement couverts de poudre, encadrant son visage; quelque chose, dans l’ensemble, de Benjamin Constant et d’Alfred de Vigny.
Puis, un jour, le travail, cet ange sévère avec lequel je lutte depuis vingt-cinq ans, me prit corps à corps, m’entraîna dans la solitude du cabinet, et jé perdis de vue Denne-Baron, travailleur lui-même, solitaire et rêveur. ù
Je le perdis de‘vue, maisje ne l’oubliai point.
Quand je fus, dans mes Mémoires, À cette héureuse époque de la vie où l’on voit tout en beau, où l’espérance, comme dit Lamartine, n’a point encore replié ses ailes d’azur, je me rappeélai, eutre Théau-
lon et Nodier, cette douce et mélancolique figure
de poëte, presque passée dans mon souvenir à l’état
de songe, et j'écrivis : | | «11 y avait au milieu de tout cela un poëte char-
mant, un poëte dont tout le monde aujourd’hui
peut-être a oublié le nom, dé moi, qui ai juré .
de me souvenir,
» Nous publiâmes, de lui, Adolphe et moi, une
pièce de vers intitulée Zéphyre, inspirée, à ce que
je crois, par le tableau de Prudhon.
« La voici; dites si vous avez jamais rien vu de
plus suave (1) :
» Il est un demi-dieu, charmant, léger, volage,
Il devance l’aurore et, d’ombrage en ombrage, Il fuit devant le char du jour.
Sur son dos éclatant où frémissent deux ailes,
S'il portait un carquois et des flèches cruelles, Vous le prendriez pour l'Amour.
» C’est lui qu’on voit le soir, quand les heures voilées Entr’ouvrent du couchant les portes étoilées, Glisser dans l’air à petit bruit ; C’est lui qui donne encore une voix aux naïades, Des soupirs à Syrinx, des concerts aux dryades, Et leurs frais parfums à la nuit.
(1) Depuis l’époque où nous publiâàmes cette pièce, le poëte y a ajouté plusieurs sirophes,
» Zéphyre est son doux nom; sa légère origine, Pure comme l’éther, trompa l'œil de Lucine, Et n’eut pour témoin que les airs.
D'un souffle du printemps, d’un soupir de l’Aurore, Dans son limpide azur le ciel le vit éclore | Comme un alcyon sur les mers.
» Ce n’est pas un enfant, mais il sort de l’enfance, Entre deux myrtes verts tantôt il se balance; : Tañtôt il joue au bord des eaux, Ou glisse sur un lac, ou promène sur l’onde Les filets d’Arachné, la feuille vagabonde Et le nid léger des oiseaux.
» Souvent sur les hauteurs du Cynthe ou d’Érymanthe, Sous les abris voûtés d’une source écumante Il lutine Diane au bain, Et, quand aux bras de Mars Vénus dort affaiblie, Sur leur couche effeuillant un rosier d’Idalie, Il les cache aux yeux de Vulcain.
» Parfois aux antres creux, palais bizarre et sombre, De la sauvage Écho, du sommeil et de l'ombre,
Du Lion il fuit les ardeurs; Parfois dans un vieux chêne, aux forêts de Cybèle, Dans le calme des nuits il berce Philomèle,
Son nid, son chant et ses douleurs.
» Puisses-tu, beau Zéphyre, auprès de ton poëte,
Pour seul prix de mes vers, au fond de ma retraite, Caresser un jour mes vieux ans;
Et, si le sort le veut, puisse un jour ton haleine,
Sur les bords fortunés de mon petit domaine, Bercer mes épis jaunissants! »
4 Hélas! si modeste que fût le souhait du poëte, il | n'a pas été exaucé. Denne-Baron est mort comme meurent les poëtes, sans domaine et sans épis jau- | nissants.
Mais, quelque temps avant de fermer pour tou- | jours son œil rêveur, il eut une joie, le pauvre poëte, | dont les cheveux blonds étaient devenus des che- | veux blancs ; il vit qu’un autre poëte, qu'il avait à peine connu, ne l’avait point oublié. Il vit repasser sous ses yeux des vers de sa jeunesse, frais de rosée, comme s'ils étaient nés de la veille et qu’une seule aurore eût passé sur eux. Alors il releva la tête, reprit quelque confiance et eut l’idée de m'écrire pour me remercier et me confier sa position. Voici sa lettre. 17 n’a point osé me l’envoyer ; je vous disais bien qu’il était modeste ettimide, pauvre grand homme, et que je vous donnerais une preuve
de sa modestie et de sa Limidité.
« Mon cher monsieur Dumas,
» J'ai mille remerciments à vous faire de ce que
vous avez bien voulu
Me sauver de l’oubli, pire encæ que la foudre!
cchanteresses qu’on appelle les Muses; ces sœurs astucieuses m'ont souri, reçu dans leurs bras même, quand la Jeunesse et la Fortune voltigeaient sur ma. tête; la Fortune surtout, dont l'éclat leur est si agréable, — amænum, pour me servir d’un mot charmant de leur mélodieux idiome ; mais, dès qu’elles m'ont vu nu, elles m’ont sinon dédaigné, du moins abandonné. PORTE F
v Mon cher monsieur Dumas, je prends la liberté. d’abuser de vos précieux instants en vous adressant | cette petite pièce de vers intitulée le Coquillage. Les | deux acteurs de cette idylle sont lui et moi. J'y ai
fait la peinture de sa félicité non interrompue en. comparaison de celle trop vraie de mes malheurs. Porter envie au bonheur d’un coquillage est un sort bien triste. Lisez-le, mon cher monsieur, à vos moments perdus, soit qu'il flotte à l'aventure entre les ondes, soit qu’il luise, pâle et doux, au cou d’une ;
madone,