‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 24 sur 29 · IDYLLE MARITIME · texte numérisé non relu

IDYLLE MARITIME

» Dis, d’où viens-tu, beau coquillage!

Grotte d’émail! palais vermeil

D'un être qui fit de l’orage

S& grande joie en son sommeil,

Qui, des nuits humant la tempôte,

A chaque éclair sortait la tête, Croyant que c'était le soleil?

» Viens-tu de ces mers de l’Auror: Où son regard, comme des fleurs, Peint les coquilles et les dore

Et les polit avec ses pleurs?

Ou viens-tu de ces bleus abîmes Dont les vagues aux hautes cimes Du soleil roulent les ardeurs ?

» Peut-être as-tu vu les sirènes, Filles blondes d’Achcloüs ;

Ou hrui sous les picäs des reines, Aux bains rocheux d’Alcinoüs; Ou décoré la grotte humide D'une amoureuse néréide

Pont le flot baisait les pieds nus.

» Peut-être, rose broderie,

Des bords où, plus vils que le plomb, Les blocs d’or que l’onde charrie Gênent le soc en son sillon,

Des grands fleuves quittant la bouche, Aux lieux où le soleil se couche, Suivis-tu les mâts de Colomb?

» Dis, d’où viens-tu, frais ermitage D'un être vivant qui n’est plus?

Est-ce la question d’un sage, O poëte aux mots superflus?

D'où vient le palmier ou la fraise?

Le crabe oblique en sa falaise?

- Les hommes, d’où sont-ils venus ?.

» D'où vient l’imperceptible arène, Avec ses angles radieux?

D'où vient le Caucase et sa chaîne?

D'où viennent les globes des cieux?

D'où sort l’atome, corps palpable,

Et la pensée insaisissable ?

D'où sort la vie? où sont les dieux?

» De cela sais-tu quelque chose, Luisant jouet des flots amers ?

Sais-tu pourquoi brille si rose Ton toit qu'ont vernissé les mers ?

Pourquoi s’est roulée en volute Ta maison qui navigue et lutte Contre les écueils aux flancs verts?

+ » Pourquoi dans son beau lit de nacre Ton hôte eut de si douces nuits, Lorsque le sort de sa dent âcre Rongeait le dais de mon pourpris ?

Tu n’en sais rien... Sais-je moi-même Quel jour me prendra la Mort blême?

Quelle voix n'a dit : « Naiïs et vis? »

» Oh! qu’à ton sort je porte envie!

Sur les grèves, au fond des mers, Combien ont frappé ton ouïe

De bruits sublimes et divers?

Combien d'ineffables spectacles, .

De trésors, d’étranges miracles, Dus-tu voir aux gouffres amers?

» Là, de bleus parvis de turquoises, Là, d’un volcan le soupirail;

Là, des monts de nacre que boise Un taillis de rouge corail ;

Plus loin, aussi vieux que la terre, Un énorme poisson de pierre, Faisant briller ses yeux d’émail.

» Là-bas, du cœur en feu du globe, Lancé par l'esprit infernal,

A demi flot, surgit un lobe

De roc, de soufre et de métal,

D'où tonnent cent mille fusées,

Où, sur les laves embrasées,

La nuit, Belzébuth donne bal.

» Là gît couché, bloc de rocailles, Un général Carthaginois,

De qui les longs brassards d’écailles Aux poissons causent des effrois; Là, changée en roc sous les lames, Gît la nef aux cinq rangs de rames; Là, la jonque d’or d’un Chinois.

» Là-bas, de tous ses charmes brille, Restée en sa fraîche saison,

Svelte, une toute jeune fille

Du temps d'Europe ou de Didon.

Roche d’albâtre jusqu'aux hanches, Sur un beau lit de perles blanches, Elle dort d’un sommeil sans non.

» Coquillage, du Sud à l'Ourse,

Porté sur la crête des flots,

Tu rattrapes loin dans leur course Bricks, sioops, régates et canols; :

Sans mâts, sans boussole et sans voiles, Tu changes de cieux et d'étoiles, L’algue est {a couche au fond des eaux.

» Qu'il éclaire, qu'il vente ou FE Lorsque le noir écueil n’en peut, Dansant au bruit qui t’environne,

Tu flottes, tu vas où Dieu veut;

Tu t’ébats le soir dans la brutes

Tu te réjouis dans l’écume,

Et, moi, je suis triste s’il pleut.

» Quoi! de la trombe tournoyante Qui broie une escadre en son sein, Ta maison sort plus chatoyante Que si ton flot était serein;

La tempête polit la tienne,

La tempête emporte la mienne, Et me jette sur le chemin.

» Ta vie était un doux voyage,

La mienne était lite au seuil.

Ma chaîne est scellée au rivage ; J'y vis, assis sur mon cercueil;

En vain vers la belle Ausonie, Vers ses golfes pleins d'harmonie, Je tends les bras, je lève l'œil!

» Sur ce bord frappé du tonnerre, D'où je soupire après les flots, Le mousse craint de prendre terre,

Et passe en sifflant sur les eaux;

H lui faut les bords où l’on chante, Une île verte qui l’enchante,

Une baie où soit le repos.

» Jamais berger pour une Annette, En ramenant ses blancs agneaux, Dans ces lieux n’enfla sa musette; J1 sait bien qu'ils n’ont pas d’échos.

Là, pas un siége de foùgère,

Pas une fleur pour la bergère,

Pas une herbe pour les troupeaux.

» Tout veiné d’or — c’est être un marbre Tombé d’un fronton ruiné.

Vermeil de fruits — c’est être un arbre, Sur son sol par les pieds miné;

Mieux vaut être un duvet qui tombe,

Un nom inscrit sur une tombe,

L’enfaht conçu qui n’est pas né!

» Dauphin, que ne puis-je à la nage Longer les harems d’un vizir!

L’'lonie et sa molle plage,

Sunium, aimé du zéphyr;

Aux mers d’Hellé me jouer d’aise, Mébattre aux bains moussus d'Éphèse, Voir Athènes et puis mourir.

» Frégate, ou caïque, ou galère,

Au nomi du ciel, émporte-moi

Vers l’un des grands lieux de la terre, Qui met le poëte en émoi;

Où Saint-Pierre gonfle son dôme,

Où brûle et fume encore Sodome,

Où Sion fait jaillir la foi!

» Mais nul ne cingle vers ma grève, Adieu harems, eunuques noirs.

Hélas! je n’aurai vu qu’en rêve L’Asie et ses splendides soirs;

Adieu tout ! soyeuses gondoles, Chants d’Arioste, barcarolles;

Adieu Naple aux flottants boudoirs.

» O Liban, candide montagne, Cèdres de Dieu, tentes des saints, Ombreux géants, sur la campagne Ouvrant vos verdoyantes mains; Jourdain, qui chantes ou murmures Jéhovah dans ton cours, eaux pures, N’ai-je oui que vos noms divins?

» Mais, quant à toi, beau coquillage, Toujours par voie et par chemin,

Tu te mets en pèlerinage,

Hantant chapelle et chapelain,

Et pars, selon ton beau caprice, Pour Compostelle et la Galice,

Sur l’épaule d’un pèlerin.

» Jusqu'à ce qu’au Jourdain bénie, Kelique si douce à baiser,

A cent grosses perles unies,

Collier que juif ne peut priser,

Ou dans Madrid ou dans Lisbonne.

Au col de lis d’une madone,

Lasse, tu viennes reposer.

» Maintenant que nous avons causé en vers, mon

coquillage et moi — ce pauvre coquillage que je

UN POETE ANACRÉONTIQUE 221 è

vous envoie, — laissez-moi vous dire ce qu’il vous dirait en prose, s’il pouvait parler. Supposez, cher monsieur Dumas, que c’est moi qu'il désigne.

» Brisé par le sort...»

Ici, chers lecteurs, la lettre devient trop intime, et j'en saute deux paragraphes.

Puis je reprends au dernier:

« Si j'osais vous demander dix minutes de rendez-vous à vos heures accoutumées, j'aurais du moins l’honneur et le plaisir de vous voir, moi qui demeure si loin du cœur de la ville éternelle.

» Je vous salue d'âme et de reconnaissance.

» Votre affectionné et dévoué,

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