‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 25 sur 29 · DENNE-BARON · texte numérisé non relu

DENNE-BARON

» Rue Monsieur-le-Prince, 63, quartier de l’Odéon.

» Paris, ce 27 avril 4854. »

Eh bien, cette lettre écrite, comprenez-vous cela, chers lecteurs, — ce grand poëte, cet excellent homme n’a pas osé me l’envoyer.

Il est mort le 5 juin dernier, disant :

— Vous portcrez cette lettre à Dumas.

RUE | h 222 PROPOS D'ART ET DE CUISINE.

Et, en m’apprenant la mort de son père, hier, le fils me l’a apportée.

Essayer d'écrire la vie de Denne-Baron, ce serait raconter l’histoire d’une de ces sources d'eau pure qui sortent des flancs d'un rocher, et qui vont, à travers les prés, les champs, les bois et les fleurs, se perdre dans un fleuve,

Les tempêtes qui passent n’ont d'autre influence que de secouer sur son cours les feuilles des arbres qui l’environnent ; les nuages qui chargent les airs n’ont d'autre résultat que d’assombrir ses eaux, parce que ses eaux réfléchissent le ciel,

La tempête passée, les nuages évanouis, on s’apercoit que le ruisseau, miroir mobile; s’est attristé de la tristesse du temps, maïs est resté pur.

Denne-Baron, en effet, ne se mêla à aucune de nos tourmentes politiques. Riche, beau, plein de talent à vingt-trois ans — à vingt-irois ans, il avait hérité de trente mille livres de rente de son père —

il montait et descendait, en habit bleu-barbeau et

l'épée au côté, les escaliers des Tuileries, avec ces

UN POETE ANACRÉONTIQUE 223 | artistes que réunissait autour de lui le nouvel emn pereur : Talma, Luce de Lancival, Arnault, toute la pléiade impériale, enfin.

Napoléon tomba.

Un seul souvenir reste important pour Denne- Baron dans cette chute, qu'il regretta en poëte, comme on regrette un grand chêne qui tombe, une haute tour qui croule.

Denne-Baron était capitaine de la garde nationale dans la onzième légion. |

La veille de la prise de la ville de Paris, on lui confia le posté de la barrière d’Enfer.

11 rassembla $es hommes et leur fit un discours à la fois ferme et simple. |

— Mes amis, leur dit-il, on ne sait pas encore de quel côté l’ennemi va attaquer Paris; s’il l'attaque de notre côté, je compte me faire tuer en défendant le poste qui m'est confié ; que ceux qui sont dans

‘la même disposition d'esprit que moi, viennent avec moi, que les autres restent chez eux !

Tous suivirent Denne-Baron. L’ennemi attaqua Paris du côté opposé; le canon gronda toute la journée du lendemain, et ce fut le maréchal Moncey

224 PROPOS D'ART ET DE CUISINE qui, vers le soir, prenant Denne-Baron entre ses, bras, lui annonça que Paris était rendu. 1 Denne-Baron resta capitaine de la garde nationale jusqu’en 1815. j Le soir de la fuite de Lavalette, il commandait les poste du pont Neuf. LR | Un officier d'ordonnance arrive au grand galop, s’arrête devant le corps de gags, demande le capitaine. | Le capitaine sort. | 4 — Monsieur, dit l'officier d'ordonnance, M. de. Lavalette, qui devait être exécuté demain, vient de. s'enfuir de la Conciergerie. Voilà son signalement. | Vous arrêterez et vous fouillerez toutes les voitures! qui passeront sur le pont Neuf. } Et l'officier d'ordonnance part au galop pour! porter le même ordre à un autre poste. | — Qu'y a-t-il, capitaine? demandent les gardes nationaux en se pressant autour de Denne-Baron, et quel est l’ordre que vient de vous donner cet of= ficier ? | — L'ordre de laisser circuler librement toutes les!

oitures, et défense de regarder dans aucune d'elles

Ce qui fut ponctuellement exécuté, du moins sur le point où commandait Denne-Baron.

On comprend que cette façon d'interpréter les ordres du gouvernement devait nuire à l’avancement militaire du poëte ; aussi fut-il cassé de son grade de capitaine.

Cette déchéance, au reste, fut sa seule punition.

Nous avons dit que Denne-Baron était riche.

Cette opulence d’un poëte irritait la destinée ; clle

résolut de faire cesser cette anomalie, . Denne-Baron, qui habitait place Saint-Sulpice, n°6, eut l’idée d’aller habiter une maison de campagne que lui avait laissée son père, au bout de la rue Hauteville, à l’endroit où est située aujourd’hui la rue Lafayette.

Il mit les ouvriers dans cette maison,

De là un procès, deux procès, trois procès.

Denne-Baron n’a jamais bien pu expliquer la cause de ces procès, ne l’ayant jamais bien comprise. Seulement, ces procès furent le grand trouble de sa vie.

Au lieu de passer son temps à aller étudier à la

bibliothèque Sainte-Geneviève ou à se promener à

226 PROPOS D'ART ET DE CUISINE la Glacière en faisant des vers, il lui fallait aller | consulter ses avocats, faire des visites à ses juges, ‘à

vers la plaine verdoyante ; au lieu de lire et de re- E lire ses Racines grecques, son Homère, son Virgile, LS son Horace, son saint Augustin, son saint Jérôme, il lui fallait étudier le Code, qu’en sa qualité de puriste, il trouvait, relativement, bien mal écrit.

Il avait un chien caniche noir qui répondait au . nom classique d’Azor. 1 |

Azor était le compagnon habituel de Denne-Baron,

Seulement, peu à peu, Azor avait vu détourner le cours de ses promenades ; il suivait son maître dans les rues tortueuses de la Cité, dans la froide salle des Pas-Perdus, dans les nauséabondes études des huissiers. |

Cela déplaisait encore plus à Azor, qui n'avait h. aucun intérêt direct à ces courses, qu’à son maître Denne-Baron. ;

Detemps en temps, seulement, il restait une heure au . poële, et le poëte s’envolait comme un oiseau du côté des boulevards neufs, battant de l'aile ct

chantant.

C’étaient non-seulement les heures de joie du | poëte, mais encore celles du pauvre Azor.

| Aussi, peu à peu, voici ce qui ärriva :

| Azor, ne reconnaissant aucunement l'utilité de sa présence au palais de justice, Süivait son maître jusqu’au moment où il lui voyait descendre la rue du Petit-Lion ou celle des Canettes.

Là, il secouait la tête, s’asseyait un instant sur son derrière, pour voir si son maître renoncerait à sa fatale résolution, et, voyant qu’il y persistait, la tête basse, la queue entre les jambes, il revenait à la maison. |

Si, au contraire, Son maître montait vers le Luxembourg, il s’élançait devant lui tout joyeux, sautant, aboyant, gambadant, courant après les pierres que lui jetäient les enfants, et les rapportant à son maître. |

Un jour, Denne-Baron rentra bien content. Il venait de perdre son dernier procès,

Il était complétement ruiné.

Ï ne lui restait qu’une rente de cinq cents francs, viagère et insaisissable. |

Ï1 quitta son charmant logement de la place Saint-

Sulpice, qui avait vu tant d’années calmes et heu= reuses, et alla demeurer rue de la Bienfaisance. | Devinez qui l’abandonna ? — Ses amis ce Non, | ce serait banal, — Son chien! :

M. Azor avait ses habitudes, ses amours peut-être | place Saint-Sulpice ; il y resta, élisant domicile chez 4 le portier, — suisse de Charles X. ñ Cependant, il n’avait point abandonné tout à fait 1 son maître. De temps en temps, il venait lui faire une petite visite. Puis il ne vint plus. | Denne-Baron avait si bonne opinion des hommes « et des animaux, qu’il pensa que, du moment où 4 | Azor ne venait plus, c'est qu’Azor était trépassé. | Il se détourna un jour de sa route pour passer à devant son ancienne maison. 1 Azor élait assis sur le seuil de la Ron clignant les yeux au soleil, | Denne-Baron revint sur ses pas : il venait de M perdre.une illusion. | Le monde allait de mal en pis. Les chiens deve-M naient ingrats ! 1 Puis aussi, disons-le, ce que nous qualifios lé=" À

gèrement d’ingratitude n’était peut-être qu’une

vieille rancune déguisée. Un jour, le poëte avait renié AZOr.

On était venu le chercher pour faire une visite à Virginie, cette belle et dévouée créature qui était la maîtresse du duc de Berry.

A la porte, Denne-Baron s’aperçut qu’Azor, que nul cependant n'avait convié à cette visite, avait suivi sa voiture. — Il pleuvait. Azor était littéralement couvert de boue, et justifiait le fameux proverbe : Z{ fait un temps à ne pas mettre un chien à la porte.

Mais Azor était à la porte, et, qui pis est, à la porte de la belle Virginie.

Denne-Baron ne vit qu’un parti à prendre. — Il convia Azor à monter dans le fiacre. Azor, qui avait pleine confiance en son maître, et qui ne se doutait pas que son geste amical cachait une trahison, Azor sauta dans le fiacre, que son maître referma sur lui.

Puis, bien tranquille désormais, il suivit son introducteur chez la belle et gracieuse jeune femme.

On était au plus beau de la causerie, lorsque la, femme de chambre ouvrit la porte du salon où se tenaient les causeurs, et que, par celle porte ou-

230 PROPOS D'ART ET DE CUISINE verte S’élança un monstre fangeux qui n'avait, nous ne dirons point forme humaine, mais forme canine.

Denne-Baron jeta un cri de désespoir : il avait reconnu Azor.

Il s’élança pour mettre Azor à la porte ; mais

Azor fit un détour qui lui permit de s’essuyer, du:

bout du museau à l’extrémité de la queue, sur la robe de Virginie, etavec un regard lancé à son maître qui voulait dire :

— Ah!tu me trouves bon pour t’accompagner dans les sales études de tes huissiers, et tu ne me trouves pas bon pourte suivre daus les salons des belles dames... — Attends!

Et Azor s’élança sur le canapé, où, comme tout chien bien élevé doit faire avant de se coucher, il fit trois tours sur lui-même et se coucha.

Denne-Baron offrait de tuer Azor sur la place même où le crime avait été commis; mais la bonne Virginie ne voulut pas même qu’on le dérangeût.

Noire impartialité de biographe nous force à citer cette anecdote, laissant nos lecteurs en tirer une

moralité qui, nous l’espérons, viendra à la décharge d’Azor.

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Dre M ue

Denne-Baror était d’une propreté tout aristocratique. Il était impossible de voir des moins plus soignces qu'il ne les avait, une barbe plus consciencieusement faite que la sienne. |

Jusqu'en 1830, 1l poudra ses beaux cheveux blonds, qui commençaient à grisonner lorsque je l'ai

connu, en 18926, Tant qu'il fut riche, il en fut du coiffeur comme d’Azor : le coiffeur vint à lui.

Devenu pauvre, il fut forcé d'aller au coiffeur.

Le coiffeur tenait sa place dans la vie de Denne- Baron. Disons donc un mot de ses coiffeurs.

Son premier coiffeur, celui de son opulence, demeurait au bas de la rue de l’Odéon.

Tous les jours, à huit heures, il entrait dans la chambre à coucher de Denne-Baron, et, de même que le valet de chambre de Saint-Simon réveillait tous les jours son maître en lui disant : « Monsieur le comte, rappelez-vous que vous avez de grandes choses à faire! » l’artiste en chevelure réveillait le poëte en lui disant : :

— Monsieur Denne-Baron, il faut vous coiffer,

Alors Denne-Baron ôtait le bonnet d’Astrakan orné d’un galon d’or avec lequel il couchait, et livrail

D COS ORET le. aient"

9232 PROPOS D’ART ET DE CUISINE ; sa tête au coiffeur. L'opération durait une heure.

Un jour, Denne-Baron eut l'idée d'utiliser ce t temps, quilui paraissait un peu long, en apprenant L le grec à son coiffeur. | À

Au bout de six mois, le coiffeur entendait le Ê grec; au bout d’un an, il le baragouinait; au bout 4 de deux ans, il le parlait, non pas comme Homère, 1 mais comme Ajax.

La leçon de grec prise, Denne-Baron coiffé , l’ar- ù tiste se retirait. Denne-Baron, au risque du dom A mage qui pouvait en résulter pour sa coiffure, remettait son bonnet d’Astrakan sur sa tête et se

rendormait jusqu’à onze heures.

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