‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 26 sur 29 · PLUS EM · texte numérisé non relu

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Denne-Baron ruiné, il en fut du coiffeur comme | d’Azor. Azor avait oublié son maître, auquel il de- M vait le pain du corps; le coiffeur oublia qu’il devait « au poëte le pain de l’esprit. | |

Il ne voulut faire aucun rabais dans ses visites. É Denne-Baron ne put le garder.

Alors il allait se faire coiffer au hasard.

Une des grandes douleurs du poëte avait été de | ne plus faire de musique.

Denne-Baron, élève de Dupont, était excellent «

violoncelliste. Il avait un violoncelle de Lupeau. Un jour, il dut s’en séparer. Le violoncelle lui avait coûté quinze cents francs; on lui en donnait mille. Denne-Baron allait donc sans coiffeur et sans violoncelle, lorsqu'un jour, d’une boutique de coif- . feur de la place Saint-Étienne-du-Mont, il entendit sortir les sons de son instrument bien-aimé.

Il s'arrêta, écouta, entra.

Peut-être le poëte n’avait-il pas grand besoin d’être coiffé, mais le musicien avait besoin de rejouer du violoncelle.

Il s’assit, livra sa tête au coiffeur, tout en lui demandant la permission de prendre le violoncelle entre ses jambes.

Le coiffeur, qui se croyait d’une force supérieure, y consentit, avec la condescendance de l’orgueil qui s’attend à un triomphe. Mais, au premier coup d’archet, M. Auguste reconnut un maitre.

Le coiffeur s'appelait Auguste.

A partir de ce moment, il y eut sympathie entre les deux artistes; poëte et musicien s’entendirent, et la coiffure ne fut plus qu’un détail.

Dennc-Baron alla tous les deux jours se faire coif-

fer chez Auguste, et, tous les deux jours, il eut la

satisfaction de jouer pendant une demi-heure du

violoncelle.

Il y a deux mois, pour cause d'utilité publique,

on a abattu la maison de M. Auguste.

+ À ÿ Que sont devenus le coiffeur et la basse? Je n’en

sais rien ; seulement, je sais que M. Auguste changea de quartier et que cette dernière joie fut enlevée au poëte; car le poëte, comme il me le dit luimême dans sa lettre, demeurait fidèle au culte de ces décevantes Circés qu’on appelle les Muses.

Partout il faisait des vers.

Un soir, en suivant sa rêverie, comme Horäce, il s'était perdu dans la Cité, et, vers minuit, par un magnifique clair de lune, il était arrivé devant Notre-Dame.

La masse gigantesque se détachait en vigueur sur l’azur du ciel, illuminée qu’elle était à ses angles par l’orbe de la lune, qui montait derrière elle comme un bouclier d’or. Va

Denne-Baron s'arrêta, regarda le splendide spectacle, et les premières strophes d’une pièce de vers qu’il bâtissait lui vinrent à l’esprit,

UN POETE ANACRÉONTIQUE 233 Voici les strophes :

Le jour meurt : le clocher et sa flèche gothique Dans la väpeur du soir s’effacent lentement.

La lune, qu’à mes yeux cachait leur masse antique, Comme une lampe d’or s'élève au firmament.

A l’heure où tout se tait au fond du monastère, Elle aime à se mirer dans les sombres vitraux, Elle aime à pénétrer dans le chœur solitaire, Elle aime à se jouer sur les noirs chapiteaux.

La voix du monde expire au pied de ces murailles...

Denne-Baron en était là quand il se sentit saisi violemment au collet, et quand une voix, au lieu d’expirer au pied des murailles de Notre-Dame, lui demanda violemment :

— Que faites-vous là ?

Denne-Baron n’aimait pas à être dérangé quand il composait. Grand et vigoureux, il écarta de la main cette main trop familière et, à la question : « Que faites-vous là? » il répondit :

— Que vous importe ?

Puis il reprit :

La voix du monde expire au pied de ces murailles...

— Ce n’est pas tout cela, reprit la voix, il faut

nous suivre.

ET en te

Etla même main brutale ressaisitlepoëteau collet. «

— Vous suivre, et pourquoi?

— Parce qu'on ne stationne pas sans mauvaise intention, à une héure du matin, devant les tours … de Notre-Dame.

— Ah çà! mais, vos tours de Notre-Dame, n’avezvous pas peur que je ne les mette dans ma poche ? | — Monsieur, vous insultez les agents de l’au- Î torité ! ER — L'autorité est une sotte si elle empêche les À poëtes de faire des vers au clair de la lune, et ses Î agents sont des niais ; laissez-moi tranquille. 1 On comprend que le poëte venait de gâter com- ; plétement son affaire. î Les agents de l’autorité le conduisirent au corps |

de garde du Petit-Pont et le recommandèrent à l’of- .

ficier du poste, comme un féroce perturbateur de la tranquillité publique. | L’officier du poste était, par bonheur, un homme | du monde, poli et intelligent, il vit bien vite à qui il avait affaire. ; | — Monsieur, dit-il au poëte, je regrette d’étreobli- «

gé de vous garder, jusqu’à ce que deux de vos amis M

UN POLTE ANACRÉONTIQUE 237

£ vous réclament ; vous pouvez les envoyer chercher 3 tout de suite, s’il vous déplaît de passer la nuit ici; È si, au contraire, vous tenez à ne déranger personne, - attendez à demain matin; ma chambre sera la vôtre. —Monsieur, dit Denne-Baron, je vous remercie - de votre courtoisie ; mais j'aurais regret de déranger mes amis à une pareille heure ; en outre, je suis en train de faire une élégie qui vient assez bien, je voudrais la finir tranquillement, et le lieu me paraît favorable; tandis qu’en sortant, je pourrais étre arrêté une seconde fois et conduit à un poste dont le chef serait moins poli que vous.

— Monsieur, répondit l'officier en s’inclinant, je vous ai dit que cette chambre était la vôtre. Voici de l’encre, du papier et une plume qui ne se doutait pas qu’elle aurait, celte nuit, l'honneur de servir à un poële.

Et l'officier se retira.

Denne-Baron avait, pendant qu'on l’arrêtait et qu’on le conduisait au corps de garde, fort avancé son élégie. :

Aussi prit-il la plume, et écrivit-il sans interrup-

| tion la pièce entière.

nues L Fe LAC UE TV + L TR E L - N, À 1

faisait at jour.

Il n’eut donc aucun scrupule d'envoyer chercher | ÿ deux de ses amis : Étienne Jordan, quai des Grands= Augustins ; Ladvocat, au Palais-Royal. | Ladyocat était non-seulement l'éditeur, mais Ch: core l'ami de ceux qu'il éditait. Ladvocat yenait 4

d'éditer la traduction en vers de Properce. } J Il accourut avec Étienne Jordan; ces messieurs 4 répondirent de Denne-Baron, prouvèrent qu'il avait M pignon sur rue, et le poëte leur fut rendu.

Tous deux l’accompagnèrent rue de la Bienfai- 1 sance, où il demeurait alors, afin d’attester à mMa= dame Denne-Baron de la chasteté de son absence M nocturne. n°": + Il y avait bien, comme témoignage, la pièce da! | vers que nous venons deciter ; mais madame Denne- E. Baron savait que son mari faisait des vers partout et en toute circonstance, | L'attestation des deux témoins n n'était dont ass aussi inutile qu’on pourrait le croire. | Nous avons dit que Ladvocat avait imprimé la traduction de Properce. Quoique la générosité de.

Ladvocat vis-à-vis des auteurs soit, et cela à juste raison, passée en proverbe, il n’avait pas dû payer cette traduction bien cher à notre poëte. |

Par bonheur, sur la proposition de M. Sosthènes de la Rochefoucauld, dont on retrouve souvent le nom lorsqu'il est question d'actions pareilles, Charles X accorda quatre cents francs de pension à Denne-Baron.

Denne-Baron avait gardé un pieux souvenir de celte grâce qu’il n’avait point sollicitée, et, de 4827 à 1854, il ne manqua jamais une seule fois de mettre, au premier jour de l'année, son nom chez M. de la Rochefoucauld.

Quelques amis, au reste, lui étaient restés fidèles : Charles Devéria, Abel Hugo, James Rousseau, Chenavard, Villemarest, Saintine, Ferdinand Langlé, Viennet.

La révolution de juillet arriva.

Quoique vivement impressionné, comme tout poëte, par ce tremblement de trône, il était resté pendant les trois jours à Paris. Le jeudi matin, M, Lamorlière, son camarade de collége, ancien banquier, vint

le voir, en lui disant que la journée serait terrible,

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240 PROPOS D'ART ET DE CUISINE que le peuple devait piller, et que, quittant Paris avec ses filles pour se rendre à sa maison de campagne de Fleury, il l’invitait, lui, Denne-Baron, à sauver ce qu'il avait de plus précieux, et à venir le rejoindre à la campagne; s’il prenait ce parti, il le priait d’aller chercher, au collége Henri IV, le jeune Lamorlière, son fils, et de l’amener avec lui à Fleury.

Denne-Baron crut à la lettre ce que lui disait son ami. 1l envoya sa femme éveiller son fils Dieudonné, qui devait servir de compagnon et de défenseur à sa mère, et il courut au collége Henri IV éveiller et faire lever le jeune Lamorlière.

Tout le monde était réuni à la campagne, chacun

ayant les yeux tournés sur Paris, quand on vitvenir de loin, à pied, Denne-Baron et l'enfant. |

Denne-Baron traînait l'enfant par une main, et portait de l’autre, dans une serviette, un paquet qu'il avait fait à la hâte des habits, des mouchoirs et des chemises de collége. ;

On courut au-devant d’eux, on se hâta de décharger Denne-Baron du paquet; mais alors on s’aperçut qu'il ne restait plus que la serviette.

Denne-Baron, distrait comme un poëte, avait semé

par les chemins toute la garde-robe de l'enfant.

Quant à lui, les seules choses qu’il eût sauvées du pillage qui devait avoir lieu, c’était son Homère et une bouteille d’eau de Cologne.

Denne-Baron, tout pauvre qu'il était, avait, du temps de son luxe, gardé le goût des parfums.

Trois jours après, Denne-Baron revint à Paris. Le peuple n’avait pas pillé, et le poëte retrouva sa maison comme il l’avait laissée.

Son sort s’améliora même de cette révolution de 1830, qui l'avait tant effrayé.

Viennet, un des amis les plus dévoués, un des plus excellents cœurs qui existent sous des exceniricités classiques, profita de sa situation à la cour pour faire augmenter à trois reprises différentes la pension de Denne-Baron.

Chaque fois augmentée de deux cents francs, la pension fut portée à mille. 11 y avait encore loin de là à la médiocrité dorée d’Horace, et au repos qu’un dieu avait fait à Virgile. Mais Louis-Philippe n’était pas Auguste.

I est vrai qu'il n’avait non plus jamais été Oc-

tave.

Avec ses cinq cents livres viagères, cela faisait à Denne-Baron quinze cents francs par an.

Eh bien, nul n’entendit jamais se plaindre cet homme qui avait eu trente mille livres de rente. £

Une fois ou deux seulement, prêt à plier, craignant de rompre, il appela Dieu à son aide.

Voici un des cris de douleur et d'espérance à la fois qui lui échappèrent :

Comme une biche haletante

Tourne ses yeux vers le torrent, # Seigneur, mon âme est dans l'attente, Ecoutez son souffle expirant;

De voire présence altérée,

De votre demeure sacréé .

Quand touchera-t-elle le seuil?

0 Dieu vivant, bonté puissante,

Sur votre face éblouissante

Reposerai-je encore mon œil?

Sous ses maux mon âme courhée, Nuitet jour gémit en un lieu

Où, dans sa souffrance absorbée,

On lui crie : « Où donc est ton Dieu ?

De pleurs nourrie, en sa détresse,

Elle rêve aux jours d’allégresse,

Quand, dans la maison du Seigneur,

Après des festins magnifiques,

Ma voix se mêlait aux cantiques

Que tout Sion chantait en chœur.

Pourquoi tomber en défaillance,

Mon âme? En Dieu mets ton espoir, Mieux qu'aux temps de notre opulence Nos yeux peuvent encor le voir!

Sa douce présence est ma vie;

C’est mon Seigneur ! Gloire infinie, Gloire à jamais à son saint nou)!

Quand reverrons-nous les rivages,

La colline, les frais bocages

Du riant Jourdain et d'Hermon?

Seigneur, sur moi croule la cime Des cieux brisés et rugissants,

Et l’abime invoque l'abime

Aux cris de tes flots mugissants.

De la sainte miséricorde

Qu'à ses élus le ciel accorde,

Je goûtais les précieux fruits; Jours brillants d'amour et de joie, Dans les ennuis où je me noie Vous êtes-vous évanouis ?

Non ; du doux feu de la prière

Mon cœur sans cesse entretenu,

Dit à Dieu : « Vous êtes la pierre

Qui m'avez toujours soutenu;

Du sort ennemi qui m’opprime, Faible et languissante victime,

Quand viendrez-vous brisér mes fers?

Vous m'oubliez dans ma délresse,

Et cette voix me dit sans cesse

Où donc eët le Dieu que tu sers? »

On entend sur ma triste couche Mes os se briser de douleurs;

La mort livide est sur ma bouche, Mes yeux sont éteints dans les pleurs.

G mon âme, reprends courage, Rendons un solennel hommage

Au seul Dieu qui nous peut sauver; Nous reverrons son tabernacle

Et le saint temple où son oracle

Sur nous doit encore s'élever.

Dieu entendit le poëte et lui donna la force.

Voulez-vous lire les conseils que le saint vieillard donnait, il y a un an, à son petit-fils, au moment où il allait faire sa première communion ? 1

« Mon cher petit Émile,

» Ce nom qui t'a été donné est, sans que tu t'en doutes, un nom véritablement chrétien. Il est grec, et consacré par les Pères de cette Église dans laquelle tu vas entrer demain, Aiuilos, veut dire beau, doux, prévenant. |

» Ce sacrement, appelé communion, est un pacte fait avec Dieu et les hommes: c’est la communauté divine et humaine. Conserves-en la mémoire, mon enfant; lorsque tu n’auras plus de moi qu'un souvenir, ce sacrement te soutiendra dans la vie : dans ton âge mr, il apprendra à supporter ses chances

si aventureuses, soit prospérité, soit adversité. Déjà, vieux patriarche que je suis, j’étends ma main sur ta jeune tête et te bénis, et te mets sous la protection de ton Créateur, qui te regarde d’un œil si favorable, puisqu'il t'a rendu meilleur et Ÿ’a illuminé dans la première voie de ton existence. Dieu aime les petits enfants ; c’est son divin fils qui, baïssant ses puissants et doux regards sur eux, a dit: « En » vérité, en vérité, je vous le dis, qui ne ressemblera » pas à l’un d’eux, n’entrera pas dans le royaume de » mon Père. »

» Je t'embrasse, mon cher enfant ; j'irai te voir au pied de l'autel où te sera donné, par son ministre, le pain de Dieu, qui seul rend bon et fort dans la route de l’existence, et qui donne enfin la vie que je te souhaite, la vie longue et heureuse. Sache bien qu'il n’y a sur terre qu’un ami, c’est Dieu; celui-là ne trompe jamais. Tu as un père et une mère qui t’aiment tendrement ; fais tout ce que ton jeune âge te permet pour leur rendre la pareille ; nelesafflige point par tes propos parfoisinconvenants et même insensés ; aie sans cesse en ta mémoire ce

jour où lesrayons divins, où la raison d’en haut a fait

battre ton jeune cœur, et te suivra son flambeau àla

main sur la route delareligion chrétienne, cetteamie

de l’homme, cette aimable consolatrice que la grâce « a formée de ses ineffables mains, |

» À demain, cher enfant! à demain, jour où je te verrai rayonnant de l’immortalité que donne ce pain céleste. ne. Ce EN E 5. DENNE-BARON. »

Au reste, Denne-Baron avait fini par s’isoler peuèà peu; iln’y avait plus que deux endroits qu'il fréquen= 4 tat : le Luxembourg, où tous les enfants le connaissaient et le saluaient; \a bibliothèque Sainte-Geneviève, où il avait son fauteuil.

À propos de fauteuil, il eut un jour une voix pour l’Académie, Il ne sut jamais qui lui avait fait ce don non sollicité.

Il soupçonna toujours Viennet.

Il faisait ses vers en se promenant, s’arrêtant comme Horace à regarder jouer des enfants, à voir voler un papillon, à ramasser quelque coléoptère aux vives couleurs.

La dernière fois que je le rencontrai, il y a quinze «

ans à peu près de cela, il était arrêté au Luxembourg,

UN POETE ANACRÉONTIQUE 247 et, d’un œil de satisfaction, suivait une bête du bon Dieu, qui suivait à petits pas la ligne de son doigt, ouvrant de temps en temps les ailes comme pour s’envoler, et les refermant pour continuer son chemin.

Je lui frappai sur l’épaule. Il tourna vers moi son doux et placide visage, et sourit en me recnonaissant.

— Que faites-vous là, mon grand poëte ? lui demandai-je. |

— Je regarde un de mes contemporains, dit-il.

- Comme s’il n’eût attendu que ces mots, le contemporain ouvrit pour la troisième où quatrième fois ses ailes et s’envola.

Alors, je pris le bras du poëte.

Je lui demandai de ses nouvelles.

— Ah! me dit-il, vous me voyez triste et gai tout à la fois.

— Comment cela?

— Parce qu’il m'est arrivé ce matin une aventure qui me fait à la fois plaisir et peine.

— Dites-moi l'aventure. |

— Imaginez-vous que je nie promenais sur le bou-

DT OT UT nn de EN ES TO PC c DRE Pr

248 PROPOS D'ART ET DE CUISINE levard Montparnasse, lorsque je rencontre un vieillard de soixante et dix ans, qui me regarde et qui, s’approchant de moi, me dit :

» — Vous êtes M. Denne-Baron?

» — Oui, monsieur, répondis-je. |

» — Vous ne me connaissez pas ?

» — Je n’ai point cet honneur, monsieur.

» — Je suis l’ancien maître de latin de madame Denne-Baron.

» Vous savez que ma femme sait le latin comme Cicéron; elle a traduit Virgile.

— Je ne le savais pas. Et votre maître de latin ?

— Il me regardait sans rien dire ; mais je voyais bien qu’il voulait me dire quelque chose.

ND Monsieur, lui demandai-je, vous aviez un but en m'abordant ?

» — Je voulais vous avouer, monsieur, que je n’avais pas mangé depuis hier midi, et que j'ai très-faim.

» — Oh! que c’est heureux ! m’écriai-je.

» — Comment, que c’est heureux ?

» — Oui, je n’ai pas déjeuné et j'ai cent sous sur moi; nous allons déjeuner ensemble,

» Et, continua Denne-Baron, je l'ai emrnené dé-

jeuner; ce qui m'a fait p'aisir et peine en voyant la faim qu'il avait.

J'étais pressé, je serrai la main de Denne-Baron. Je ne l’ai pas revu depuis. |

Cependant, quoiqu'il gardât toujours son charmant sourire, son placide esprit, ses courtoises manières, Denne-Baron allait s’affaiblissant.

Il y a quelques jours, il fut invité à dîner chez un de ses amis ; depuis plus de trois mois, il ne mangeait plus que du potage.

I en prit deux cuillerées et sentit que son estomac refusait d’en recevoir davantage.

Il se leva de table et se trouva presque mal. On le ramena Chez lui. |

Madame Denne-Baron était allée diner de son côté; ellerentra vers huit heures etle trouva coûché.

Il la rassura autant qu’il put, mettant son malaise sur le compte d’une indisposition passagère.

Le lendemain, en effet, il allait mieux.

Cependant, il ne put se lever; le soir, il lui prit un tremblement.

Le samedi, il y avait amélioration.

Le dimanche, la poitrine s’oppressa ; son fils vou-

250 PROPOS D'ART ET DE CUISINE lut aller chercher un vieil ami de la famille, le doc- M teur Delpech, un esprit savant, un grand cœur.

Delpech n’était pas chez lui, | |

M. Denne-Baron fils ramena un jeune médecin, à qui voulut bien suppléer le docteur Delpech.

Le jeune médecin tâta le pouls du malade, prit Dieudonné à part, et lui dit: |

— Si votre père a quelques affaires à régler, il n’a pas de temps à perdre. |

Hélas ! le pauvre malade, n 'ayant pour toute fortune que ses deux pensions viagères, l'üne de millé, l’autre de cinq cents francs, n'avait, par malheur, aucune affaire à régler. |

Le lundi matin, il demanda l'abbé Noël, prêtre “ très-pieux et très-insiruit, neveu de l’ancien conservateur de la bibliothèque Sainte - Geneviève | M. Chevalier.

M. Noël n'était pas chez lui. | ” Lorsque Dieudonné rentra, il trouva son père les yeux fermés. | Î

— Comment vous sentez-vous, mon père ? lui des manda-t-il. |

Denne-Baron rouvrit les yeux, et, souriant :

— C’est la fin, dit-il, et je trouve que c’est bien long. |

Un instant après, une dame entra, qui venait de- | mander de ses nouvelles.

— Mon ami, lui dit sa femme, c’est madame une telle.

Il rouvrit encore les yeux.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame, Git-il avec un mouvement de la tête et de la main.

Puis il laissa retomber sa tête sur l’oreiller, sa main près de lui, leva les yeux au ciel et soupira, Il était mort!

Je ne sais, chers lecteurs, si vous vous rappelez une admirable lithographie de Raffet, intitulée La Revue nocturne. |

C’est tout simplement un chef-d'œuvre.

L’autre jour, en achetant des Flaxman chez Lecomte, boulevard des Italiens, n° 5, elle me tomba sous la main.

Je l’adjoignis à mes Flaxman. — Flle coûte soixante-quinze centimes, soit dit en passant, pour que vous voyiez bien que ce n’est point la peine de vous en priver. ÿ

Elle fut inspirée à Raffet par la ballade allemande de Sedlitz.

Je ne sais pourquoi l’idée me vint, en revoyant

254 PROPOS D’ART ET DE CUISINE cette lithographie, de mettre la ballade en vers | français.

Quand une de ces idées-là me vient, je n'ai plus « de tranquillité que la chose ne soit faite. Ë Par bonheur, elles ne me viennent pas souvent. Je cherchai dans mes vieux papiers, et je trouvai un mot à mot en prose de la ballade de Sedlitz. Voici la forme que je lui donnai; peut-être aurais-je aussi bien fait de lui laisser celle qu’elle avait.

Au reste, vous en jugerez.

Quand l’heure funèbre est venue,

Que minuit tinte à l’unisson,

Et que du bronze dans la nue

S’est éteint le dernier frisson, i ‘f

Soulevant de son front livide

La froide pierre du tombeau, :

S’éveille un tambour invalide, Dans son uniforme en lambeau! :

Il fait résonner sa baguette

Sur la caisse au bruit sans pareil, Et, de ses deux mains de squelette, (0 Avant le jour bat le réveil. | 4108

Soudain, aux roulements qui grondent Sur le fantastique tambour,

Tous les vieux soldats morts répondent Et se réveillent à leur tour.

Ceux que la presqu'ile italique Ensevelit sous ses lauriers; Ceux que l'Espagne catholique Égorgea sous ses oliviers ;

Ceux que l'Égypte, courroucée, Sous son sable ardent calcina; Ceux que, dans son onde glacée, Engloutit la Bérésina!

Et tous, ainsi qu'aux jours d’alarmcs Qui virent leurs combats géants, S’élancent, saisissant leurs armes, Hors de leurs sépulcres béants!

Alors, les belliqueux squelettes Forment leurs sombres escadrons; En tête marchent les trompettes,

| Soufflant dans leurs muets clairons.

Voici, fourmillant dans les piques,

Les lanciers aux habits pourprés;

Voici les cuirassiers épiques

Aux manteaux blancs, de sang marbrés,.

Voici les hussards qui menacent L’ennemi qu’ils vont disperser ; Voici les lourds dragons qui passent, Sans qu’on les entende passer.

Ils volent dans des flots de poudre, De leurs sabres droits fendant l'air Et, comme pour braver la foudre,

Chaque lame lance un éclair.

= Puis voici les grenadiers mornes, Marchant toujours du même pas; C’étaient eux qui brisaient les bornes, Limites des anciens États ;

Eux qui, dans les sanglantes fêtes, Traînant les rois par les cheveux, Changeaient les couronnes de têtes Quand le maître avait dit : « Je veux! »

Le maître, le voici. Silence!

Du tombeau le dernier il sort; Sur son cheval blanc il s’élance; — Salut, César imperator!

Redingote grise et râpée,

Habit vert et petit chapeau,

Au flanc gauche sa courte épée,

Sur son front l’ombre d’un drapeau !

C'est lui, tel qu’à l'éclair des glaives Nos pères le virent, passant; ( Et tel que nos fils, dans leurs rêves, Le verront toujours grandissant,

0 lune ! sors de ton nuage,

Et verse sur lui tes rayons; L'empereur au pâle visage Vient manœuvrer ses bataillons.

— Halte, soldats ! Présentez armes! IL passe dans les rangs glacés,

Et l’on voit se mouiller de larmes L’œil creux de tous ces trépassés.

Puis, quand du centre à ses deux ailes, César est las de galoper,

Les rares chefs, restés fidèles,

Autour de lui vont se grouper.

Lors, au plus proche capitaine,

Le mot d'ordre est par lui jeté, Et, de rangs en rangs, dans la plaine,

A voix basse il est répété.

Mais qui peut sur l'avenir sombre Arrêter un regard certain?

— Austerlitz et Wagram! dit l'ombre; — Waterloo! répond le destin.

Comme toute poésie allemande, même de poëte médiocre, la ballade de Sedlitz est pleine de ce sentiment vague ef mystérieux qui fait des Allemands les premiers réêveurs du monde.

Nous espérons ne lui avoir rien Ôôté de sa couleur

vaporeuse et fantastique.

#* | Je veux répondre à quelques interpellations autographes et imprimées qui m'ont été faites touchant le magnétisme, lors de la publication de mon - roman de Joseph Balsamo Une de ces interpellations, — interpellation d’au-

tant plus importante pour moi que je me l’étais

faite à moi-même, — était celle-ci : « Le sujet dort il, ou fait-il semblant de dormir? » Ce qui pouvait se traduire par ces mots : «Y a-t-il compérage entre le magnétisé et le magnétiseur?»

La question était difficile à résoudre. Ce n’était ni au magnétiseur ni au magnétisé qu'il fallait faire

cette question. Ils étaient trop intéressés dans la ré-

sie dl

ponse pour que leur témoignage ne fût point attaquable au premier chef.

Aussi me disais-je tout bas: « Je ne croirai bien sincèrement que lorsque j'aurai endormi un som-

nambule moi-même, et sans qu’il sache que je l’en-

dors. »

Le hasard vient de résoudre victorieusement la question, | |

Dimanche dernier, Alexis m'avait demandé à jouer la Fiole de Cagliostro sur le théâtre de Saint-Germain; il désirait se faire voir par moi dans un rôle d’amoureux. J’avais arrangé l’affaire avec le directeur du théâtre, et il avait été convenu qu’Alexis, dans la soirée du susdit dimanche, jouerait le rôle de Derval, etsa femme celui de Déjazet.

Le dimanche est le jour où je reçois plus particulièrement mes amis ; et, dimanche, j'avais belle et bonne réunion. Cette réunion se composait de MM. Louis Boulanger, Séchan, Diéterle, Despléchin, | Delanoue, Jules de Lesseps, Collin, Delaage, Bernard, Monge, Muller, etc.

M. Jules de Lesseps avait, en outre, amené deux

de ses amis, à lui, qui, pour la première fois. me

. faisaient l’honneur de me visiter. L'autre moilié du genre humain — la plus belle, eût dit M. Demousticr, — avait aussi ses représentants. Seulement, comme je vis tant soit peu en garçon, on me permettra de ne désigner ces dames que par des initiales, et au

fur et à mesure des besoins de la narration.

Toute cette scciété était venue, chacun m'avait dit pour moi ; mais, aux questions qu’on m'avait faites sur Alexis et M. Marcillet, il était difficile de deviner que l’espoir d’une séance magnétique n’était pas absolument étranger à cette réunion, un peu plus nombreuse que de coutume. |

Aussi le désappointement fut-il grand lorsque j'annonçai qu’Alexis jouant le soir, je n’avais pas cru devoir commettre l’indiscrétion de lui demander une séance le jour où il jouait.

A trois heures, toutes les espérances furent cependant ranimées par la nouvelle qu’Alexis était au jardin. On se précipita pour voir au moins le somnambule, puisqu'on ne pouvait voir le somnambulisme, et le dernier espoir s'évanouit quand on vit qu’Alexis était venu seul avec sa femme, et avait oublié M, Marcillet à Paris,

les TA Cu ge, aiment tr, pu. Yrletdin bandes. «5 - à æ De . ON NN f* # \ É . 7 +

262 PROPOS D'ART ET DE CUISINE | Alexis fut fort grondé de cet oubli, et surtout par moi. J'avais à remercier une fois encore M. Marcillet de sa dernière séance, et cette occasion m'était enlevée, au moins pour ce dimanche-là. É

Les autres regrets, manifestés hautementet sincèrement, étaient un peu plus égoïstes que les miens. Je regrettais M. Marcillet pour lui-même; les autres, | qui ne le connaissaient pas, le regrettaient pour Alexis.

Quelques gouttes d’eau tombèrent ; on monta au salon.

On avait manifesté de tous côtés à Alexis un si vif désir de lui voir opérer quelqu'un de ses miracles, qu'il avait fini par dire que, si quelqu'un de la société se chargeait de l’endormir, il était prêt à faire tout | ce que l’on voudrait. | |

Chacun se regarda; mais personne n’osa tenter | l'épreuve. M. Bernard s’approcha de moi. |

— Endormez-le, me dit-il tout bas.

— Moi? Est-ce que je sais endormir les gens autre j part qu’au théâtre et dans les bibliothèques? Est-ce ! que je sais faire vos passes, injecter le fluide, com- F muniquer la sympathie ?. |

— Ne faites rien de cela; endormez-le par la simple force de votre volonté.

— Que faut-il faire, dans ce cas-là ?

— Dites en vous-même : « Je veux qu’Alexis dorme, »

— Et il dormira?

— C'est probable; vous devez avoir une volonté de tous les diables.

— C'est possible ; mais alors j'ai de la volonté comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

— Essayez toujours.

— Mais il cause avec sa femme et Delanoue.

— Cela ne fait rien.

— On se moquera de moi si je ne réussis pas.

— Qui le saura, puisque vous ne direz pas une parole, puisque vous ne ferez pas un geste, puisque vous l’endormirez d'ici, enfin, en ayant l'air de causer avec moi?

— Ah! comme cela, je le veux bien.

Je croisai les bras, je réunis toutes les puissances de mon libre arbitre, je regardai Alexis, et je dis en moi-même :

— Je veux qu’il dormet

an Le Hotel, te ME di tr ai TN CCR TOURS he LE 4 A ar 4%)

Alexis chancela, comme frappé d’une balle, ct tomba à la renverse sur le canapé.

Il n’y avait point de doute, au moins pour moi;

la puissance magnétique avait agi avec l'instanta-

néité et presque la violence de la foudre.

Mon premier sentiment fut un sentiment de ter-

reur ; en se renversant, Alexis, surpris par le fluide au moment où il s’y attendait le moins, avait poussé

un cri. Il était agité d’un violent tremblement ner-

veux, et ses yeux étaient presque entièrement re-

tournés dans l’orbite.

Je ne fus päs le seul à avoir peur ; seulement, j’a-

vais doublement peur, attendu que je connaissais la cause de l’accident.

En sentant ma main, Alexis me reconnut. .,

— Ah ! me dit-il, ne me faites jamais une pareille |

chose sans me prévenir; vous me tueriez.

— Mon Dieu! lui dis-je, qu’éprouvez-vous donc ? — Une grande secousse nerveuse ; cela va se calmer, surtout si vous m'ôtez le fluide qui me pèse sur l'estomac.

— Mais comment vous ôter ce fluide ? Je n'en sais.

absolument rien, moi,

— En l'écartant avec vos deux mains.

Je me mis à écarter le fluide du mieux que je pus, | et, au bout de quelques secondes, Alexis respira plus facilement, |

— Ah! dit-il, cela va mieux.

— Assez bien pour nous donner une séance ?

— Oui; seulement, ne me faites pas lire; vous avez imprimé à mes nerfs une telle secousse, que tous les objets semblent bondir à mes yeux.

— Jouerez-vous aux cartes?

— Oui, à merveille.

— Pourrez-vous reconnaître les objets, dire d’où ils viennent ?

. — Oui.

— Pourrez-vous voyager, voir à distance?

— Oh ! parfaitement. Je suis, sous certains rapports, plus lueide que je ne l’ai jamais été.

— Eh bien, une partie de cartes avec Séchan, tenez : c’est l’incrédule de la société.

— N'importe.

J'approchai Alexis de la table; Séchan lui banda les yeux lui-même avec du coton et trois mouchoirs

de poche, Il était de toute impossibilité que le som-

An ns à # à * 1

nambule pût voir. Alexis fit deux parties de cartes … sans regarder une fois ses cartes ; illes prenait dans

son jeu étalé sur la table, sans se tromper une fois. #

A la fin de la seconde partie, ontint Alexis quitte

de cet exercice, si extraordinaire qu’il fût, tant on | était pressé de le voir sh à Ga choses plus sé- Ê rieuses. | % Collin s’approcha le premier de lui, Le tirant une 4 bague de son doigt :

— Pouvez-vous me faire l'histoire de cette es demanda-t-il.

— Parfaitement.

— Eh bien, dites. — Cette bague vous à été donnée en 1844, c'està-dire la pierre seulement.

— Oui, c'est vrai.

— Vous avez fait monter la pierre un mois après. — C'est encore vrai. | | o ; — Elle vous a été donnée par une femme de 4 trente-cinq ans? | D — C’est cela même. Maintenant, pouvez-vous me dire où est cette dame ?

— Oui,

Il chercha quelques instants.

— Mettez-vous d'accord avec M. Dumas, avant toute chose, ou je ne puis continuer ; il m'emmène eu Amérique, tandis que vous me retenez à Paris.

En effet, vers 1844, j'avais vu plusieurs fois une dame américaine au bras de Collin. J'avais cru, fort témérairement sans doute, que la bague venait d’elle, et j'emmenais effectivement Alexis à New- York, quelques efforts que fit Collin pour le retenir à Paris. Nous passämes avec Collin dans une chambre voisine.

- —Ce n’est donc pas l’Américaine?luidemandai-je. — Non, en vérité; c’est une personne que tu ne connais pas. :

— Et qui demeure?

| — Rue Sainte-Appoline.

— Ah ! très-bien!

Nous rentrâmes, ayant cette fois une seule et même pensée.

— Eh bien, dis-je à Alexis, nous sommes d’accord ; cherchez, maintenant.

— Ah! je suis dans une rue qui longe le boule-

vard ; seulement, je ne la connais pas.

263 PROPOS D'ART ET DE LUISINE — Eh bien, lisez son indication à l’angle,

— J'aime bien mieux la lire dans votre esprit. Alexis pritun crayon et écrivit : «Saint-Appoline.» | 4 A peine achevait-il de tracer la dernière lettre, RE

que l’on m’annonça que quelqu'un me demandait

en bas. ; Je descendis et reconnus un de mes anciens amis, 4 l'abbé Villette, aumônier de Saint-Cyr. ; — Ah! lui dis-je, mon cher abbé, vous arrivez à merveille, Je suis en ce moment en train d’expérimenter sur l’âme; je voudrais en arriver à démontrer ce que vous prêchez si bien : son immortalité ! — Et de quelle façon expérimentez-vous? ,

— Vous allez voir; montez.

Nous montâmes, L'abbé Villette était en redin- î

gote, et ne portait sur lui absolument rien qui pût

indiquer sa profession.

En arrivant, je plaçai sa main dans celle d’Alexis, 4

— Pouvez-vous me dire, lui demandai-je, qui

est ce monsieur, et ce qu'il fait? Là — Oui, à merveille, car monsieur a la foi; c’est même un excellent chrétien. |

— Mais sa profession?

— Docteur.

— Vous vous trompez, Alexis.

— Oh! je m'entends; il y a les docteurs du corps et les docteurs de l’âme ; monsieur est docteur de l'âme, monsieur est prêtre. |

Chacun se regarda. L’étonnement était profond.

— Maintenant, demandai-je, pouvez-vous dire où monsieur exerce ses fonctions ?

— À merveille. Oh! ce n’est pas loin; c’est dans un immense bâtiment, à trois ou quatre lieues d'ici. Tiens! je vois des jeunes gens en uniforme; ils sont boutonnés depuis le col jusqu’à la ceinture,

— YŸ en a-t-il beaucoup?

Oui, beaucoup. Monsieur est aumônier d’un collége militaire.

— Pouvez-vous dire lequel?

— Sans doute; le nom du collége est-il sur les boutons ? |

J'interrogeai M. Villette du regard,

— Oui, dit-il, — Lisez, Alexis, Alexis parut tendre toute la puissance de son

regard sur un point de la chambre,

210 PROPOS D'ART ET DE CUISINE — Collége Saint-Cyr, dit-il. a e La seconde révélation était peut-être ( encore a 4

miraculeuse que la première. Li Diéterle lui présenta un petit Re tout ferme, | 4 — Qu'y a-t-il là-dedans? demanda-t-il, PERS — Des cheveux de deux personnes PU Ta 4

de deux enfants. ER | — Oui; ouvrez le papier, et dites-nous leur Sexe 4

et leur âge? | :

— Il ya les cheveux d’un petit garçon et ceux d’une petite fille, Je la vois mal, je ne sais à quoi ; cela tient; cependant, il me semble qu’elle court dans un jardin et qu'elle a quatre ans, à peu près. — Leurs noms? . tes — Il me semble que le garçon s’appelle Jules, — Et la fille? 0 — La fille, je vous ai dit que je ne la voyais pas bien. . — Êtes-vous fatigué? 4 — Oui, j'ai toujours les nerfs bouleversés.

| Que désirez-vous faire? AA

— Je désire voyager.

— Dans quel pays? | — Où l’on voudra m’emmener, peu m importe 1

UNE SÉANCE DE MAGNÉTISME 271 Je fis signe à M. de Lesseps.

M. de Lesseps s’approcha.

— Nous allons là-bas? lui demandai-je.

— Oui, répondit-il.

Là-bas, dans mon esprit et dans celui de M. de Lesseps, c'était Tunis, M, de Lesseps a habité Tunis vingt ans, je crois. ;

Il donna la main à Alexis, = — Partons, dit-il.

— Ah! bien, dit Alexis, nous voilà dans un port de mer... À merveille! Nous nous embarquons... Oh! oh! nous allons en Afrique, à ce qu'il paraît... Il fait chaud.

— Justement, nous sommes en rade. Voyez-vous la rade?

— Parfaitement; elle forme un grand fer à cheval, avec un cap à l’extrême droite; ce n’est pas Alger, ce n’est pas Bone, c’est une ville dont je ne sais pas le nom.

— Que voyez-vous ?

— Comme un fort à droite, comme une ville à gauche, Ah! nous suivons un canal; ah! voilà un

pont. Baissons-nous.

Boulanger et moi, nous nous regardâmes, nous étions au comble de l’étonnement. Les arches de ce pont sous lequel Alexis nous invitait à passer en w nous baïissant sont si peu échancrées, que nous 1 avions failli nous y tuer en passant. & 0 — C'est cela, Alexis, très-bien. Continuons ! nous | écriâmes-nous, M. de Lesseps, Boulanger ét moi. — Tiens! nous n'’étions pas arrivés, dit Alexis. | Nous nous embarquons; la ville est encore à deux | ou trois lieues. Ah! nous y voilà. | | — Entrons-nous dans la ville, ou voyageons-nous dans les environs? demanda M. Lesseps.

— Comme vous voudrez.

— Au Bardo! dis-je tout bas à M. de Lesseps. : I me fit signe que c'était là qu’il allait conduire 4 Alexis. Le Bardo est le palais du bey. | — Nous laissons la ville à gauche, et nous continuons notre route, dit M. de Lesseps.

— Oh! que de poussière ! Nous faisons une à lieue..… une lieue et demie... Il me semble que nous passons sous une voûte... Ah! je vois un monument.. Oh! quelle singulière architecture! on «

dirait un grand tombeau.

UNE SÉANCE DE MAGNÉTISME 273 On sait que les palais turcs ressemblent fort à des sépulcres. .

— Entrez.

— Je ne puis : il y a une sentinelle noire qui me barre le passage.

— Dites-lui que vous êtes avec moi, reprit M. de Lesseps, — Ah! la voilà qui s’écarte. Nous sommes dans

la cour, nous montons plusieurs marches... Où - faut-il que j'aille maintenant? |

— Dans le salon de réception.

— J’y suis.

— Décrivez-le.

— Il y a des arcades, il est tout sculpté comme la chambre arabe de M. Dumas; seulement, la sculpture est peinte en certains endroits.

— Levez la tête au plafond; que voyez-vous?

— Un plafond sculpté, on dirait en bois.

— Est-il peint?

— Oui.

— De quelle couleur ?

— En rouge et en bleu.

NP

2 PROPOS D'ART ET DE CUISINE — Vous n’y voyez rien de particulier |

— Si fait, des rayons d'or qui partent du ces e et s'étendent dans toutes les directions!

— C’est cela, dit M. de Lesseps. À un Nuit, Ni En effet, il était impossible de faire une descrip= tion plus exacte du port de Tunis, du canal de la Goulette et du salon de réception du bey. # Delanoue s'approcha. » 3 — Un instant, un instant, dit madame L, + " c'est le tour des femmes. Voulez-vous me dire quelque chose à moi, monsieur Alexis? : # — Tout ce que vous voudrez. | — Alors, dites-moi d’où me vient cette petite À

médaille?

médaille suspendue à une chaîne d’or.

Alexis l’appuya contre son front.

— Cette médaille est bénite, dit-il.

— Oui.

— Elle vous a été donnée en 1844.

— Oui.

— Au mois d'août. | — En effet, je m'appelle Louise, et elle m'a été

UNE SÉANCE DE MAGNÉTISME 275 donnée le jour de ma fête. Mais par qui m'a-t-elle été donnée? Mers

— Elle vous à été donnée à quatre heures du soir.

— Par qui?

— Par un monsieur vêtu de noir, Dites son nom tout bas à M. Dumas et je vous le dirai.

Nous allâmes dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Charles, me dit madame P***,

— Allons, je sais le nom, dis-je à Alexis.

| Alexis prit un crayon et écrivit le mot Charles.

Alexis jouait le soir, comme je l'ai dit; l'heure était avancée.

— Allons, Alexis, lui dis-je, je crois qu’il est temps que je vous éveille ?

— Eh bien, éveillez-moi.

— Comment cela? Je n’ai aucune idée de la facon dont on réveille.

. — Comment m’avez-vous endormi?

— Par la force de ma volonté.

— Eh bien, éveillez-moi de méme.

Alexis me donna la main, je prononçai mentalement les mots : « Éveillez-vous! » et Alexis rou« vrit les yeux.

Un "> dt à @*, * Ca

Voilà comment s’est passée cette séance. J'ai 4 nommé mes témoins ; presque ‘tous appartiennent 1 aux arts ou à la diplomatie; l’un d’eux appartient à l'Église. | gp LT CLARES |

Tous sont prêts à affirmer que je ne me suis pas 4 d’un seul mot écarté de la vérité. 4

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