‹ Propos d'art [microforme]Chapitre 2 sur 4 · FR RUE · texte numérisé non relu

FR RUE

Je frappe chez l'artiste. I] descend nie recevoir, et n'introduit dans son salon, où sont exposés trois où quatre de ses derniers travaux.

À ma première rencontre avec Jui, sa phvsionomie m'avait frappé. Et, aujourd'hui, l'irrpression est la même, Il a tellement le j vsique de l'artiste. Sürenent, cela n'est pas nécessaire. Beaucoup s'en sont passés. L'on peut être peintre, musicien, orateur, et n'avoir pourtant qu'une figure quelconque. Mais, nos idées sont ainsi faites, que nous nous attendons, naturellement, à voir, chez l'homme d'art, un signe sensible qui le distingue du commun. Nous voulons voir sur son visage le reflet de sa pensée, et comme l'ombre des songes qui bercent son imagination: v lire les soucis élevés, les nobles efforts auxquels il consacre sa vie. Cela n'est-il pas légitime, après tout { N'avons-nous pas raison d'espérer que le vase d'argile, où se meut une âme uniquement éprise d'idéal, soit lui-même artistement façonné? Il

semble que les lois de l'harmonie l’exigent. La

flamme qui dévore les poètes, les amants de Ja beauté, devrait illuminer leurs traits. Tout, dans leur extérieur, devrait trahir les inspirations célestes dont S'alimente leur génie,

Lui, a vraiment, dans son air, son attitude, dans toute sa personne, quelque chose qui le met à part, qui nous révèle inmmédiatement le rêveur, l'adorateur des Tignes parfaites et des chauds coloris. Son front est tout chargé de pensée, Parfois, l'on dirait qu'un souffle mystérieux agite ses longs cheveux blancs. Sa phrsioncisie respire une âme créatrice de formes en la contemplation desquelles elle vit absorbée. Ses veux sont ouverts sur l'invisible, Les réalités ont pour Ini un sens spécial, lui parlent ce langage que, seuls, de rares initiés comprennent,

Ses premiers mots sont pour son art. Au milieu de considérations qui me jettent en plein domaine esthétique, j'entends passer une plainte, formulée Sans amertume pourtant.

Ici, quelques intelligences d'élite, quelques ämes fines savent l’apprécier. Mais le grand nombre demeure indifférent, apathique. Les choses de la peinture ne leur disent rien. Leur éducation, sur ce point, est complètement à faire, Combien, lorsqu'on leur parle de cet art, sourient, comme s'il s'agissait d'un enfantillage, d’un simple

passe-temps, bon pour ceux dont le tempérament

n'aurait jamais pu se plier aux exigences d'une profession positive,

Les plus riches sont peut-être les moins empressés à le favoriser. IIS mettront volontiers des milliers de dollars à un équipage. Is dépenseront des sommes folles pour acheter des habits qui éblouiront les badaud<. Ils orneront leurs salons de meubles somptueux. Mais offrez-leur une toile. A peine voudront-ils la paver ee qu'elle à matérielement coûté. IIS ne tiendront aucun compte de la valeur idéale qu'elle représente, de ja patience et des efforts qu'il a fallu déplover pour réaliser cette inave, L'artiste doit sacrifier l'œuvre de sa pensée, Pour l'invention, la composition, le des- Sin, le coloris et tout ce qu'il v a, même dans le plus petit tableau, 2 ravail intellectuel et de détails techniques, i beaucoup moins qu'on ne donne pour ur: anple chaise capitonnée, N'est-ce pas ridienle 4

Nos gouvernements eux-mêmes, que font-ils pour encourager les arts? Le défrichement des forêts, le creusement des rivières, l'amélioration des routes, semblent l'unique objet de leur politique. De tant de millions versés à la seule fin de développer les ressources matérielles on de préparer de nouvelles élections, pourquoi done n’en pas emplover une part en concours artistiques, où le talent

aurait la chance de se faire connaître, où les âmes

trouveraient un spirituel aliment { ‘ar l'homme ne vit pas senlement de pain, Une nation a besoin d'autre chose que de perpétuelles exhibitions de produits agricoles où de bestiaux. Le niveau intellectuel et moral de notre peuple hausserait, si nos hommes dirigeants avaient le souei de linitier à l'art, et de lui donner plus souvent en pätu-e des œuvres de beauté, nées chez nous, inspirées par notre génie propre, sentant la bonne odeur de notre sol,

Non seulement on ne se préoccupe pas, en nant lieu, d'enraver ce mouvement qui nous porte vers la seule recherche des aises et du confort de la vie, et d'inspirer le goût des beaux arts, mais 11 semblerait que l'on est décidé à tout sacrifier aux intérêts matériels. Ainsi, Québec, notre vieux Québec, est en train de perdre son caractère pittoresque. On se plait à l'enlaidir de constructions utilitaires. Vovez ce que l’on a fait sous nos remparts. Autrefois, du haut de ces mur vieillis, l'œil embrassait de merveilleux horizons. Il était si facile d'oublier, là, les banalités de l'existence et de s'envoler sur les ailes du rêve. L'âme v évoquait naturellement tout un monde de souvenirs, se retrempait dans la contemplation de cette terre chargée d'histoire, de ces montagnes, de ces flots. Et maintenant! La vue est arrêtée par d'informes bâtisses qui brisent l'harmonie du paysage. La fumée des

t) GS

usines obseureit le ciel. Le bruit des machines vient nous rappeler durement au sentiment de la réalité, nous dire que l'âge de la poésie n'est plus, et que lidéal de la civilisation présente et à venir, c'est l'industrie

Ce eri d'une âme, entravée, dans son élan, par le positivisme de son milieu, me touche. I est st pénible, lorsqu'on se sent des ailes, de ne pouvoir les déplover librement, faute d'air et d'espace. Ce que le tendre Joubert disait de Ini-même: ‘J'ai l'esprit et le caractère frileux,”"—est vrai, je crois, de la plupart des hommes d'art. Ce sont des sensitifs. Par certains côtés de sa nature, l'artiste est un peu femme. Il aïme à vivre dans une atmosphère chaude et ensoleillée, à cueillir des sourires et des fleurs. Nul n'a davantage besoin de bienveillance, de svmpathie caressante, Un seul ravon, tombé d'un regard ami, sufhit pour raviver son génie, qui, alors, s'exalte, se laisse bercer à ses harmonies intérieures, chante, crée. Non, ce n'est pas chez les hommes d'art que l'on trouve, d'ordinaire, ces Iutteurs, convaincus de leur importance, et fermement résolus à s'imposer, sinon à l'admiration, du moins à l'attention du monde, Ozanam parle quelque part de ce mélange d'inspirations pures et de volontés impuissantes, qui fait le fond des poètes et des artistes. Comme c'est Juste, cela. IIS sont mal outillés pour les

combats de Ja vie, ces pauvres. L'égoisme, la froideur les tuent. 1 faut, à la délicatesse de leur tempérament, un ciel d'or et d'azur.

Je com rends, done, la subtile douleur qu'il ressent, Jui, devant cette apathie du publie pour les choses d'art. La blancheur prématurée de a chevelure pourrait bien tronver là son explication.

Et, pourtant, quand, notre conversation finie, je me dirige vers la terrasse pour x jouir des dernières heures du jour, et que, seul, et tout en adinirant ces vieux sites, où trainent des clartés déjà mélancoliques, je réfléchis à ce que Je viens d'entendre, je me dis: Après tont, son sort est-il si différent de celui de tant d'autres Dans tous les pays du monde, ne sera-ce pas toujours le petit nombre qui pourra S'adonner à la culture des arts / Et ces rares disciples du Beau ne seroni-ils pas toujours appréciés par une élite seulement 2 Les œuvres du génie ne s'adressent qu'à des âmes pen communes, Aussi, parfois, se passe-t-il un long temps avant que leur mérite soit reconnu et consacré. L'intelligence, eapable de les admirer, et de communiquer aux autres son propre enthousiasme, est lente à paraître, Il faut être doué d'une organisation spéciale, fine, exquise, pour juger sainement de ces réalisations de l'idéal. auxquelles les peintres se vouent, Partont et toujours, la

masse sera emiportée par des courants matériels qui

un

la tiendront fort éloience des Préocenpations esthé tiques, Les pensées vulgaires, les soucis de gagner le pain quotidien, <e partageront éternellement le mipire des multitudes,

Sans doute, chez les grandes et vicilles nations, rufinées dans leur civilisation, Fon rencontre, en assez grand nombre, des fervents de FArt. Des siceles de eulture intellectuelle ont fini par x produire tonte une floraison d'ümes, naturellement ouvertes au Bean, Un peuple jeune, absorbé encore par les soins de son établissement, ne saurait offrir le méme phénomène, Il + à aussi des races, plus richement douces sous le rapport artistique, et où l'Idéal semble surtout recruter ses dévots.

Mais, toutes distinctions admises, toutes EXCeptions faites, toutes proportions gardées, est-il exagéré de dire qu'en général, les artistes sont de grands malheureux, exilés dans leur monde, et trouvant dans leurs reves seuls de quoi supporter la vie Pour un qui recueille l'admiration de ses contemporains, combien végètent et demeurent inconnus! Et il serait injuste de refuser du talent, beaucoup de talent même, à plusieurs de ces obscurs travailleurs A Paris, par exemple, il va des centaines d'artistes, dont les œuvres, tont en révélant une imagination brillante et de rares qualités de style, restent ignorées. Supérieure-

ment dotés pour tout ce qui concerne lenr art, ces auteurs n'ont malheureusement pas cet “intellect pratique” qui aide si puissamment à assurer le SUCCCs,

I leur manque la protection, la faveur des grands ou des riches, la contiance en eux-mêmes peut-être, l'esprit d'intrigue, et, par dessus tout, cette chose, la plus énigmatique qui soit, absolument indépendante de la valeur personnelle, souvent aveugle, plus souvent ironique dans le choix de ses élns, je veux dire la chance. Ces affamés d'idéal n'ont pas de chance, Aussi, leur vie se consume-t-elle en efforts inutiles. En vain réalisent-ils leurs rêves riants, expriment-ils les formes intérieures qui les séduisent, Leur œuvre ne leur apportera jamais ce qu'ils désirent pourtant de toute leur âme, un ravon de gloire.

Jamais, n'est-ce pas trop attirmer/ Qui connait les secrets de l'avenir S'il v a quelqu'un qui doive travailler en vue des siècles, c'est l'homme d'art, La justice, pour être parfois bien tardive, se lève toujours enfin. Elle exhume ces cartons, ces toiles où des génies obscurs avaient autrefois couché leurs plus radieuses conceptions, et elle prononce sur toutes ces choses, si longtemps méconnues, la sentence d'immortalité. Le plus souvent, avant de couronner une œuvre de son auréole, la gloire attend que l'intelligence qui

l'avait conçue se soit éteinte, que la main qui l'avait exéentée se soit immobilisée à jamais. Comme l'écrivait Victor Hugo, la tombe finit toujours par avoir raison.

Et de quelle amertume la joie des rares artistes qui parviennent au suseè:, durant leur vie, n'estelle pas ordinairement mélangée! Le divin Raphaël fut parfaitement heureux. Or, cet exemple est peut-être unique dans l'histoire. Les autres ont pu recevoir quelques honneurs, susciter quelques admirations. Tout cela cependant était gâté par les dénigrements systématiques, les critiques mesquines et jalouses, dont ils étaient en méme temps l'objet. Pour une goutte de nectar, on leur versait un plein calice de fiel. Leurs œuvres subissaient cette fatalité de la contradietion, jamais plus acharnée que sur les choses qui ne doivent pas mourir.

Non, en vérité, le sort ne permet pas aux artistes de jouir en paix ici-bas du fruit de leurs travaux, de les voir unanimement compris et appréciés. Semeurs aux champs le l'idéal, ils sortent de ce monde avant de voir le soleil de la gloire se lever sur la moisson fécondée par leurs sueurs. C’est la loi commune. Et, puisqu'il en est ainsi, pourquoi montrer de l'impatience! Pourquoi tant désirer l'argent, la faveur du moment Le présent n'est rien, l'avenir est tout. Impossible de

häter le verdict de la postérité, Et l'opinion des contemporains à d'ailleurs si peu d'influence sur les jugements futurs. I faut done savoir attendre, attendre non pas dans le déconragement et l'inertie, mais dans le labeur consciencieux et sans trêve, et produire, et produire avee la certitude que l'impartial avenir mettra ces créations au rang qu'elles méritent, Qui done a dit: “Rien de tel que de faire des chefs-d'œnvre, Cela finit toujours par se savoir.”

N'aceusons pas trop vite le publie ou les gouvernants d'apathie, Platon n'exeluait-il pas de sa république idéale les poètes et les artistes 2 Il est vrai qu'il recommandait de les reonduire aux portes de la cité 1e tous les honneurs dus à des demi-dieux. Mars enfin, si le Prince de la sagesse antique, poète luiméme autant que philosophe, manifestait de pareilles intentions à l'égard des hommes d'art, comment s'étonner de la froideur des gouvernements modernes {Je trouve qu'un artiste se grandit d'autant plus qu'il a à réagir davantage contre l'hostilité on l'indifférence de son milieu. La Intte pour l'idéal fait la noblesse de sa vie, C'est un spectacle touchant, sublime, que de voir ce prêtre de la Beauté, renoncer. pour son culte, à une existence facile et douce, et rester presque seul dans le Tempie où il adore . , .

1 l'ati lie r,

Mercredi

C'est l'heure de ma première visite à l'atelier, Un sentiment, étrange et délicieux, me fait battre le ecur, au moment où j'en franchis le sel. J'éprouve comme une inipression de res pect. [me semble entrer dans un sanctuaire.

Et vraiment, j'ai si haute idée de l'art, et de sa mission parmi les honnnes, que je regarde comme sacrées les demeures HAN stéricuses où s'en claborent les œuvres, Dieu, tvpe parfait et souverain de la Beauté absolue, doit v manifester sensiblement sa présence, Les formes diverses que l'on \ voit et que l'on ÿ admire, que sont-elles, Sinon la réalisation d'un idéal particulier, qui se résume et se complète en ni Lorsque l'artiste cherche à exprimer son rêve, que fait-il, sinon reproduire des visions dont Dieu est la source et l'exemplaire Intinit Et les figures qui naissent sous ses doigts sont plus où moins parfaites, selon leur degré de conformité avec leur tvpe éternel.

.. Cet atelier ne S'ouvre qu'à de rares in

times, Le peintre ne prodigue pas le “dignus es

intrare.” Faut-il l'en blâämer ?

Le]

CG

Mais, l'écrivain montre-t-il à tous ses petits papiers / Est-il si facile d'être admis à feuilleter les nombreux brouillons où sa pensée s'est lentement revêtue d'un verbe extérieur {Si peu savent la patience et le travail que requiert l'art d'écrire. La plupart croient bonnement que ces phrases, qui coulent, abondantes, claires, harmonieuses, sont venues se placer d’elles-imêmes sous la plume de l'auteur. Quel étonnement, alors, j'allais dire quelle déception, si leurs yeux tombaient tout à coup sur le manuscrit de l’un de ces ouvrages, dont ils avaient admiré la prime-sautière allure, l’élégance naturelle !

Prenons le style de Loti, par exemple. Jamais prose ne fut plus souple, plus transparente, Quelle forme exprimerait mieux toutes les choses ténues et vaporeuses où se plaît l'imagination de ce poète: soufles, rayons, couleurs, essences, parfums, nuances, clairs d'étoiles, émotions fines de l'âme? Cela est si facile, si léger; cela coule de source, semble-t-il, avec la mélodieuse douceur d'un filet d’eau sur la mousse. Et pourtant, Loti nous avertit lui-même, en l'une de ses préfaces, — sa gloire n’a plus à redouter l'effet d'un pareil aveu,—que ses manuscrits sont illisibles, indéchiffrables, à force de ratures.

Or, ce n’est pas [à un cas isolé. Tous les vrais écrivains connaissent le tourment qu'il faut se

donner pour arriver à rendre une idée d'une facon alerte et Inmineuse. Mais tous ne s’en vantent pas. Traient-ils jusqu'à en parler aussi qu'ils se garderaient bien d'exhiber les feuillets qui l'attestent. Ce sont secrets de cabinet. Le publie n'a rien à v voir. Seule, l'œuvre définitive lui appartient, Qu'il la juge. Les efforts que sa réalisation a demandés ne le regardent pas. C'est l'affaire de l’anteur. Celui-ci a le droit, je dirais le devoir, de les lui cacher. Ne risquerait-il pas, en les Jui révélant, de se déprécier dans son estime! d'enlever à son œuvre ce caractère mystérieux, si propre à lui attirer la sympathie 4

Le peintre a également raison de laisser ignorer les lents et difficiles procédés par lesquels il achève ses créations, Car, les profanes c'en scandaliseraient. [ls v verraient des marques de faiblesse, Ces retouches, ces hésitations, ces tâtonnements, ces ébauches à l'infini, tout ce qui fait le désespoir et l'ivresse du véritable artiste, tout cela heurterait leurs naïves notions d'inspiration et de génie, Il est donc beaucoup plus sage de leur fermer le sanctuaire où sont contenus tous ces secrets professionnels.

Précisément parce qu'elle n’est pas commune, j'apprécie davantage la faveur dont je suis l'objet. Je jouirai tant, ici, d'ailleurs! En effet, pour

l'initié, rien de plus intéressant à voir que tous

ces embryons de tableaux. Je ne sais pas de plaisir plus piquant, plus suggestif, que de saisir l'idée esthétique à son éclosion, et d’en suivre l’évolution à travers une innombrable série d’esquisses. Quelles curieuses observations à faire! Là où le profane ne remarquerait que des signes de défaillance, il admire, lui, les nobles efforts de la main, pour arriver à fixer sur une toile les rêves les plus splendides, pour donner un corps, harmonieux et pur, à une immatérielle pensée. Oh! qu’il est bes 1 d'examiner de près toutes les péripéties de la lutte que l'artiste livre pour rendre son idéal! L'image est vivante en lui. 11 la contemple avec amour, il en est épris. Et comment ne l’aimerait-il pas’ Elle est fille de son intelligence. Il l’a conçue dans l’enivrement d’une inspiration divine, Il lui a donné des lignes parfaites; il l'a revêtue des fraiches couleurs de l'aurore. Elle exhale un parfum virginal. L'air du matin la baigne et relève ses tons exquis. Eve, au sortir de sa création, n’était ni plus rose ni plus céleste.

Mais, cette vision enchanteresse, il va falloir l'exprimer. Et c'est ici que commence le combat, dans lequel l'artiste tâchera de se hansser jusqu'à son idéal, iei que le critique d'art trouve matière aux plus attachantes études, aux plus subtiles impressions. Quelle sincérité, quel naturel

respirent tous ces essais préparatoires! C'est la pensée au berceau, dans toute la grâce simple de sa neuve origine, Et puis, voici qu'elle se développe, que ses lignes se précisent, que son caractère s’accentue. L'œuvre définitive, si parfaite qu’elle soit, où plutôt à cause de sa perfection même, a toujours comme un air de solennité qui en impose. Elle semble avoir conscience que sa mission, sa raison d'être, est d'attirer tous les regards. Elle se sent faite pour être admirée,

Mais là, à travers tous ces cartons, nul souci de la galerie. Les figures, toutes fraîches sorties du cerveau du peintre, n’ont pas eu le temps de se composer ni de prendre l'attitude qui sera définitivement la leur. Elles sont charmantes à voir, dans ce négligé. Elles nous font pénétrer dans le mystère d'une pensée humaine, trahissent les colloques intimes de l'artiste avec les êtres de rêve que son imagination a enfantés. Et ce qu’elles nous disent a toute la saveur des indiscrétions.

Le plaisir de curiosité, que l’on goûte à les voir, s'allie pourtant à un sentiment plus sérieux. Ces esquisses sont instructives, édifiantes. Ilest facile de se rendre compte, en les parcourant, qu’en dehors des lois, relatives à son art, et de la technique du métier, le peintre doit connaître encore une foule de choses, Son génie, si divinement inspiré qu'il soit, ne peut rien réaliser, à l’excep-

tion peut-être du paysage, sans le secours de l'histoire, de l'archéologie, des lettres, de la théologie même, Voire pour le paysage, quelques notions sur la physique, et les se ences naturelles en général, ne sont-elles pas indispensables ? Quels trésors d'érudition sont enfouis dans les cartons des vieux maîtres! A dire vrai, je crois qu'autrefois les artistes se donnaient une culture intellectuelle plus complète, Aussi exéeutaient-ils des œuvres de pensée. Indépendamment de la perfection du dessin et de la richesse du coloris, leurs tableaux sont pleins d'idées. Certaines toiles de Raphaël, les fresques de Michel Ange sont d’une précision théologique absolue,

Dans un autre genre. l'on peut faire la même #servation. Ainsi, les poèmes du Dante, dépouiliés de leur immortelle et inimitable forme, restent encore un des plus beaux monuments de la science sacrée. La Divine Comédie, qu'est-ce, sinon la Somme de l'Angélique Docteur, commentée, exposée par le plus grand poète peut-être que l'humanité ait vu, depuis Homère’ Les thèses du théologien, pour être exprimées dans la langue des dieux, gardent toute leur force de raisonnement.

Certes, je ne veux pas faire injure aux modernes. Mais, je me demande si l'on est aussi sérieux de nos Jours, et si les artistes, maintenant, ne sont pas portés à borner leur instruction aux choses

professionnelles Lorsque, par exemple, ils abordent l'histoire où de graves sujets religieux, se sont-ils mis en mesure, par des études préalables, de les traiter avec toute la rigueur nécessaire ? Des fantaisies, d'un goût plus que douteux, n'essaient-elles pas en vain de dissimuler le vide de l'esprit? Non, l'artiste n'est vraiment complet que S'il est profondément versé dans les connaissances humaines, [Il faut que l'on sente, sous le prophète inspiré, l’érudit, le penseur, l'homme cultivé.

Lorsqr’il est tel, quelle source de jouissances c'est, pour l'esprit, de feuilleter ses cartons. Des richesses intellectuelles sont éparses dans ces collections d'ébauches, de pochades, à travers lesquelles l’on retrace la formation de la brillante svnthèse qu'est l'œuvre dernière,

Les centaines d’esquisses que je vois, ici, aceumulées, me tentent, me sollicitent, J'ai hâte de surprendre leurs secrets. Quelles choses vontelles me dire? Certes, il serait ridicule d'espérer qu'elles soient aussi fécondes en enseignements que celles d'un Leonardo, par exemple. Je suis cependant sûr d'y puiser d'utiles leçons, d'y trouver des preuves de l’ardent amour que le peintre a pour son art, de la peine qu'il se donne pour traduire son idéal. Les heures fuiront trop vite à exami-

ner ces essais.

... Cet atelier, —grande pièce carrée, régulière, aux murs tendus d’une neuve tapisserie, —je n'en aime pas l'allure bourgeoise et confortable. Cela n'a rien de pittoresque. Cela ferait mieux pour un boudoir, L'artiste, dont l'œuvre presque entière célèbre la vie champêtre, et fait écho au eri de la terre, aimerait mieux, sans doute, habiter une demeure rustique, une cabane de “bois rond,” en pleine campagne, sur le penchant d’un côteau, sous Je grand ciel du bon Dieu. La lumière y arriverait, abondante et pure. De la fenêtre, son œil jouirait des effets du soleil dans les feuillages ou sur les sommets lointains, suivrait les arabesques, dessinées, dans les plaines, par l’ombre des arbres. Toujours quelque scène charmante reposeait son imagination. Les mille voix de la nature berceraient son rêve, et les créations de sa main seraient saluées par le chant des oiseaux.

Ah! Que n’a-t-il pu s'établir quelque part, là-bas, au bord d’un bois, sur le flanc d’une colline! Quelles images pour son pinceau dans les végétations neuves, la verdure des prés, les molles ondulations des orges, le miroir des sources! Je l’ai entendu, déjà, me dire que, de vivre, ainsi, dans une ville, loin des champs, des forêts, lui faisait perdre le sentiment de la nature. Il regrette amèrement d'avoir à travailler ‘‘de chic.”

La nature ne livre ses mystères qu'à ses cons-

tants adorateurs. Pour arriver à bien saisir le

Mn …

sens, à pénétrer l'âme d’un paysage, il faut de longues observations, le fréquenter souvent, entrer en intimité avec lui, par la connaissance d’abord et par l'amour. A force de le visiter, de le contempler, il devient familier. 11 v a, entre lui et nous, comme un échange d'impressions. Une affinité se forme. Nous lui communiquons nos propres états d'âme, joyeux ou tristes. Et il semble les comprendre, s'harmoniser avec nos pensées, devenir quelque chose de nous-mêmes, Et c'est alors seulement que l'artiste est en mesure de reproduire sa vraie physionomie.

Voyez la sincérité, la ferveur que respirent les tableaux de Théodore Rousseau et de Diaz. On le voit, ces artistes ont travaillé avec passion, La merveilleuse forêt de Fontainebleau, qu'ils ont immortalisée, était devenue comme leur amante. Ils avaient tout quitté pour elle et s'étaient établis tout près de ses profondeurs sacrées, Vaincus par ses charmes, ils avaient tâché de les fixer à jamais. Et leurs paysages ne révèlent pas seulement une suprême habileté de main, une entente parfaite des elairs-obseurs, des échappées de lamière, chez Diaz, ou des effets de clairières, chez Rousseau. Ce sont des œuvres d’smour, Et cela fait leur infinie séduction. La chaleur qu’elles dégagent est contagieuse.

Cette puissance de vérité dans l'exécution, cette maitrise à rendre les jeux de ravons dans les

sous-bois où la calme majesté des grands arbres, c'est la récompense de la nature pour le culte qu'ils lui avaient voné. Devant tant de fidélité dans l’admiration, la vieille forêt avait ouvert son âme, dévoilé tous ses mystères et permis aux artistes d’en exprimer la beauté.

Les paysagistes, qui ne vont pas jusqu'à s’abstraire ain: de tout, pour vivre en relations directes avec le règne obscur des plantes, obtiendront-ils jamais d'en connaître à fond les secrets ? Faut-il moins de sacrifices à la création inanimée pour en saisir les lois, pour en comprendre l'harmonie ?

Des lors, il est malheureux, au point de vue de son art, que les nécessités de la vie l’aient fixé dans un tel endroit, Rien, ici, ne rappelle la campagne. Les fenêtres donnent sur une étroite cour intérieure, où un orme étend ses maigres rameaux. La lumière n'arrive qu'à demi composée par les toits rougis qu'elle frappe d’abord, Et cette chambre moderne ne saurait se prêter aux arrangements pittoresques qui conviennent si bien, pourtant, à un atelier.

Je sais, —de temps à autre, il quitte sa maison bourgeoise, sort de la ville, et s'en va, par monts et par vaux, retremper son imagination dans la contemplation des choses agrestes. Mais, ce n’est pas comme toujours vivre en pleine nature, dans

PROPOS D'ART al

une atmosphère imprégnée de virginales senteurs, mélé au poème de la terre. Il est telles sensations artistiques que, seule, la présence continue de l'objet peut donner, telles impressions que l'on ne reçoit qu'à la longue, et à force de converser avec les êtres,

Rien ne supplée à cette vision directe, ni la puissance d'évocation, ni la fidélité du souvenir, ni

l'intensité du rêve . . .

Le nu dans l'art.

se Hot.

. . . Je loue la parfaite chasteté de ce lieu, Tout est ici très pur. L'ombre en est virginale, dirais-je, en changeant un mot au vers du poète, Le regard immaculé de l'enfant pourrait s'ouvrir sans danger sur tout ce qu'il renferme, Rien n'v blesserait la candeur de la jeune fille, Oui, vraiment, l'on se croirait dans un temple, Ces murs exhalent comme un parfum pieux. Toutes ces choses éparses témoignent de la croyance du peintre en la sainteté de l’art. Son pinceau se respecte. Son inspiration s’alimente aux vraies sources du Beau. Je le ve. .2r ses études de paysages, il a le sens de la présence divine dans la nature, présence qui échappe à tant d’autres. Car, pour saisir ces reflets d’en haut, à travers la création, il faut que l’âme soit aftinée par la culture religieuse, dégagée de la matière, Beaucoup, hélas! ne savent pas comprendre la céleste poésie dans laquelle flottent les formes réelles et qui leur

donne un charme infini. Que devient la nature sans cette parure idéale, cette robe de clarté {

44 ui D ART

Une note, profondém mvstique, chante en plu

sieurs de ses scéni re, Son cuvre est done très saihie, L L 1 respire, en ce calme

atelier, s'est pa. leurs de l'autel,

Toutefois, l'a condamner à ne que des figures le fait qu'il seul

pour demeurer RL

‘ester chaste, doital se

présenter autre chose ml; pureté par

nu? Faut-il,

1 ‘< personnages d'autant de chiffon: qi uw exemple, en met à ses Madones ont à see autres fennnes, et sous lesquelles la forme humaine se listingue à peine / \'est-il strictement permis que d'exprimer les traits du visage £ Pour contenir des œuvres, où !, nature se montre à nous, sans voiles et sans mystère, un atelier estl à tout jamais défloré / Cesse-t-1l, dès lors, d'être le sanctuaire illuminé de reflets divins, tout plein de la senteur des 1vs 2

S'il en était ainsi, et S'il fallait, sous prétexte de pudeur, bannir le nu de l'art et ne jamais faire poser que des modèles, enveloppé de la tête aux pieds, alors, le moindre inconvénient ne serait pas ce vêtement moderne, dont la coupe rend si peu Justice aux lignes du corps. Combien souvent ai-je entendu des artistes réclamer contre les modes contemporaines! La civilisation présente, pratique et utilitaire avant tout, a inventé des formes d'habits diamétralement opposées à toute

idée sthétique, 1! HA il absolument attietin souel d'art dans les costumes dont on s'affuble aujour hui. L'œil le moins exercé at choqué par tout ce qu'ils ont de mesquin et d'étriqué, Et comme les aspirations purement matérielles de notre monde sv trahissent ! Ils nous donnent la meil leure leçon de psvchologie, Le vrai caractère de l'âme contemporaine, si loin di l'idéalisme eo! du rêve, est là, dans ces plis raides, ces affreux jus taucorps, parfaitement adaptés à des occupations favorites: courses en bicveles où en autos, sports de tous genres,

L'habit antique moulait artistement les contours, relevait la grâce naturelle de la personne, Sous la tunique flottante ou l'ample draperie du péplum, le corps, conservant tout son jeu, prenait une majesté presque surhumaine, Les souples étoffes dessinaient les lignes harmonieuses de la taille et des membres et prétaient une beauté plus exquise aux formes qu'elles voilaient.

L'habit moderne emprisonne le corps, le violente, le rapetisse, lui enlève son élégance native, Je me rappelle avoir entendu un oriental me dire qu'il ne pouvait se faire à l'étrangeté de nos modes européennes, Son œil, habitué aux vêtements

pittoresques de son pays, était toujours choqué par

l'étrangeté des nôtres, Et l'Amérique n'a-t-elle

pas enchéri encore sur nos laideurs, inventé des modes absolument ridicules {

Mais ces exemplaires d’habits sont encore, je crois, plus impropres à la statuaire qu’à la peinture. Car la peinture a les couleurs, dispose de nuances infinies, et peut, jusqu’à un certain point, par la richesse et la variété des tons, le chatoiement des étoffes, toute la gamme des reflets, suppléer à l’ingratitude du modèle. Tandis que la statuaire n’a que les lignes, les proportions, le relief des formes. Et, si ces lignes sont brisées par l'objet même qui devrait les faire valoir, si ces formes ne sont plus reconnaissables dans les fourreaux où une maussade convention les enferme, le sculpteur n'a qu'une ressource, rejeter tous ces accessoires, toutes ces choses étrangères, et modeler la nature, telle que Dieu l’a faite. Mr. de la Sizeranne, dans une sérieuse étude, a très bien expliqué pourquoi la statuaire ne saurait s’accommoder du vêtement moderne, et Taine, dans sa “Philosophie de l'Art” et son “Voyage d'Italie,” a des pages vigoureuses sur la platitude, le manque de goût de nos affublements.

D'ailleurs, indépendamment de cette dernière considération, et en nous plaçant à un point de vue absolu, nous demanderons de quel droit le nu serait banni de l'art, sculpture ou peinture? En vertu de quel principe de morale interdirait-on aux

artistes l'étude on la représentation au naturel de la plus belle œuvre assurément qu'il y ait dans notre monde /

... Nos idées sur ce point vont sans doute froisser certain puritanisme, effaroucher d'enfantines pruderies. L'on nous permettra toutefois de les exposer sincèrement et de dire ce que nous croyons être le vrai en cette matière délicate. L'un des défauts de l'éducation présente, en bien des milieux, est de faire des cas de conscience de choses parfaitement inoffensives, et d'apprendre à voir du mal là où il nv en a aucun. (C’est un tort. La bonne éducation est celle qui place l'esprit et le cœur dans la “érité totale, et qui les forme à la justesse des appréciations. Fausser les âmes, les repaître de chimères, le- enfermer dans un cerele étroit de préjugés, c'est assumer une responsabilité très lourde devant la société et devant Dieu. Nous n'avons pas la présomption d'espérer que nos paroles auront un retentissement considérable. Puissent-elles être entendues, du moins autour de nous, et servir, dans une mesure quelconque, les intérêts du vrai et du bien!

Nous demandions done, tout à l'heure, au nom de quelle loi le nu serait exclu de l’art.

De toutes les œuvres de Dieu, ici-bas, la créature humaine est certainement celle où il a mis davantage de Lui, où son image se reflète le plus fidèle-

ment. Je Je veux, c'est dans l'âme que sont imprimés ces traits augustes, c'est l'âme qui porte la ressemblance divine, Mais, comme tout est harmonie dans la pensée éternelle, et que Dieu est l'ordre par essence, avant de créer ce souffle immortel qui s'appelle l'ame, — spirituelle substance destinée à vivre dans la chair, —il a voulu lui préparer une demeure vraiment digne, Et vovez comment il procède, Pour toutes les créations antérieures, Dieu avait parlé en souverain, du fond de son éternité. Sa seule parole avait peuplé l’espace de sphères, allumé les milliers de soleils, fait germer de la terre les herbes et les plantes, suscité le règne animal.

Mais, pour créer l'homme, il ne se contente pas de parler, et de dire: ‘Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.” Il intervient luimême directement, il se mêle à son œuvre, Car il s'agit de réaliser une chose plus difficile, une création plus haute, S'il a réservé cette œuvre pour la fin, c'est que sa puissance avait en quelque sorte besoin de s'Y préparer par des essais antérieurs. Tous les actes précédents n'ont été que des esquisses, que de lointaines ébauches du chefd'œuvre que son rêve infini caressait. Maintenant que le moment est venu d'exprimer cet idéal, l’écrivain sacré nous le montre, modelant de ses doigts l'argile, pétrissant harmonieusement les formes,

sculptant avec finesse les traits. La statue une fois achevée, il lui insuffle une âme immortelle.

Ainsi done, l'homme, même dans son corps, est l'œuvre immédiate de Dieu. Et, sans prendre au pied de la lettre le récit biblique, nous pouvons conclure, de l'enseignement qui s'en dégage, qu’il est l'expression d'une pensée plus chère et qu'il a été façonné avec plis d'amour. Et vraiment, estil rien de plus merveilleux ici-bas’ Je ne parle pas de son économie intime, du jeu parfait de son organisme, Je ne n'oceupe pas de tout ce qu'il peut offrir, à l’analvse, d'étonnantes révélations. Non, le considérant uniquement au point de vue extérieur, au point de vue plastique, je le déclare un poème vivant, et, de toutes les choses visibles, celle qui chante le plus haut la gloire de l’Artiste Intini. Il serait malhonnète de me faire dire ce que 6 n'ai jamais pensé, et, sans même prendre le peine de me lire jusqu'au bout, d'aller répétant que je veux glorifier, déifier la chair. IL n'est question ni de sa glorification, ni de sa déification. IT s'agit tout simplement de rétablir les vraies notions, et d'anéantir, si possible, la sotte école qui fait du corps humain un épouvantail, qui crie au scandale quand elle voit, dans les musées publics ou les salons, des figures nues. Ridieule pharisaïsme !

Le corps humain a été modelé par Dieu, et avec un art suprême. (C’est lui qui a réglé l’harmonie de ses contours, qui a donné à ses membres leurs proportions et leur souplesse. Et comme cette enveloppe d’argile se prête bien à l’action de l'âme! Comme elle est vraiment faite pour obéir à l'esprit qui la meut! [1 v a union substantielle de l’âme et du corps. Et l'âme, —principe de vie, —communique à la chair qu'elle informe une beauté, un éclat, une majesté incomparables, Elle irradie au travers de cette matière, laisse paraître quelque chose de son immortelle essence, de ses spirituelles facués.. Or, tandis qu'il serait permis aux artistes de prendre leurs modèles partout dans la création et de féconder leur génie au contact de ses réalités sublimes, il leur serait défendu de s'inspirer de l’œuvre même qui la couronne, en laquelle se touchent et se confondent deux mondes, et que Dieu a exécutée avec le plus d'amour !

Mais au nom de quelle morale ?

Prenons ces belles statues antiques que la Grèce nous à laissées. Aucune pensée voluptueuse n'a présidé à leur exécution. Ceux qui les seulptaient n'avaient qu’une chose en vue, représenter la personne humaine telle qu’elle avait dû être au moment de sa sortie des mains créatrices, alors qu'elle portait encore la fraîche empreinte des doigts divins. Nées d’un pur rêve d'art, l’idéale

chasteté qu'elle respirent les enveloppe comme d'un voile. L'on peut répéter à leur propos ce que le Père Lacordaire a si bien dit du Christ et du Cantique des Cantiques, qu'elles sont nues impunément. Elles ne suggèrent quoi que ce soit d'indigne. 11 faudrait avoir l'esprit et le cœur singulièrement déformés pour n'être pas capable de soutenir, sans danger, la vue de ces formes qui nous reportent, par leur perfection, à l'humanité primitive, telle qu'elle était au sortir de la pensée éternelle, avant la chute, les ravages des passions, et tout ce que la déchéance originelle a mis, dans le corps même, de laideurs et de difformités. Pour ne parler que d’une seule œuvre moderne, cette merveilleuse peinture intitulée “La Source,” où Ingres à mis tout son génie, n'est-elle pas, dans sa nudité absolue, d’une pureté parfaite /

Ah? non, ce que la morale, ce que l'honnêteté condamnent, ce qu'il faut proscrire au nom de l'intérêt éternel des âmes et du bien présent des sociétés, ce n'est pas le nu, c’est le déshab!lé. Et malheureusement trop d'artistes contemporains tombent sous le coup de cette condamnation. Que veux-je dire /

Il y a des œuvres d'art, sculptures ou peintures, à demi où même entièrement voilées, et qui sont cependant foncièrement mauvaises, indignes d'être

exposées dans une respectable demeure. Leurs

auteurs ont prostitué leur art en le mettant au service des plus vilaines passions. Kt ces statues ou ces peintures, par leur attitude, leurs poses, leurs gestes, leur physionomie, sont inspiratrices de sentiments honteux. Elles respirent la volupté, la luxure. Elles sont uniquement le produit d'intentions coupables, Et si, malgré tout, une certaine habileté de main s'v révèle, une grande souplesse de touche, elles manquent trop absolument de beauté morale pour être jamais rangées parmi les œuvres parfaites. Je le dis à regret, la tendance actuelle de l’art, est, non pas seulement profane, mais -ensuelle, Il x a tels “salons” qui sont de mauvais lieux. Des artistes, pourtant chrétiens, exposent des œuvres que le paganisme antique aurait désavouées, Ces œuvres provoquent au vice. Les voiles qui recouvrent les figures n’ont été mis que pour piquer davantage la curiosité, pour souligner plns adroitement les formes. Quelle tristesse de voir tant de talent dépensé pour des fins aussi abjectes! Les artistes sont guidés, dans leur représentation de la personne humaine, non par une pensée esthétique, mais par une intention coupable, Et ils dénaturent le plus parfait modèle en le pliant à l’expression des mauvais penchants de l’âme. Ah! s'ils ont perdu la conscience de la responsabilité an point d'envisager sans frayeur l'influence néfaste

de pareilles produetions à travers les âges, pourquoi done ne se rappellent-ils pas du moins que la beauté morale est un des éléments essentiels de l'art, et que toute œuvre où ce reflet divin ne parait pas est nécessairement incomplète, fût-elle d'ailleurs exécutée avec une extréme, une absolue finesse /

Hello a écrit des pages superbes sur la nécessité de la régénération de l’art. Avec ce penseur religieux, nous formons les vœux les plus ardents pour qu'il remonte à sa source éternelle, et pour qu'il aille puiser dans l’Infini les inspirations seules capables de le rendre digne de son rôle sou-

VéTAEE … , .

metre

coin het à

Tableaux mystiques.

+ + «+ Vendredi ...

+. L'œuvre, à laquelle le maître s'occupe présentement, et qui le tiendra de longs mois encore, est certainement la plus haute qui puisse tenter le pinceau d'un artiste chrétien. Il travaille à ce que Pascal a si bien appelé le “Mystère de Jésus.” I1 cherche à représenter ce personnage Infini, et à le représenter dans les scènes où sa Majesté divine avait abandonné aux ignominies et aux tourments la chair fine et délicate dont Elle s'était revêtue.

Quel acteur et quel drame! L'acteur, c'est le Fils de Dieu fait homme, tvpe idéal de l'humanité, portant, sur ses traits mortels, formés par l'opération de l'Esprit, des reflets de son éternelle et lumineuse essence, Et le drame où I] figure, dont Il fait tout l'intérêt, est le plus mouvementé, le plus tragique, le plus sanglant que la terre ait vu. D'un bout à l’autre, ce sont des épisodes surhumains. Il s'ouvre sur une scène d’une exquise poésie, où, dans un repas chez Simon le Pharisien, l’on voit Madeleine, la pécheresse convertie, venir

verser sur les pieds de Jésus, un parfum de nard qu'elle tenait dans un vase d'albâtre, puis arroser ces pieds de ses larmes, les essuver de ses longs cheveux, les couvrir de baisers, Pauvre femme! Elle ne songe qu'à témoigner un peu de reconnaissance à son Sauveur, qu'à purifier ses lèvres au contact de la chair immaculée du Fils de l'Homme, qu'à consacrer à un usage pieux ce nard de grand prix qu'autrefois elle profanait dans ses fêtes mondaines, Mais voici qu'elle accomplit un acte prophétique, car cet Homme va mourir, et elle l’embaume à l'avance pour sa sépulture, —O Madeleine, cette essence précieuse que tu répands sur les pieds de Jésus imprégnera à jamais ton nom et ton souvenir d’une suavité infinie! — Et, après cette scène sereine et reposante, cet acte d'amour réalisé par une femme, l'on assiste à un déchaînement inoui de fureurs contre l’auguste Victime. Le supplice de la croix est le dernier de tous ces affreux tableaux qui se déroulent durant des heures et dans lesquels le Christ nous apparaît plus grand encore, si possible, plus majestueux, plus vraiment divin.

Oh! qu'il v a de beautés et d'horreurs dans ce mystère de la Passion! Qui en exprimera jamais toute la nature, en dira les causes, en caleulera les conséquences éternelles {Et aussi quelle main pourra jamais peindre le divin Maitre tel qu’il fut

réellement à travers toutes ses péripéties, le représenter dans sa calme attitude, exprimer l'ineffable beauté de sa figure, quand, le front eeint d'une couronne d'épines, il achevait, au milieu des plus atroces souffrances, la conquête des âmes C'est là un merveilleux sujet, dont la sublimité dépasse peut-être l'effort du génie humain. Et, en général, la personne de Jésus, à quelque moment de sa vie terrestre qu'on la saisisse, n'est-elle pas au dessus de toutes les conceptions, de toutes les réalisations artistiques Les plus admirables œuvres en ce genre ne seront Jamais que de faibles essais,

Le corps du Christ avait été miraculensement formé dans le sein de la Vierge, Et nous savons, par la théologie, que les œuvres miraculeuses de Dieu ont toujours une perfection, une finesse, auxquelles n'atteignent pas celles qui sont produites par l’action ordinaire des causes secondes, L'artiste Suprême met à tout ce qu'il touche une inimitable empreinte d'où l'objet tire sa valeur incomparable, Cette chair très pure avait done été soustraite aux accidents qui affaiblissent les générations humaines, Préparée pour servir d'asile à l'âme la plus sublime que le souffle divin püt créer, elle était en tout digne de la substance immortelle qu'elle avait reçue. Même extérieurement, le Christ était le plus beau des enfants des hommes, Ses membres étaient d'un modelé

superbe, sa taille élégante et souple, mais, ce qu'il y avait surtout en lui de séduisant, d'idéal, c'était l'expression de la physionomie, le regard aux profondeurs infinies. Car, et il est temps de l’ajouter, ce corps et cette âme, les plus parfaits qui eussent jamais paru, étaient unis à la personne même du Verbe. O mystère! Le Fils Unique de Dieu habitait cette demeure humaine, parlait par cette bouche, agissait par ces membres. Et, si les traits de ce visage ravissaient jusqu'à l’extase par leur ineffable beauté, c'était que son essence adorable et trois fois sainte s’y reflétait,

Et il serait facile de reproduire, dans toute sa vérité, une telle physionomie, de rendre ce personnage de Jésus, miraculeux, divin, même dans cette chair mortelle qui le faisait semblable à nous, —chair transformée, surnaturalisée par son contact avec le Verbe Incréé! Pareille œuvre ne serait pas propre à décourager le génie le mieux inspiré, à faire tomber des mains le pinceau ou le ciseau! O Verbe fait chair, ne faudrait-il pas, pour exprimer vos traits et la grâce infinie de votre personne, l'intervention de ce même Esprit d'amour dont la Toute-Puissance forma jadis vos membres du plus pur sang de la Vierge? S'il est déjà si malaisé de sculpter ou de peindre la créature purement humaine, combien plus doit-il l'être de vouloir immortaliser, dans la pierre ou

sur la toile, l'Etre sublime en qui Dieu avait réalisé parfaitement son exemplaire éternel et dont la beauté plastique était rehaussée par un éclat céleste !

Et pourtant, telle est la séduction de ce modèle supérieur, que les artistes de tout temps n'ont cessé d'y revenir, Les primitifs nous ont laissé des œuvres Où respirent une si grande naïveté de foi, une ardeur de sentiment si intense, qu'on oublie, à cause de la vérité de l'expression, In raideur des formes et la gaucherie du dessin. O1 délicieuses

créations que nous devons à ces tenips aneiens ) les images sincères, sculptées où peintes var des

âmes si profondément religieuses! Tout en fai sant la part très large aux souvenirs et aux tradi tions de l'antiquité païenne, la Renaissance n'a cependant pas dédaigné ce type idéal de l'Homme- Dieu. Loin de là. Et, si l'on peut reprocher aux artistes d'alors de s'être surtout préoceupés, dans leur représentation du Christ, de ce qu'il y avait en Lui de terrestre, d'avoir négligé l'expression divine pour s'attacher presque uniquement à l'extérieur, et de n'avoir réussi à faire du Verbe Incarné qu'un simple demi-dieu, suave et beau, ce qui nous reste de cette époque d’effervescence mondaine prouve hautement l'irrésistible empire que la figure du divin Maître exerce sur les arts. Malgré tout, il faut se tourner vers ce type souverain et fascinateur.

De nos jours même, en dépit de l'extrême affaiblissement du sens chrétien dans le monde, le Christ continue d’attirer à lui des hommes épris de la Beauté absolue. Des artistes, éloignés de nos pratiques encore plus que de nos enseignements, contemplent cet être idéal et lointain et tâächent d'exprimer sa perfection divine.

Certes, ces œuvres, soi-disant mystiques, de nos contemporains, nous disent que, pour aborder ce sujet du Christ et pour le traiter comme il mérite, ce n'est pas assez d’avoir du talent, de connaître les lois de son art, et d’avoir la main faite à tous les secrets du métier, D'abord, cela jure de voir, parmi les productions d’un même peintre, à côté de choses païennes, lascives, les plus graves tableaux religieux. Comment le même pinceau qui s'exerçait à représenter des scènes mon‘laines, peutêtre lubriques, a-t-il été appliqué, pres; 10 #n même temps, à la réalisation de formes toutes pures, de personnages divins? (est là une inconséquence, une désharmonie qui choque, qui indispose. 11 faut être plus logique, et renoncer, si l’on ne veut pas puiser son inspiration ailleurs que dans le domaine inférieur des sens, à exprimer jamais les ineffables traits de Jésus.

Je l'ai dit et le répète, ces œuvres, prétendues religieuses, de tant de nos contemporains, sont trop en dehors de la note voulue pour qu'il ne

nous soit pas permis de conclure qu'un artiste ne saurait, avec du talent seul où même du génie, exécuter ce personnage Infini du Verbe fait chair.

Notre époque aura été féconde en créations de ce genre. Mais quelle en est la valeur /

Un auteur récent a écrit plusieurs volumes dans lesquels il analyse les tendances mystiques de la littérature présente, Combien d'ouv ‘ages ne pourrait-on pas consacrer également à l'étude du mysticisme dans la peinture et la sculpture modernes {Nous comptons je ne sais combien de Christs ou de Madones, signés de noms fameux, déjà illustres par des productions qui n'étaient pas précisément sacrées. Or, s’il y a souvent beaucoup à admirer dans ces œuvres au point de vue du dessin, du coloris, de la ligne, de la comiposition, si la technique v est presque parfaite, et si l'œil de l'esthète sv repose avee délices, elles sont. d'autre part, tellement loin de la véritable inspiration chrétienne, qu'il faudrait beaucoup de bonne volonté, où beaucoup d'illusion, pour les trouver religieuses, Ces Christs se drapent avee art, tombent avee grâce, Ces Madones sont de très jolies personnes. Les artistes ont vraiment choisi de beaux modèles et les ont parfaitement rendus. La mise en scène est étudiée, ne manque pas de grandeur. De nouveau, je veux croire que ce sont

là des choses sans doute elissiques, où les règles

les plus rigoureuses de l'art ont été consciencieusement observées.

Comme tout cela, cependant, répond peu à la conception que nos âmes se font de ces mêmes types, aux images intérieures que la foi y a gravées! Car il leur manque, à ces tableaux, cette qualité rare et indispensable, que ne remplace pas la perfection du dessin ou le coloris le plus somptueux,—<c’est à dire la chaleur du sentiment — chaleur émanée de l'intelligence qui croit et du cœur qui adore. Le mysticisme moderne manque de base, Il est fait d’aspirations vagues et d’incomplètes notions. Il ne s’alimente pas à la Source unique de Vérité. Né d'un dilettantisme blasé, il mêle un peu tous les cultes dans son temple nouveau, et n’abontit qu'à une religiosité sans dogmes précis, où les phrases vaporeuses voudraient tenir lieu de spirituel et substantiel aliment. En dépit de leur étiquette sacrée, les œuvres qu'il inspire ne réalisent certes pas, à notre avis du moins, l'idéal surnaturel.

Pour réussir dans cette voie, et, par exemple, pour peindre un Christ qui ne soit pas simplement un bel oriental quelconque, mais le Fils de Dieu fait Homme, le Verbe Incarné, le personnage réel dont l'apparence auguste révélait les affinités mystérieuses avec l'Infini même, il faut, outre un talent naturel, müri par de fortes études tech-

niques, une préparation intellectuelle toute spéciale. Comment vouloir traiter convenablement pareil sujet, si l’on n’a pas d’abord acquis une connaissance approfondie des Ecritures— Ancien et Nouveau Testament—si l’on n'a pas longuement réfléchi sur tout ce qu'elles nous apprennent de Jésus, en figures et en prophéties, puis en récits authentiques de sa vie’ A cela, il faut joindre les données de la tradition et les doeuments archéologiques les plus anciens. L'artiste doit consulter ces diverses archives, non pas tant pour arriver à déterminer exactement la forme des habits que l’on portait alors ou à reconstituer dans leur vérité les lieux qui furent témoins de tant de scènes divines, que pour fixer les traits réels du Maître.

Tissot, peut-être, s’est plus préoccupé de la topographie palestinienne, de Ja forme et de la couleur des vêtements orientaux que de la figure même de Jésus. C'était done négliger le principal pour l'accessoire. Et toutes ces choses secondaires, qu'il a représentées avee une abondance extrême de détails et une serupuleuse minutie, je ne leur prêterais une valeur archéologique qu'à la condition que l'Orient n’oût pas changé du tout, depuis deux mille ans,—ce qui est fort discutable. Cette terre a beau être la terre de limmobilité, elle n’a

pas vu s'écouler vingt siècles sans se transformer

quelque peu. Donner des scènes de l'Orient méderne comme la copie fidèle de ce qui s’est passé, de ce qui s’est vu au commencement de notre ère dans ee même pays, voilà une prétention que nous avons le droit d'accueillir avee scepticisme, Son éducation toute protestante, —Tissot s’est converti

bien tard au catholicisme, —le disposait mal d’ailleurs à nous donner un Christ qui fut vraiment le nôtre, conforme à l'idéal de la tradition. Sa tigure de Jésus, d’une correction toute anglaise, d'une puritaine sécheresse, n’est pas le moins du monde en harmonie avec nos propres pensées.

L'artiste doit done, tout d’abord, méditer à fond la Bible, en vivre, et, à l’aide de ces paroles inspirées, et de tant d’autres trésors sacrés, tâcher d'imprimer dans son âme la ressemblance du divin Maître, de saisir tous les traits de cette infiniment captivante physionomie,

Jésus était homme. Et son corps offrait un modèle achevé de perfection. Il avait voulu naître de la race juive, et il descendait, en ligne directe, des rois de Juda. Mais aussi il était Dieu, Verbe Incarné. L'exquise qualité de sa nature humaine empruntait à l’éternelle substance qu'elle voilait une plus merveilleuse beauté. Or, dans quelle mesure ses traits mortels rappelaientils ceux de la nation dont il était le plus illustre fruit, et dans quelle mesure avait-il voulu échapper

à cette loi des ressemblances pour bien prouver Qu'il appartenait avant tout à l'humanité enticre

et que toutes les races du monde auraient également droit à le réclamer comme leur représentant et leur sauveur 2 Quelle était l'expression vrale de cette physionomie, où respirait, non pas seulement l'âme la plus magnifique qui eût jamais vivitié une chair, mais la divinité même’ Oh! quel être complexe et ineffable que l'Homme Dieu! Et vraiment, un artiste ne devrait jamais entreprendre de le représenter avant d’avoir évoqué tidèélement sa figure par des études seripturales, théologiques, archéologiques, par d’intenses et profondes contemplations.

I y a plus La préparation intellectuelle que l'on peut se donner soi-même ne suffit pas. Pour cette œuvre si grande, il faut le don divin de la foi et il faut l'amour. Pour réaliser cette conception idéale, il faut que l'esprit et le cœur, et toutes les facultés de l'âme soient illuminés de rayons célestes et tout remplis d'inspirations mvstiques qui passent jusque dans la main de l'artiste, pour la guider sûrement, pour en surnaturaliser l'habileté. J'oscrais même dire qu'il y faudrait la complète pureté, la sainteté du cœur. Pourquoi les Christs de Fra Angelico sont-ils les plus adorables que l'art ait produits? Ce peintre était un

ange de vertu. [Il ne peignait qu'à genoux ses

Christs, abimé dans la foi et dans l'amour. Les images que traçait son pinceau n'étaient que la reproduction des formes que son esprit avait entrevues dans la prière et dans l’extase, Son âme pure, afinée encore par les austérités du cloître, avait puisé à la sourec divine la force d'exprimer le modèle Infini. Et, en vérité, l'art religieux a réalisé, par sa main, ses plus belles créations. Ah! Je ne m'inquiète pas des imperfections anatomiques de ses figures, des membres trop longs on trop amineis. Le divin irradie antour de ses têtes de Jésus. Ses visages de madones reflètent les cieux. Nul mieux que lui n’a su mettre à ces surnaturels personnages une expression en harmonie avec leur essence plus rare. Or, c’est là l'essentiel, auquel ne peut atteindre qu'un génie presque déifié par l'amour . .

. .. Je ne sais quelles études spéciales, bibliques ou théologiques, à pu faire le peintre dont je visite, en ce moment, l'atelier, ni comment il s'est disposé intellectuellement à traiter ce “*Myvs-

tère de Jésus.” Tout est encore à l'état d’ébauches,

d'esjuisses, et il n'est guère possible de juger dès à présent de ce que sera l’œuvre. Je sais seule-

ment que son éducation a été foncièrement chrétienne, et que son âge mûr n’a pas renié les convietions de son enfance, Au contraire. Il a toujours mieux vu la vérité de notre foi; mieux

senti la poésie de nos dogmes. Sa plus délicieuse création, —-un tableau sur lequel nous reviendrons longuement, —lui à été précisément inspirée par une scène religieuse, assez commune dans les campagnes, 1à bas, et tout imprégnée d'une suavité céleste,

[est tout plein de son sujet de la Passion. Sa pensée Je médite, son eœur S'v absorbe, Ses paroles m'apportent l'écho de ses réflexions sur ce drame inouï. Nous avons une légère discussion à propos des souffrances du Sauveur. Quelle a été la véritable attitude des bourreaux à son égard, quand il parcourait la voie douloureuse 2 Certains docteurs, paraît-il, sont d'avis qu'ils lui ménagirent les coups, non par pitié certes, mais par froid calcul, pour jouir plus longtemps de leur victime, pour ne pas l'épuiser, la faire mourir avant l'épisode final, —le supplice de la croix, —dont ils se promettaient tant d'émotions. Salrà rererentià. je me permets de ne pas partager cette opinion, quelque pen subtile, Abstraction faite de toutes les thèses des théologiens, si l'on se place purement et simplement en face de F'Evangile, si on en lit attentivement les dernicres pages, il me semble difficile de ne pas voir que eeux qui suppli cicrent le Christ étaient possédés d’une sorte de délire, d'une soif de sang, qui ne pouvaient guère s’allier avee les calmes raisonnements que ces

auteurs leur prêtent

L'une des esquisses me frappe. Jésus, la face contre terre, vient de succomber sous le fardeau de sa croix. Tout son corps exprime l'épuisement le plus profond. Il est rendu. Son profil reflète si bien une volonté, plus forte encore que la douleur, le désir de son âme de ne pas abandonner, à moitié faite, la rédemption . . . Ah! si on en laissait à l'artiste le temps, s'il ne Ini fallait pas travailler si vite, s’il pouvait consacrer des années à la réalisation de cette œuvre sublime, je suis sûr qu'il nous donnerait quelque chose qui pourrait soutenir la comparaison avec des toiles célèbres .

+ + Moi aussi, je rêve de traiter ce sujet du Christ, et de parler, non pas seulement de la passion de Jésus, mais de sa vie entière. Je voudrais surtout m’appliquer à scruter, à sonder l’âme complexe et séduisante du Maître, à pénétrer dans le mystère de ses pensées, à voir ce qu’Il était comme homme, à étudier en Ini le développement de la connaissance, N°’y aurait-il pas place pour une “Vie de Jésus” plus psychologique? Les paroles humaines n’épuiseront jamais la richesse d’obserrations de tous genres que nous offre le Verbe Infini fait chair. Et qui sait? C’est à lui peutêtre, à cet artiste sincèrement religieux, que je viendrai demander, pour orner mon ouvrage, une “Tête de Christ” conforme à l'idéal que je m’en fais et que j'aurai tâché de tracer avec amour . . .

VE Pages d'histoire.

. Samedi ...

... Sur les murs, le chevalet, la cheminée, éparses sur une table, je vois de petites toiles, — scènes de genre et paysages,—où l'artiste a fait revivre les tvpes, les coutumes, la nature de son pays. Je les parcours toutes d'un regard, Et, sans doute, cette vue est trop rapide, trop distante aussi, pour me permettre d'en bien juger. Plus tard, dans un jour ou deux, je me rapprocherai de ces pittoresques choses, les examinerai longuement, une à une, et tâcherai d'en dire le mérite artistique et technique.

Dès cette heure, cependant, et de si loin que je les contemple, j'en ressens une impression qu’une observation plus attentive ne fera qu'aceentuer, je suis sûr. D'un mot, je pourrais les définir: ces toiles sont vraies. Elles me frappent par leur sincérité. Je connais assez cette terre canadienne, toujours française, j'ai vu d'assez près ses paysans, ou, comme on dit là bas, ses “habitants,” pour affirmer que le peintre nous en donne ici l'image fidèle, Ces œuvres ne sont pas faites “de chic.”

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La fantaisie n°y à aucune part. Elles reflètent le sol et les mœurs,

Et alors, l’idée me vient que, tout en se donnant à son art, il remplit le rôle d'historien consciencieux. En fixant ainsi sur la “ile des types, des coutumes, des formes de vie et d° habits, qui disparaissent trop vite sous l’envahissement des idées nouvelles, l'artiste réunit des documents authentiques, infiniment précieux pour les archéologues futurs.

Le type de “l'habitant” canadien est extrêmement curieux à observer. L'on y distingue la finesse normande ou la rudesse bretonne, mélée à cet air de calme bonhomie, de sérénité parfaite, que donnent les travaux des champs. Le milieu, le climat, et d’autres causes, lui ont imprimé un caractère à part, qui, sans effacer sa parenté avec notre paysan de France, nous offre un autre genre d'originalité. Les costumes, que l’on porte encore, en certains endroits, nous rappellent nos plus pittoresques provinces, Et il v a, dans les façons de faire ou de parler, dans l'aspect et l’ameublement des maisons, un charme antique . . .

Hélas! Ce que l’on nomme civilisation moderne pénètre dans ces milieux primitifs et en atténue la poésie.

Les longues maisons basses, aux toits de chaume, font place à de banales constructions. L'on ne se

contente plus, comme autrefois, d'une grande chambre, Simplement meublée d'une table, d'un Bit, d'une huche, d'un poële, de quelques chaises. I faut plusieurs appartements, et des fauteuils achetés en ville. Chaque petit propriétaire veut avoir son salon, orné de bibelots,—lequel d'ailleurs est presque toujours tenu soigneusement clos, et constitue une pièce à peu près inutile. Lorsqu'il s'ouvre pour recevoir un “visiteur” de marque, où aux grandes fêtes, il est impossible d'y rester, à cause de l'odeur de renfermé qui s'en dégage,

Mêmes changements dans les costumes. Jeunes gens et jeunes filles rougiraient maintenant de porter ‘“Tl'étoffe du pays,” les laines tissées à Ja maison. Cela ne serait pas assez élégant. Aussi les voit-on se vêtir d'habits qui n'ont qu'un tort, celui de ne pas leur convenir du tout. Des “habitants” mis en citadins, cela ne va pas du tout. Qu'y faire pourtant? Le “progrès” le veut.

Rouets et métiers deviennent de plus en plus rares. L'industrie domestique est à peu près tombée. Les marchés voisins en profitent d'autant,

L'on se souvient des vers magnifiques où Brizeux déplore l'envahissement de sa Bretagne par les machines à vapeur, les usines et toutes nos inventions utilitaires,

“Voici le noir dragon annoncé par Merlin,” dit-il, en parlant des locomotives. Et sa lyre se

fait mélancolique et plaintive pour chanter cette “terre qui meurt,” pour dire adieu à tout un passé pittoresque, qui fuit sans retour.

Notre artiste, —poète aussi,—célèbre, avec son pinceau, la poésie du sol natal, I] proteste, à sa manière, contre la disparition des traditions primitives et tâche de les prolonger dans son œuvre, Cette œuvre les ressuscite pour l'avenir.

L'Ile d'Orléans et la côte du Saguenay l'attirent surtout. Car ces régions n'ont pas encore été déflorées. La vie v est simple, près de Ja terre. Les mœurs, les costumes, tout + à la saveur des très vieilles choses. Chaque année, il va passer quelques semaines dans ces milieux, restés antiques ; il en observe les moindres particularités, — tvpes de figures, vêtements, demeures; il exéente de nombreuses études, d'après nature. De retour à l'atelier, ces matériaux sont repris, retouchés, disposés selon les règles classiques. De ce lent travail d'élaboration sortent ces jolies scènes de genre, où, sous une forme presque irréprochable, subsiste toute la fraîcheur de l'impression premicre.

Ces tableaux, —sans parler de leur valeur comme œuvres-dart, — sont donc comme des monographies, où la vie de ceux des “habitants” qui n’ont pas encore sacrifié à l'esprit nouveau, est décrite par le menu. Les futurs antiquaires s'en inspire-

ront, pour reconstituer un mode évanoui de con dition sociale, J'imagine tout le plaisir qu'ils auront à consulter ces véridiques archives, à en respirer le parfum archaïque, Ainsi, le peintre rend un inappréciable service à l'histoire, en fixant les aspects pittoresques du sol où des mœæurs, à son époque, en éternisant des manifestations ethnologiques qui auront trop tôt disparu.

Il semble, d'ailleurs, avoir une grâce tonte spéciale pour rendre ces sujets, C'est à que ses facultés s'épanouissent le plus heureusement, là qu'éclatent son sens de la composition, son souci de la ligne, sa fermeté de dessin. Et, s'il m'était permis, je l'inviterais à exploiter plus en grand cette veine, N'est-ce pas sa vraie vocation / . . .

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