‹ Propos d'EspagneChapitre 10 sur 22 · SALAMANQUE · texte numérisé non relu

SALAMANQUE

C'est le dial)le aussi qui a inspiré plus d'une de leurs folies aux étudiants de Salamanque. Ecoutez le licencié de cette Verdad Sospechosa tant admirée par notre Corneille qui en tira son Menteur. « A Salamanque, ils sont jeunes, ils dépensent leur bonne humeur; chacun suit son penchant; ils font bon marché du vice, et parade des sottises ; ils se vantent de leurs folies ; enfin l'âge accomplit son office. » Voulez-vous une description plus précise ? Demandez-la au Crispinillo de Rojas dont la pièce Obligados y Ofendidos fut dans la même année trois fois traduite ou imitée par Thomas Corneille, Scarron et Boisrobert. Voici comment ce serviteur parle de son jeune maître : « Son appartement est tapissé de toiles d'araignée. Pour tous meubles une épée, un bouclier et un méchant lunet. J'oubliais une table qui s'effondre et une chaise qui s'efforce à rester debout. Ajoutez, pour terminer, un miroir sans couvercle et une brosse sans poils. . . Quand il va à l'Université, ce n'est pas pour écouter, mais pour hurler.

Il n'est à son affaire que quand il a un os à rongrer. — Avec six autres diables de sa trempe, ils mangent au même plat... avec une de ces faims estudiatitùies auprès desquelles la canine n'est rien du tout... La journée comme la nuit est divisée pour mon maître en trois parties dont la première consiste à jouer aux cartes, la seconde à racler de la guitare, et la troisième à chercher querelle à tout le monde... A part cela, il est courtois et avisé... ne réclame jamais ce qu'il prête... et donne son bien sans tapage. Enfin son honneur est chatouilleux, et son épée sans rivale. » — Devant un tel portrait, le père retrouve sa belle jeunesse, et il n'hésite plus à délier les cordons de sa bourse. Encore de l'argent où le diable aura sa part.

Le diable ne règne plus à Salamanque. Le malheur est qu'avec lui la vie aussi s'en est retirée. C'est à son passé que Ton songe quand on va la visiter, et des souvenirs qu'elle suscite, la plupart se concentrent autour de sa vieille Université. Pourtant on s'arrête un moment devant la maison de las Conchas. Cette façade où des coquilles s'étalent entre de vieilles fenêtres grillées vous parle des

pèlerinages lointains et des naïves curiosités. On sourit et on passe. Sauto Domingo vous retient beaucoup plus. Il y plane un grand souvenir. Dans une de ses salles, Christophe Colomb fut jugé; une autre lui servit de cachot. Conquérir un monde et mériter une prison ! Ce serait là une source inépuisable de mélancolie ou de colère généreuse sans les explications de Bartholomé de las Casas. Ce frère pieux nous apprend que ni Ferdinand ni Isabelle ne furent ingrats, mais que la vengeance divine les a forcés malgré eux à punir celui qui les avait trop bien servis. L'illustre Génois leur écrivait en partant de Cadix pour son dernier voyage : « J'ai dépensé plus de zèle pour votre intérêt que pour gagner le paradis. » Voilà pourquoi Dieu a suscité Bobadilla qui lui donna des fers. Voilà pourquoi aucune tache ne souille l'auréole que l'Espagne a mise au front des rois catholiques. J'admire cette explication qu'on me répète gravement. Mais en sortant de Santo Domingo, je relis le testament de Christophe Colomb : « Au roi et à la reine, aux maîtres à qui j'ai fait présent des Indes. Je puis bien m'exprimer ainsi, puisque, grâce

à la volonté de Dieu, il semble que je les leur ai données comme une chose qui était à moi, puisque c'est moi qui ai importuné leurs Altesses royales à propos de ces terres inconnues dont le chemin était ignoré. Pour les découvrir, leurs Altesses royales n'ont dépensé et n'ont voulu dépenser qu'un million de maravédis. J'ai fourni le reste, outre mon idée et ma personne. » L'Espagne a célébré, pour le quatrième anniversaire de la découverte de l'Amérique, des fêtes magnifiques en l'honneur de Colomb. Elle n'est pas quitte envers lui. Les économistes espagnols prétendent que sa découverte fut fatale, qu'elle empêcha le travail patient et fécond. Ils oublient qu'elle surexcita l'esprit d'aventure, qui est aussi l'esprit de progrès, qu'elle donna un monde et non seulement des mines à exploiter. Elle fut en tout cas moins funeste que l'expulsion des Morisques, et, si les Espagnols n'avaient point été paresseux, elle ne leur aurait pas appris l'art naturel de ne rien faire. Je ne sais pas si l'or des Indes a tué leur activité, mais il est certain qu'il a d'abord étrangement doré leur blason.

De cet éclat disparu, à peine reste-t-il la

trace à Salamanrjue sur la plaza Mayor,la plus jolie d'Espagne. Les arcades où s'ouvrent les boutiques sont d'une simplicité délicate, et les maisons se surmontent d'une élégante colonnade étoilée de petites flèches. Au milieu, un jardin avec un kiosque posé sur un bassin. Le long des murs, courent les médaillons des rois et des héros de l'Espagne. L'ensemble est gracieux et n'est pas trop mal entretenu. Partout ailleurs les tristesses de l'abandon. Les rues sont mal pavées, et les maisons sans caractère. Il faut s'accoutumer à ce décor pour y faire revivre la longue troupe des étudiants de jadis. C'est seulement ce souvenir qui l'anime. Il faut se dire qu'ici et là la paresse ou la folie joyeuse se promenaient drapées dans les manteaux courts, sous les chapeaux ornés d'une fourchette, qu'ici et là la ville frémissait de chansons et de guitares.

Un sergent passe et ne peut m'indiquer le chemin de l'Université. Je marche à l'aventure, et je ne sais quelle influence secrète me conduit droit au but. Je vois sur une façade les médaillons des rois catholiques, les fondateurs de l'Université de Salamanque. Me

voilà rendu. Je regarde vite le fouillis de fleurs qui orne la porte. J'admire la belle couleur vieux jaune de la pierre, et j'entre avec l'émotion d'un écolier qui arrive pour la première fois au lycée. Dès qu'on met le pied sur l'escalier, on sent qu'on rentre dans le passé. La rampe en pierre a conservé ses antiques bas-reliefs, et l'on monte en suivant de l'œil, à chaque marche, des chevaliers et des archers, et un vigoureux guerrier qui ne craint point de tenir un taureau par la queue. C'est encore un passé très lointain que rappellent les couloirs en désordre et mal pavés, les plafonds qui furent jadis des chefsd'œuvre et dont le lustre s'est terni. Une humidité sombre pèse sur la salle où Fray Luis de Leôn jeta si souvent les clartés de sa parole. La chaire est restée la même et elle semble faite pour un prédicateur plutôt que pour un professeur. Les bancs sont de longues poutres et ils n'ont pour ornement que des noms d'élèves gravés. Depuis l'âge du fer, depuis qu'un enfant s'est vu en face d'une planche avec un instrument tranchant dans sa poche, il a éprouvé le besoin irrésistible de fixer pour la postérité le souvenir de ce

qu'il lut. Voilà qui prouve, mieux que tous les arguments philosophiques, Tinnéité de l'amour de la gloire. Et voici qui en prouve la vanité. C'est une salle humide et froide où de vieux meubles sont entassés. Des voix éloquentes s'y firent entendre, et les murs pleins de leurs échos ne sont même pas devenus une tombe, mais un grenier.

Encore si l'on retrouvait parfois, avec un luxe plus moderne, la marque d'une vie nouvelle ! Mais la salle des professeurs est bien pauvre, malgré des fauteuils de velours rouge. Mais le public s'assied sur des bancs bien nus dans l'enceinte qu'on lui ouvre aux grands jours de fête. Il est vrai que de vieux portraits de rois en ornent les murs et qu'au plafond, dans les cadres d'or, des inscriptions indiquent, d'après des maximes latines, les devoirs de l'historien, de l'avocat, de l'homme de lettres et du savant. Et il est vrai aussi qu'au-dessous de chaque inscription se détache, en lettres dorées sur un cercle bleu, le nom d'un antique et glorieux professeur. Mais on n'en éprouve que mieux l'impression d'une grandeur disparue. La salle même des examens nous replonge encore dans le passé.

8i PROPOS D'ESPAGNE

Avec la fresque allégorique de son plafond, avec les portraits de ses recteurs qui semblent des prêtres sous les dentelles violettes de leur robe noire, on retrouve l'Université fille de l'Eglise, malgré les libertés modernes de l'enseignement. Longtemps encore, à Salamanque, elle pourra porter sur son écusson la tiare sur deux clefs entre-croisées, et longtemps encore la plus belle salle restera la chapelle, où, sur l'autel, un petit Christ d'ivoire fait éclater des gouttes de sang entre deux chandeliers de la plus pure agate. C'est là que l'Université a déposé la lettre qui établit ses privilèges. C'est là qu'elle a fait flotter les couleurs de ses facultés. C'est là enfin qu'en un monument encastré dans le mur, elle conserve les restes précieux du plus illustre de ses professeurs, le frère Luis de Leôn. Pour son drapeau, le droit a choisi le rouge, la philosophie et les lettres le bleu de ciel ; la médecine est jaune et les sciences sont bleu foncé ; mais toutes ces nuances se fondent dans le violet le plus catholique sur la bannière générale brodée aux armes du Saint-Siège.

L'Université de Salamanque a quatre fa-

cultes. Les lettres et le droit sont entretenus par l'État, la médecine et les sciences par la municipalité et le conseil général. Leurs programmes paraissent assez complets et leurs statistiques donnent l'illusion d'un millier d'élèves. Mais les cours sont assez mal suivis, et les étudiants sont rares dans cette ville qui jadis voyait venir de toute l'Espagne une jeunesse turbulente. Attristé par cette décadence, j'essaie de revivre dans les documents oflîciels le temps où Charles-Quint envoyait à Salamanque un évèque visiteur et jugeait en dernier ressort les procès entre professeurs et administrateurs. On s'inclinait devant son autorité, car il était empereur, roi ou prince de trente-cinq pays, provinces ou cités. L'Université était déjà un corps constitué. On surveillait bien sa gestion, mais on n'oubliait pas c|u'on pouvait avoir besoin de ses richesses. Lorsque François I" osa se liguer avec des princes d'Allemagne et même avec le Turc, l'ennemi commun de la chrétienté, Charles-Quint manqua d'argent et il en fit demander aux caisses de l'Université de Salamanque. En revanche, il respectait ses revenus et ses privilèges, il réglait soigneu-

sèment les honneurs qui lui étaient dus. Tous les professeurs devaient aller à l'enterrement d'un collègue avec des cierges allumés et un habit de deuil convenable, sous peine de se voir rogner quatre réaux sur leur traitement. Les étudiants n'étaient pas moins favorisés. On ne songeait point à les enterrer avec pompe (la jeunesse n'est pas faite pour éveiller l'idée de la mort), mais on excusait leur tapage, leurs scandales et même leurs équipées sanglantes ; on leur conservait leurs droits les plus dangereux. Après un esclandre extraordinaire, la justice leur interdit de porter des armes. Ils protestèrent auprès de Charles-Quint, et ils obtinrent gain de cause. Aujourd'hui les citoyens de Salamanque dorment paisibles, et leurs rues sont silencieuses. Mais ce silence est le symbole d'une mort. Il n'y a plus dans la ville qu'une ombre d'université où l'imagination a peine à réveiller les fantômes des étudiants disparus.

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