‹ Propos d'EspagneChapitre 11 sur 22 · L'ESCORIAL · texte numérisé non relu

L'ESCORIAL

Si le froid ennui s'est établi quelque part, il loge assurément dans le palais du morose

Philippe II. La porte grise a des clous dorés, mais il semble qu'ils ne reluisent pas. Au bout d'une cour très vaste, une large façade dresse son fronton triangulaire, ses colonnes doriques et ses statues de Josaphat et d'Ezéchias, de David et de Salomon, de Josias et de Manassé. Les pierres sont belles, mais elles restent tristes. Deux tours carrées s'élèvent avec une horloge et un dôme arrondi qui finit en pointe, mais elles ne rient point sous le soleil. C'est l'ennui encore qui se promène dans les larges couloirs circulaires. Et il entre avec vous dans l'immense église. Les colonnes plates sont énormes, et la voûté centrale a des proportions effrayantes. Le chœur est au premier étage et ne coupe point la perspective. Il y a, par suite, des masses d'une imposante simplicité, mais Ton n'y sent qu'une mélancolie écrasante. Luca Giordano a peint des fresques au plafond, et elles ne pouvaient pas ne pas être froides et ternes. En vain a-t-on superposé au-dessus du grand autel des colonnes des quatre ordres, le dorique et l'ionique, l'éolien et le composite. En vain a-t-on entassé l'or et l'agate dans les chaires à prêcher. En vain.

dans une chapelle obscure, a-t-on pose sur le front de la « Yirgcn de la Consolacion » une auréole dorée à outrance. Tous les ornements s'effacent et toutes les élégances pâlissent dans les étouffements de cette grandeur morne. Je ne vois de vie que dans une jeune fille agenouillée en une extase douloureuse. Elle échappe à l'ennui par l'intensité de la souffrance.

Si une plaie ne saigne- point dans votre âme, si vous ne cherchez point l'oubli de vos maux dans une apathie berceuse, n'entrez pas dans cette bâtisse immense dont les sommets dessinent le gril de saint Laurent. Loin d'y être brûlé par la foi, vous sentiriez un froid mortel se glisser dans vos veines. Il semble qu'une fée ait maudit le berceau de Philippe IL Elle a touché son front de sa baguette, et sans doute elle a parlé ainsi : « Tu posséderas toutes les puissances et tu t'attireras toutes les adorations. Le soleil ne se couchera jamais sur tes terres, mais jamais il ne se lèvera dans ton cœur. Bâtis des palais ou des églises, tu n'éprouveras jamais la gaie lé de l'œuvre accomplie. Tu te promèneras dans un luxe froid, et ta prière te lais-

sera glacé. Tu connaîtras les plus grands artistes de ton époque, mais tu ignoreras toujours les tableaux où reluit la joie humaine. Autour de toi, un nuage sombre te cachera les éblouissantes lumières qui ne luiront que pour tes sujets. »

La prédiction s'est réalisée. Un moment, Philippe II, vainqueur à Saint-Quentin, a cru ressentir quelque satisfaction intime, et triomphant, il s'est écrié : « Saint Laurent m'a sauvé de mes tristesses rigides. Saint Laurent recevra de ma reconnaissance un témoignage magnifique, un monument énorme, une merveille où toutes les richesses entassées chanteront ma gloire et mon bonheur. » Et Philippe II fit construire TEscorial. Et chaque jour, du haut dun rocher voisin, il regardait s'élever ces façades immenses avec une tour à chaque angle. Mais il avait beau dépenser des millions, il ne pouvait plus retrouver même l'illusion de la joie. Il mourut ennuyé comme il avait vécu. Après lui, on acheva le grand dôme de l'Église qui domine les deux petits dômes du palais. Et quand tout fut fini, il se trouva que l'esprit du feu roi planait encore dans cette froide enceinte,

et depuis il ne s'est plus envolé. Si vous allez à FEscorial, et si vous n'êtes point philologue, n'entrez même pas dans la bibliothèque, faites un tour dans les allées du parc, regardez passer quelques jolis profils de femmes et reprenez vite le train. Vous verrez de la portière le palais de Philippe II, le temple de l'ennui. Et désormais n'y revenez plus. La joie est rare; craignez de la perdre.

Tolède,

Il est clans plus d'un pays d'Europe une cité, une seule, qui semble avoir concentré en elle toute Tàme du passé national, et qui, lorsque sont venus les temps nouveaux, s'est endormie pourne pas les voir, et, se refusant aux transformations, a éloigné d'elle les activités fiévreuses de la vie pour n'être plus qu'une tombe et un musée. Cette cité honnie des économistes et adorée par les artistes, c'est un peu Nuremberg, c'est davantage Bruges, c'est beaucoup Sienne, et c'est surtout Tolède.

L'arrivée à Tolède répond à toutes les attentes et prépare les curiosités sacrées. A droite, la plaine jaunâtre et les arbres qui suivent le Tage. L'oeil se perd d'abord dans cette étendue grave. Puis il se fixe sur la

lio;ne verte qui encadre les eaux boueuses, il accompagne le fleuve et vient avec lui décrire autour de la colline une courbe caressante, il commence à prendre possession de cette ville où il suppose tant de merveilles. Mais avant de se lever vers elle, il s'arrête longuement sur le décor nouveau qui se dresse à sa gauche. Ce sont maintenant des rochers arides, des barrières farouches où le Tage a peine à glisser ses eaux dolentes. Et c'est un peu toute l'Espagne que ces pierres abruptes à côté de ces champs de blé, c'est l'abstraction mystique à côté des espoirs grossiers, don Quichotte à gauche, à droite Sancho Pança.

Vue d'en bas, avec son cercle de pierres dentelées que dominent des flèches d'église et les murs de l'Alcazar, la ville se profile comme un château fort sur un vieux médaillon. A mesure que monte la route sinueuse, le dessin grossit, le bas-relief prend des ampleurs de sculpture, les formes s'accusent et s'affermissent, le médaillon va s'ouvrir. Cependant le soleil flamboie. Sur toutes ces choses fanées il jette une clarté pure. C'est un royal manteau qu'il met à cette cité qui

TOLEDE 93

luit dans l'espace comme dans Timagination. Ce ciel sans nuage où l'horizon semble de la lumière en fusion, cet air si subtilement impalpable, voilà bien le cadre qu'il faut aux vieilles villes qui sont des écrins. Le feu purifie tout. Le soleil de Tolède a brûlé la blancheur des murs, et il les a faits propres à force de les brunir.

Dans la ville, ce sont les enchantements de l'ombre. Les rues étroites tournent en replis incessants pour échapper à la pluie de feu qui tombe du ciel. En voici ([ui s'ouvrent et en voici qui se ferment, on ne sait pourquoi; et ce mystère fait leur charme. Il y a plaisir à se perdre dans ces couloirs obscurs et frais. L'œil indiscret fouille à travers les portes entr'ouvertes. 11 distingue, derrière les fleurs de fer de la « cancela », les fleurs de stuc des murs du patio, et les fleurs vivantes qui dressent leurs aspirations vagues, du haut des vases, vers la fraîcheur du jet d'eau. Sur les murs, parfois de vieilles colonnes encastrées, des chapiteaux surmontés de lions, et, dans ce cadre seigneurial, des portails vermoulus piqués de clous énormes. On retrouve la Tolède du XIII® siècle, la brillante capitale où

les poètes de l'âge d'or ont mis la scène de tant de duels et de duos d'amours. Il y avait alors du sang et de la volupté qui flottaient dans l'air, et la trace légère de ce parfum sauvage surexcite pour un instant nos âmes pacifiques.

De la porte Visagra une route mène à quelques pierres qu'on appelle ruines romaines. Là sans doute se dressaient l'amphithéâtre et la naumachie qui affirmaient pour les tributaires de la ville éternelle le droit imprescriptible de s'amuser en rond après avoir payé l'impôt. Ces édifices se sont renversés, et on ne le regrette guère. C'est que rien ne s'y rattachait qui nous dise encore les imaginations primitives. Aucun conte joli n'a poussé dans ces enceintes imposantes ; et, comme les peuples sont toujours de grands enfants, ils ne gardent souvenir que des forêts où quelque belle dormit cent ans, des palais qui furent le théâtre de mystérieux enchantements. Pourtant, sans parler de la langue, la tracé des Romains est profonde en Espagne. Les 17 conciles que les Goths tinrent à Tolède n'ont pas eff'acé du droit espagnol tous les souvenirs de leur orfranisation mu-

nicipale. Mais ce peuple-roi qui a conquis et régi le monde tombe presque dans les obscurités de l'inconscient, parce qu'il n'a pas su laisser une légende sur ses puissantes maçonneries, pour que, dans les écroulements d'aujourd'hui, une fleur s'épanouît sur tant de ruines.

Que d'histoires, au contraire, gracieuses ou terribles, pourraient raconter les murs bâtis par Wamba ! Devant les yeux qui se souviennent passent des fantômes armés, comme on apprit à les connaître dans les vieilles images et dans les vieux textes. Avec eux des idées s'éveillent de respect de la foi jurée, de dévouement à la vengeance de l'injure, toutes ces manifestations de l'orgueil sauvage des Germains qui, mises à profit par le christianisme, transportées en Espagne et aff'ermies encore par le génie grave des Goths, surexcitées enfin par l'invasion arabe, ont fait fleurir le point d'honneur. Il fallait cette variété de races, il fallait ces contrastes énergiques qui dans Tolède ont éclaté, et il fallait aussi ce soleil incandescent qui brûle toujours ces murailles pour fondre en un mélange d'une étrange saveur tant de diversités pitto-

resques. L'Espagne n'aurait connu, avec les Goths, que l'organisation alors européenne du régime féodal, et, du haut de leurs remparts, les Tol'édans n'auraient pu contempler tour à tour que des conciles de prélats et de grands vassaux, que des prouesses ou des brigandages de gentilshommes. Mais, là-bas, sur la rive du Tage qui, sorti enfin des rochers qui l'enserraient, va couler librement dans la plaine en de lentes sinuosités, il s'est trouvé qu'un jour le roi Rodrigue a regardé trop longtemps et trop bien vu la fille du comte Julien. Et c'est pourquoi ces mêmes yeux ont dû s'ouvrir pour distinguer à l'horizon l'étincellement des casques des Maures. Et c'est pourquoi la belle Florinde est à jamais maudite, quand elle devrait être éternellement bénie. Grâce à elle, les Goths et les Ibères ont pu connaître les tristesses bienfaisantes de la défaite et de l'invasion. Grâce à elle, le sol de sa patrie s'est couvert de merveilles nouvelles, et le sang de ses concitoyens s'est échauffé d'ardeurs orientales. Dans sa lutte incessante contre l'infidèle, l'Espagne ne s'est pas seulement reconstituée, elle s'est véritablement conquise. Elle lui doit les op-

TOLKDK 97

positions vigoureuses, c'est-à-dire roriginalité de sa littérature et de son art, et elle lui doit aussi, par les énergies patientes qu'elle apprit, d'être arrivée la première, dans l'Eulope moderne, au rêve passager d'une domination universelle. F>t, eommo la vie s'en est retirée au moment oii les autres nations allaient être en proie au progrès scientifique, elle est demeurée, avec presque toutes ses véritables richesses, avec toutes ses puissances de suggestion, la terre chérie de tous les amoureux des vieilles et belles choses.

Le génie arabe a si bien conquis Tolède qu'il n'a pas cessé de la décorer jusque sous la domination des rois chrétiens. Avant d'être des églises, Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora de l Transita furent des synagogues, et les ouvriers qui les construisirent les parèrent comme des mosquées. Mais ce style (( mudéjar » n'a rien produit d'original. Si Ton veut admirer à Tolède un gracieux spécimen d'architecture mauresque, il vaut mieux voir et revoir la mosquée oi^i Alphonse ^T entendit en io85 sa première messe, la jolie petite église du Christ de la Lumière. Sur la

farade très simple, quatre dessins d'ornementation arabe dont la coLdeur verte s'est adoucie en des pâleurs charmantes. A Tintérieur, des colonnes d'où partent, pour soutenir la voûte, quatre arcs en fer à cheval. Dans les niches qui surmontent l'autel, à côté d'une ^'ierge dont la robe bleue se fleurit de roses, un Christ très brun rappelle l'Orient, avec sa chevelure d'ébène, sur sa croix noire où éclate son jupon blanc. Sous cette image sombre, il est, tout aussi bien que sous les traits attendris que sculpta Montaîiés, le « Seigneur de Toute Puissance ». Un jour, le Cid Campéador, tout bardé de fer et d'orgueil, passait devant la petite église. Brusquement son noble coursier s'arrêta et ploya les genoux sur la pierre. Le héros vit alors, à travers la porte entr'ouverte du sanctuaire, le Christ d'ébène luire dans l'ombre, et dévotement il se signa.

La cathédrale de Tolède s'est élevée sur l'emplacement de la mosquée principale, et le plan en fut tracé d'après le style gothique primaire du Nord de la France. L'influence des Maures n'y a pas pourtant entièrement disparu. Une chapelle dite mozarabe garde

le souvenir du temps oii les chrétiens conservèrent, sous le joui;- niahomctan, le rite antique que plus tard le rite grégorien ne |)ut complètement supplanter. Mozarabe, Tolède ne le fut pas seulement par son culte, mais aussi et surtout parla pénétration incessante delà civilisation de ses vainqueurs. Les éléments les plus opposés s'y rencontrent, fleurs savoureuses de tant de plantes entremêlées. De ces parfums du Xord et du Midi, Tolède a fait une essence pénétrante, et elle Ta versée toute entière aux pieds de la « Virgen del Sagrario ».

Il y avait, au temps des apôtres, une image vivante de la divine mère du Christ. Ses yeux s'illuminaient d'une sérénité grave, ses sourcils étaient deux arcs d'amour. Son visage brun et ses mains brunes se détachaient d'une robe argentée oîi des diamants étincelaient. Assise sur un siège de bois sculpté, elle tenait dans ses bras un enfant qui semblait sortir de son cœur. Des vertus merveilleuses s'attachaient à sa possession. Sans doute, elle était l'œuvre de quelque ange, et saint Eugène, qui l'apporta à Tolède, ne pouvait faire à la ville un don plus précieux.

Déposée religieusement dans Téglise de sainte Léocadie, elle était le port et la consolation suprêmes, la source vive et la manne céleste. Le jour où saint Ildefonse réfuta victorieusement l'hérétique Pelage, la Vierge lui apparut pour lui porter une chasuble. Désormais Tolède pouvait compter sur la protection mystérieuse de la relique sacrée ; elle avait, elle aussi, son Palladium. Mais, par la faute du roi Rodrigue, l'infidèle envahit l'Espagne, il pénétra dans sa capitale. La piété du o-ouverneur Godman déroba à ses regards impurs l'image sacrée, symbole des revanches certaines. Puis vinrent les jours heureux où Alphonse VI chassa les Maures. Alors l'illustre archevêque français Bernard et la reine Constance retirèrent du puits qu'une voix divine leur découvrit la Virgen del Sagrario. Alors leur zèle pieux souleva les âmes, alors Féo-Use de sainte Léocadie s'épanouit en cathédrale.

Voilà l'histoire que conte Calderon. Il était chanoine et il avait lu de vieux parchemins. Si pourtant son récit vous paraît une poétique légende, apprenez qu'elle est vraie d'une vérité supérieure, puisque lesGoths, les Arabes

et les Français y tiouvent leur place légitime, puisqu'elle explique les diversités gravées sur la pierre ou sur le bois. Les savants <jui étudient le passé y introduisent plus d'une fois de méthodiques inexactitudes. Les poètes qui embellissent les traditions populaires manifestent souvent la vérité profonde à travers l'erreur superficielle. Assurément Tolède ne vient pas de l'hébreu Toletot qui signifie « fondation de beaucoup ». Assurément ce n'est pas Nabuchodonosor (|ui a bâti son enceinte, tramant après lui des Egyptiens et des Perses, des Mèdes et des Chaldéens. L'étymologie de Calderon n'est qu'une fantaisie philologique, un peu plus forte que tl'autres qui s'enseignent. Mais cette fantaisie a sa raison. Tolède est bien une Toletot. Malheureusement on n'a pas toujours respecté cette « fondation de beaucoup. » Plus d'un vieil édifice s'est vu infliger des utilités modernes. Ah ! les pauvres églises désaffectées ! Elles semblent mendier des étrangers (jui passent une prière doucement attendrie au souvenir de toutes celles qu'elles abritèrent. Elles ont les tristesses fanées des choses nobles avilies. Les écroulements gar-

(lent une poésie tant qu'ils échappent aux profanations. Mais de voir, à travers les colonnes élégantes où la porte s'encastre, un gymnase installé sous une nef, c'est peut-être un orgueil pour les conseillers municipaux de Tolède, c'est une étrange émotion pour ceux qui ont la piété suprême du passé. La place manquait-elle pour les exercices du collège militaire ? Et fallait-il nécessairement l'emprunter à la Sainte-Croix ? Fallait-il absolument installer un corps de garde dans une autre église, et nulle part ailleurs ? Je ne sais, mais quelle douloureuse violation ! Les pierres aussi ont leurs habitudes, et, comme les vieilles gens, n'aiment point qu'on les change. Elles ont droit au respect, à l'oubli du moins qui les préserve des replâtrages- L'âge a posé sur elles une teinte vénérable et inimitable. C'est qu'elle est la vie même de cette matière inorganique, la trace demeurée de toutes les vibrations qui la frappèrent, elle est de la lumière enfouie ; et peut-être aussi des oreilles plus subtiles que les nôtres y percevraient-elles l'écho des larmes qu'elle entendit. Pourquoi graver sur cette empreinte sacrée les cris sonores des commandements

TOLEDE 103

militaires ? S il n y a plus assez de voix pieuses pour remplir encore du murmure familier des oraisons, il y a du moins assez de silence pour ne point troubler son sommeil. Les vieilles pierres ont une àme.

La vie héroï((ue et religieuse de l'Espagne n'est pas la seule que nous racontent les vieilles pierres de Tolède. On lève la tète et sur une plaque on lit : « C'est ici riiotellcrie du Sévillan ; c'est ici que Cervantes écrivit sa fameuse nouvelle : l'Illustre Ecureuse. » Tout un monde disparu réapparaît dans ce décor. On oublie pour un moment, car l'imagination fait parfois de la mémoire une réalité étrangement actuelle, on oublie son costume terne et ses coutumes grises, et on devient un peu contemporain de Carriazo et d'Avendaiïo. Bienheureux héros de Cervantes! Ils partaient de Burgos sous le fallacieux prétexte d'étudier à Salamanque, lâchaient leur gouverneur à Valladolid, gardaient l'argent, et en route pour les pêcheries de Zahara, pour la terre libre des osselets et des cartes, des chants et des danses, des querelles et des vols. Mais on passait par Tolède et Avendaiio tombait amoureux

de la belle servante Costancica. C'était alors la folie amoureuse après la fièvre crindépendance, les jalousies au bruit des sérénades, les mépris essuyés et la passion accrue par les froideurs vertueuses ; c'était la gène incessante du gentilhomme qui s'est fait valet, et les espoirs désespérés jusqu'au jour où, comme en une comedia, venaient les reconnaissances et les mariages. Des cruches cassées et des guitares, des séductions et des disputes, beaucoup d'amour, un peu de sang, que de peintures pour le nouvelliste qui observait autant qu'il inventait ! Pas une méchante auberge que n'illumine un souvenir pittoresque, pas une où l'on ne puisse placer quelque nuit de Tolède, et imaginer, comme dans la comedia de Lope, une Lisena ingénieuse brouillant les rendez-vous pour reconquérir son bel amoureux.

Le souvenir des antiques hôtelleries se retrouve encore dans ces sortes de maisons bourgeoises, dans ces « casas de huéspedes » qui sont les vrais hôtels à l'espagnole. Les lits n'y sont pas très doux, la cuisine n'y est point faite pour les estomacs délicats. Mais, autour des pois chiches inévitables et quoti-

TOLEDE 105

diens, que de figures avenantes qui vite deviennent des visages amis ! La présentation se fait sans lettre préalable et sans morgue, par l'échange seul d'une parole et d'un sourire. On fait bientôt partie d'un milieu qui vous adopte et (jui se livre sans gène à vos curiosités. On cause politique, avec passion, mais sans inquiétude, car l'Etat s'est chargé des obligations jadis inévitables, et il ne reste plus que le plaisir supérieur et sans mélange de la critique impitoyable. Dans la fumée incessamment entretenue montent les projets fantaisistes de réformes, les satires amères sur les corruptions administratives, et l'on dort plus paisible après ces exercices spirituels. Jamais de calcul aigre de tous les bénéfices manques, à peine une mélancolie résignée à la mévente des vins ou du blé. Pourcjuoi s'en voudrait-on de sa médiocrité ou de sa misère ? C'est la faute au gouvernement. Ne disons pas trop de mal de ce fatalisme. Il entretie|;it et protège le sommeil de l'antique cité.

Le départ de Tolède est presque douloureux. 11 semble qu'on est en deuil de tout le passé qu'on a revécu. A pas lents on remonte

une dernière fois à TAlcazar. Le ciel est d'une pureté divine. Les toits se pressent et se découpent sur l'horizon où se dessine la ligne bleue des collines. Les flèches des églises se détachent, on les reconnaît et elles vous répondent, chacune avec sa légende. On se retourne. Et c'est maintenant la campagne, c'est le fleuve capricieux aux sinuosités vertes. La plaine parle à son tour. Là-bas peut-être fleurissaient les jardins où Galiana attendait le beau Franc qui la délivrerait du géant Bradamant. Sous cette roche noire, sans doute, Recisundo a triomphé de la bête sauvage qui lui prédit les curiosités funestes de son descendant Rodrigue. N'est-ce point près de ce pont qu'Alphonse VIII et la belle Juive promenaient leur passion coupable le jour où ils retirèrent de l'eau une branche d'olivier et la tête d'un enfant mort ? Quel admirable décor! Les vers de Luis de Leôn viennent naturellement l'animer. On entend chanter dans sa mémoire la fameuse prophétie du Tage. L'on voit le fleuve, sous son aspect antique, soulever sa tête vénérable et annoncer au roi Rodrigue les épouvantements qui s'approchent : « Pauvre Espagne, et pauvre

Tolède ! Vous vous souvenez encore de l'entrée triomphale de Wamba, et vous vous glorifiez de la monarchie des Goths. Mais la noire armée des Maures s'assemble et s'apprête, mais les voiles d'Afrique se gonflent sur la mer, mais les Barbares arrivent avec des chaînes. »

Le Tage pouvait dire pis encore à sa l)onne ville de Tolède : « Oui, les Arabes te j)rendront, et longtemps ils te garderont. Pourtant d'autres maux, et de plus grands, te sont réservés. Tes vainqueurs te donneront au moins une consolation de ta défaite, il t'enrichiront de leur féerique industrie. Mais, après eux, la vie se retirera peu à peu de tes murailles. Il ne te restera que la grandeur mélancolique de conserver à peu près intacts, pour d'autres Barbares voyageurs, les souvenirs de toutes tes gloires évanouies. Heureuse si ton image se reflète dans le regard d'un bohémien, trop heureuse si parfois ton âme se communique à quelque âme d'artiste qui tressaillera d'un mystérieux enchantement.

Séville,

Séville est vivante et exubérante. Elle a eu le tort de salir la robe brodée que les Arabes lui avaient mise ; mais elle a eu le bon goût de ne pas chercher, pour affirmer qu'elle n'est pas morte, à se renouveler à reuroj>éenne. Elle a bien une large place et une longue avenue; mais ses rues sont presque toutes étroites et tortueuses. Aucune symétrie forcée. Des tournants bizarres, et des quartiers confus, où, même avec un plan, on peut éprouver Finquiétude charmante de se perdre. Les maisons sont restées mauresques, car le soleil est resté brûlant. Il faut, pour que la vie soit ici possible, ces balcons fermés qui se touchent presque et ces « patios » ombreux sous les toiles tendues.

Voici enfin une ville oii la vie moderne

s'agite dans un cadre antique et qui n'est pas morte d'être demeurée pittoresque. Les tramways courent l'un après l'autre dans les rues les plus larges, et l'on s'étonne, quand ils passent, de ne pt^ut être écrasé contre le mur. On devrait comprendre alors les avantages de nos grandes artères. On les comprend en effet, mais on ne les regrette pas, car on se souvient de quel prix on les paye. On préfère errer à l'aventure, et lire sur les écriteaux les histoires qu'ils rappellent.

Voici la rue du Chandelier. Pierre le Cruel y passait un soir incognito, et il profita d'une rencontre imprévue pour se débarrasser d'un mari gênant. Mais une vieille entendit le bruit, et, là haut, de cette fenêtre grillée, elle reconnut le meurtrier. Et c'est pourquoi, là-bas, dans une niche, s'enfonce le buste du roi. On revoit la scène, et l'on revit l'époque. Changez le décor, élargissez la rue, et pavezla de chêne. Le crime royal n'est plus qu'un assassinat vulgaire ; tout l'intérêt en a disparu.

Les maisons neuves ont parfois aussi leur histoire. Sur la place del Diique, on admire un fort bel hôtel mauresque. Le style n'en

nu PROPOS D'ESPAGNE

est pas toujours très pur, mais il est toujours très riche. Devant les arabesques fleuries, on envie le propriétaire qui eut le bon goût de copier les maîtres de la décoration, au lieu de réclamer une nouveauté médiocre. Ce grand seigneur eut du goût en effet, mais il eut moins de fortune. 11 n'épargna rien pour se faire un intérieur de calife, et quand tout fut fini, quand les arcs et les colonnes se dressèrent et s'épanouirent sous les plus délicats ornements, il se trouva que le noble gentilhomme eut juste de quoi tout' payer. Son orgueil avait calculé de trop haut, et, comme il avait plus d'une année à vivre, il revendit son hôtel pour un morceau de pain. Aujourd'hui, dans le palio magnifique, un industriel a installé un magasin de tissus. Je rêve d'un Etat qui aurait acheté le palais et qui aurait dit au grand seigneur ruiné : « 11 faut un gouverneur à cet Alcazar. Ce sera vous. Je dispose d'une décoration enviée. La voici. Les maîtres ne manquent point qui enseignent à compter. Puissiez-vous apprendre à quelques privilégiés à se ruiner pour créer du beau ! w Ce rêve est sans doute ridicule. Mais c'est la faute à Séville. Il ne me

serait pas venu à Paris, devant le palais de la Bourse.

A défaut d'une légende ou d'un souvenir pittoresque, on se heurte souvent à quelque usage ingénieux ou plaisant. Cette race aime le symbole, et s'en sert volontiers comme d'un signe simple et facile. Voyezvous une porte dont un battant reste fermé ? Il y a moins de huit jours que la mort est entrée dans cette maison. \'oulez-vous lire sur un mur les armes de la ville? C'est un rébus à déchiffrer. Derrière « No 8 do » il vous faut retrouver « Xo madeja do », c'est-àdire « No me ha dejado, elle ne m'a pas abandonné ». C'est le mot du roi Ferdinand qui glorifiait sa cité fidèle. Les Sévillans en ont illustré leur blason. Ils ont imaginé ce 8 pour représenter un écheveau, « una madeja », et donner ainsi à leur légende le charme d'une figure mystérieuse. Autres rencontres, autres symboles piquants. Errer à travers les rues de Séville, ce n'est pas, comme à Tolède, retrouver à chaque coin un passé merveilleux qui surgit. Mais, si ce n'est plus la vie en songe, ce n'est pas non plus la vie banale qui coudoie des vulgarités satisfaites ou fiévreu-

il2 PROPOS D'ESPAGNE

ses. C'est une ville qui se rajeunit dans son ancien décor. Par ce qui s'y mêle du temps jadis et du temps présent, elle éveille tour à tour des curiosités et des souvenirs; elle enchante et elle divertit. Elle ne permet pas les longues mélancolies, et elle en garde juste ce qu'il faut pour poétiser ses visions. Elle se souvient toujours qu'elle est la ville où l'on s'amuse.

La grande affaire à Séville, c'est en eflet de s'amuser. On s'amuse toujours, parce qu'on porte la joie dans son cœur. Les cités gaies ne sont pas les plus riches. Il ne leur faut pas les dernières inventions des hommes pour donner l'illusion du divertissement. Pourvu que le soleil y luise, et que la vie y soit facile, c'est assez pour qu'il n'y ait pas plus de brume sur les visages que dans l'air. On ne trouve pas à Séville des plaisirs extraordinaires. Mais dans la banalité des ordinaires distractions, les rires naissent plus vite qu'ailleurs et plus souvent se renouvellent. Les cafés n'ont pas des tables bizarres et des sièges fantastiques, et pourtant, quand on s'assied, on dirait qu'autour de soi flotte je ne sais quel bonheur. On y entend parfois une musique

médiocre. Pourquoi donc ce besoin irrésistible d'en marquer la mesure ? C'est que de tous côtés les pieds trépignent d'aise, les contes joyeux se préparent sur les lèvres. La joie se communique tout aussi bien ([ue l'ennui. Rt ici il y a de la joie partout. Une lémme passe avec son enfant endormi sous son bras. Elle est pauvre, et le journal qu'elle vend lui rapporte à peine quelques sous. Mais on ne songe point, en la voyant, qu il peut exister de la misèie et de la souffrance. Pas ime ride ne plisse son Iront, pas une trace sur sa bouche du rictus amer du malheur. Elle sourit sans effort. Peut-être couche-t-elle à la belle étoile, mais il fait si doux la nuit et les étoiles sont si belles !

Il n'est pasjusqu'à la musi(juc militaire qui ne prenne à Séville un charme particulier. Elle joue tous les soirs d'été sur un kiosque sans dôme, enguirlandé de lumières blanches. Tout autour, la place s'étend, et on la trouverait trop grande, trop européenne, si de hauts palmiers n'y étendaient leurs feuilles larges et paisibles, si le ciel n'y faisait pas scintiller son manteau bleu pailleté d'or. Des airs de danse sautillent dans l'atmo-

sphère chaude. On respire des sourires et des désirs. Des mélodies sévères froisseraient l'oreille dans ce décor. Il ne faut pas qu'une plainte monte dans les douceurs de la nuit. Klle risquerait de refroidir cette chaleur de l'âme qui va faire éclore tant de douces conversations, générales ou particulières, amoureuses ou plaisantes. Quand un Sévillan vous parle d'un joli morceau qu'il vient tl'entendre, soyez assuré qu'il ne se compliquait pas d'harmonies bizarres. C'était une mélodie facile, toute prête pour la danse. Je défie un orchestre d'acclimater ici les poèmes symphoniques de l'espèce ennuyeuse. Le beau, s'il est sérieux, n'excitera que des admirations sacrées, celles qui respectent sans comprendre. Les Sévillans ont en musique les mêmes sentiments que la plupart des Français qui, n'osant se réclamer d'Offenbach, invoquent Gounod contre Wagner. Seulement ils sont plus sincères et moins pédants. Ils ont d'ailleurs pleinement raison, parce qu'ils restent fidèles à leur race et à leur climat. Les brumes du Nord abritent les longues rêveries que caressent les lentes et monotones mélopées. Mais, s'il naissait un jour

SEVILLE Ho

SOUS le ciel d'Auclalousie un opéra, pardon, un drame lyrique toujours grave, où il n'y aurait pas d' « airs » à retenir et à fredonner, ce jour-là... ce jour-là serait bien étrange.

Les Sévillans n'ont pas même besoin de musique pour se diverlir. La promenade leur suffit. Sur la large avenue d'Hercule, encadrée par deux monolithes, il fait bon, les jours d'hiver, jouir simplement du soleil. C'est un plaisir facile et qui satisfait toute Tâme. Les hommes du Nord ne s'en doutent pas dans leur pays, mais ils le comprennent quand ils viennent à Séville. Ne rien faire qu'aspirer par tous ses membres la bonne chaleur qui rayonne, ce n'est pas seulement une joie physique, c'est un enchantement de tout l'être. Le feu des poêles convient aux mélancolies qu'il provoque ; le feu du ciel fait luire au-dessus des hommes un universel contentement. Tout en se réchauffant à sa flamme attiédie, on se rappelle, mais sans tristesse, les fêtes passées qui bientôt vont revenir. Derrière les verts paysages de ses tentures, on reconnaît la maison de Cara- Ancha. Les souvenirs de sa gloire raniment aussitôt la conversation qui allait languir. On

se redit comment il maniait la cape et les prouesses qui lui valurent tant de bravos. On joint le geste à la parole. Avec une canne et un manteau, on improvise une corrida. On rentre chez soi content de soi-même, parce qu'on s'est beaucoup dépensé.

Se promener! La chose délicieuse! Et qui poui-rala dire s'il n'a j)as flâné un beau soir d'été sur les allées des Délices jusqu'à l'heure où les étoiles se lèvent? Les acacias sont beaux sur le bord du Guadalquivir, et le jardin de l'Infante mêle avec grâce les palmiers et les eucalyptus à nos arbres d'Europe. Mais l'agrément de ce décor est dans les hommes bien plus que dans la nature. Les calèches passent et repassent, et les piétons les contemplent avec une curiosité dépourvue d'envie. Les uns remercient les autres deleurfournir une admiration ou une malice. Les uns par les autres, tous se réjouissent. Les femmes ont une fleur dans les cheveux, une autre sur les lèvres qui est le sourire épanoui de leur jeunesse et de leur beauté. Pourquoi ce spectacle si simple éveille-t-il l'idée d'un charme tout nouveau ? 11 y a de belles allées ailleurs, et de jolies toilettes y luisent. Pour-

SÈVILLE 117

quoi cette ivresse étrange qui se lit sur tous les visages? Je n'explique pas, je constate. Rappelez-vous un de vos grands bonheurs, et comme tout alors vous paraissait l)eau. Vous savouriez chacun de vos pas. Se promener à Séville, c'est savourer son incessante joie de vivre.

Il ne faut pas demander à ce j)euple de s'asseoir trois heures durant dans un théâtre sérieux. Suivre une intrigue lente, appliquer son esprit à des complexités psychologiques, étrange manie des hommes qui ne sanuisent qu'à s'ennuyer! Les directeurs de troupe ne feront pas fortune à Séville. Parfois ils attireront le public pour quelque drame héroïque où il y a sur la scène plus d'actions que de réflexions, plus de saillies du « gracioso » que de monologues de l'amoureux. L'opérette aura des succès plus durables, si elle est courte, et si, comme dans Pepe-Hillo, elle représente une corrida. Mais ce sont là des plaisirs d'exception. Quand on est lassé delà promenade, on cherche ailleurs une source nouvelle de plus vives émotions. Si on est deux, on va goûter l'ombre des « VentUlas». On monte sur un pont de Triana en minia-

tiire. On s'amuse d'une Tour de l'or en bois. Et cet intermède suffît pour renouveler la soif d'amour et d'eau fraîche. Les soldats et les gens du peuple vont attendre la sortie des cigarières. Le défilé dure une heure, et qui leur paraît si courte ! Les ouvrières passent, jolies parfois, laides souvent, jamais médiocres. Une bousculade. C'est Carmen qui passe, la Carmen classique, la bohémienne dans la sauvage beauté de son type. De tous côtés, des railleries partent et des ripostes, brutales d'ordinaire, mais d'ordinaire plaisantes. Le tramway arrive, et le conducteur tape brusquement sur sa machine pour effrayer les peureuses. Un petit cri, un léger mouvement, des rires qui se communiquent. A défaut de paroles, des œillades qui en disent plus long, non pas furtives et brillantes, mais lentes et chaudes. Une figure ainsi regardée ne doit plus sortir de la mémoire. Pas un chapeau pour abîmer le luxe de ces chevelures. Rien qu'une fleur, rouge ou blanche, dans la soie, noire ou blonde, où la tète s'encadre. Des jupes vulgaires, mais un pied presque Toujours petit, et toujours bien chaussé. C'est la coquetterie des cigarières.

Elles sortent, elles sortent encore ; des groupes se dispersent, d'autres se reforment. Les brocards ne s'interrompent jamais. Mais cette atmosphère est dangereuse. Des rixes éclatent quelquefois entre soldats. 11 y a encore des Josés, et, quand le sabre se tire, il y perle bientôt une goutte de sang. Voilà le drame véritable, de plus en plus rare, mais qui se joue de temps à autre pour justifier Mérimée. Cependant la Renommée se dresse sur la manufacture, la trompette à la main. Elle sonnera quand elle verra une femme vertueuse. Elle n'a pas encore sonné.

Les convenances modernes ont enlevé beaucoup de clients à la sortie des cigalières. Les cafés chantants gardent toujours leur succès et leur animation. Sur la scène assez petite, des hommes et des femmes sont rangés sur des bancs. Les hommes pincent de la guitare, et les femmes l'une après l'autre se livrent aux contorsions d'une danse populaire que leurs compagnes rythment sur la paume de leur main ou au son des castagnettes. Beaucoup de bruit, peu de grâce. La Sévillane du café chantant ne diffère pas beaucoup d'une aimée. Son costume est

moins joli, moins expressif surtout. Mais elle danse avec les mêmes mouvements, et ce ne sont pas les jambes qu'elle agite le plus. De temps à autre, les guitares s'arrêtent. La danseuse alors s'amuse à faire claquerses doigts comme des castagnettes. Puis elle s'empresse d'aller boire aux frais de l'étranger novice ou du compatriote libidineux. Une autre la remplace et chante une mélodie de Mâlaga. C'est une mélopée traînante, héritée sans doute des Arabes. Aujourd'hui encore, dans le désert, les Bédouins, après le repas du soir, poussent d'analogues glapissements. Des variations monotones et interminables. Comment le souffle humain peut-il être capable d'une pareille tenue ? L'effet serait sans doute saisissant dans l'immensité des sables gris, sous la lune blanche éclairant la solitude infinie. A la lueur des becs de gaz, dans cette salle enfumée, ce chant est lugubre comme la complainte d'un aveugle. On est bien aise qu'il finisse. Mais pourquoi cette brune admirable arrive-t-elle vêtue d'une jupe bouffante, avec de faux airs de danseuse française ? J'aime mieux ne pas la regarder. J'écoute encore la chanson d'Espartero hur-

SÈVILLE 121

lée par huit mâles à la voix raiique. Et je pars. Le café-chantant vaut bien nos cafésconcerts, mais il ne vaut guère mieux. Je ne doute pas quil ne plaise après un bon dîner, quand la bète digère. Je conçois ({u\in historien s'intéresse à y retrouverTécho des musiques arabes et l'image des divertissements mauresques. J'attendais mieux des danses de Séville.

J'avais tort de les juger par ce spectacle. Je les ai vues chez des amis, de ces amis qu'un jour vous donne en Espagne et dont on garde un long souvenir. Ma déception s'est alors changée en enthousiasme. J'ai compris que la danse était un art, et qu'elle méritait une Muse. Un rythme sautillant, mais savoureux. Deux jeunes filles, castagnettes en mains, l'une en face de l'autre, ondoient en délicieuses évolutions. Les bras se penchent et se relèvent, la jambe s'avance et se recule, mais sans acrobatie, sans sourire figé quémandant un bravo. L'œil reste calme et profond. On n'y lit ni contrainte ni subtilité. C'est un miroir où se noie l'immensité du désir. Pas de pensée qui flotte à sa surface. On n'imagine pas un globe qui, si

petit, donne si pleinement rillusion d'un infini oîi l'être tout entier se fond. Et quelle lumière dans ce noir! Ce n'est pas une étincelle, mais une clarté; ce n'est pas un éclair, mais un rayonnement. Les Arabes avaient raison de la comparer au miroitement d'une onde qu'aucun voyageur n'a troublée. A peine si ces visages nobles parfois se teintent de rose. Et je songe à la Leyla du calife Radhi Billah. Sa beauté restait toujours adorablement sereine. Mais elle rougissait quand le calife la regardait en pâlissant. « C'est le sang de mes veines, disait-il, que l'amour emporte et dépose sur sa joue divine. »

La danse est finie. La danse recommence. Un jeune homme vient maintenant se placer en face d'une jeune fille. Ces figures chorégraphiques ne semble point apprêtées. On dirait les phases naturelles d'une conquête d'amour. C'est une poursuite harmonieuse et souple, des bras qui se tendent, un corps qui semble se donner et qui s'échappe, des enlacements qui s'esquissent sans pouvoir se réaliser, des appels et des refus, des mépris qu'un geste change en déclarations, un triomphe final où la femme se promet et ne

se livre pas. Les yeux sont restés calmes. Mais comme ils ont lui ! On s'explique que cette langue n'ait qu'un mot pour dire aimer et vouloir.

Une Sévillane se lève et danse une « Malaguena ». On se rappelle le café chantant et les déhanchements désenchanteurs, et l'on s'étonne que cette grossièreté se transforme ici en une séduction si décente. Le même visage, mais un autre air. Le même rythme, mais une autre allure. L'aimée brutale est devenue madone. On dirait une jeune déesse qui détend ses membres alanguispar un doux sommeil et qui s'anime caressante sous le regard d'un dieu ravi. Elle saute légère, comme un oiseau sur une branche, et elle reprend sans brusquerie sa souplesse ondoyante. Je songe à nos contredanses, à nos ridicules trépignements. Je songe à nos étoiles d'opéra, et que leur attrait se réduit à des prodiges d'équilibre, à de pénibles contorsions mal déguisées par le rictus des lèvres. J'entrevois enfin qu'il y a un art du mouvement rythmé. Les anciens le connaissaient et nous l'ignorons. Nos plus riches ballets ne sont pas plus esthétiques qu'un

interminable défilé de figurants. Nos « pas de la séduction » sont des exercices d'assouplissement. Seules, les danses de Séville ont le reflet d'une beauté perdue.

Des accords de guitare. Voici le chant « flamenco », la mélodie qui garde le goût du terroir. Une note qui se prolonge et qui finit en rapides vocalises. La voix est âpre, mais pénétrante. Elle est faite pour les paroles. Il s'agit d'amour, mais non d'une mièvrerie de romance. Il est question de vengeance aussi souvent que de passion. C'est une folie, c'est une fièvre, jamais une sentimentalité vague. Autour de la chanteuse, les grands yeux noirs écoutent. Quelques taches blondes parmi ces sombres chevelures ; mais des traits d'une égale énergie. Le type s'y affirme plus que la physionomie particulière. On dirait des épreuves diverses d'un admirable original. On n'éprouve pas le besoin de choisir. On s'explique les vers du mathématicien Abu Ali. C'était un savant distingué, mais malheureux. Toutes les femmes lui plaisaient. Il ne pouvait en préférer aucune et il s'écriait en poète géomètre : « Elles forment un cercle autour de moi. Mon cœur en est le centre, et

les rayons de mon amour vont vers elles toujours égaux. » Pourtant les hésitations d'Abu- Ali n'empoisonnaient pas son existence. Il serait sorti désespéré d'un cercle de Sévillanes où, entre son cœur et la circonférence, il aurait lu cette désolante inscription : La polygamie est un cas pendable.

Rien no manque à la fêle, pas même le «gracioso». C'est un campagnard qui joue fort bien son rôle. 11 descend sans doute de quelque valet de Calderon. Il raille les danses et il les mime avec une amusante lourderie. 11 fait sa cour à une fillette, et ses déclarations ont une plaisante saveur. Partout les rires jaillissent, comme une eau vive inépuisable. Ce peuple aime la parodie autant que la grâce, tout ce qui est gai à côté de tout ce qui est joli.

Aussi de quels vœux impatients il appelle les fêtes d'Avril et de la Semaine Sainte! Pendant quelques jours, Séville se soûle de plaisirs. On ne vit plus chez soi. On habite une petite baraque improvisée sur la grande place de Saint-Sébastien. Toute la journée, sous les fleurs, on cause, on danse, on se repaît les uns des autres. On sort. C'est la pro-

cession qui passe. Les costumes antiques et modernes, les géants et les nains, les trésors religieux, les moines et les cagoules, les images de sainteté et les scènes de l'Evangile, toutes les couleurs qui flamboient dans Féblouissement du soleil. On adore et on admire. On est pris par Tâme et par les yeux. La piété est une émotion forte, partant une ivresse de plus. En voici une autre plus violente. Sous l'or du ciel, que la pourpre du sang est belle ! Elle coule dans les grandes corridas où les imaginations s'échauff'ent les unes les autres, par le contact de leur délire. Sur tous les visages, une fureur de se sentir vivre, de goûter jusqu'à en mourir les plus extrêmes jouissances. Tous ces plaisirs nous semblent grossiers. Ce sont les seuls qui soient véritables. Trop d'esprit nuit, surtout au bonheur. Et puis, il y a toujours une poésie dans la folie d'un peuple qui veut à longs traits étancher sa soif de rire. Il l'étanche en effet, et il garde de ces voluptés un regret violent, mais sans amertume. Il lui faudra attendre un an pour retrouver une pareille ivresse. jNIaïs il attendra en s'amusant.

11 y a des cités où la vie est une prison, et

il y en a d'autres où elle est un enterrement. Il y en a aussi où elle se déroule comme une agréable promenade, et il y en a même où elle est gaie. A Séville seulement, malgré toutes les inévitables tristesses, on la savoure comme une volupté.

Dans les Cathédrales et les Églises,

Les Églises d'Espagne sont à la fois des temples et des musées. Elles rappellent la piété qui les fit éclore, et elles expliquent le peuple dont elles abritent les adorations, A mesure qu'elles sortent de terre, à mesure qu'un siècle leur ajoute un ornement de plus, elles révèlent un trait nouveau du génie national qui se forme à l'école de l'étranger et tire son originalité du contraste et de la fusion de tous les éléments qu'il emprunte. C'est en France qu'il faut étudier la transformation des procédés romains et byzantins, la naissance et l'évolution des architectures romane et gothique. L'Espagne a profité de ces découvertes. Elle les a parfois, comme à Bûrgos, poussées jusqu'à leur perfection. Mais, s'il y a quelque intérêt à suivre dans

ses moniimenls religieux l'histoire de ses t onstiuctions, la promenade est peut-être plus instructive qui, de chapelle en chapelle et de chœu!" en cliduir, conduit et arrête (levant les plus pures nianil'estations des goûts les plus populaires.

Dans la cathédrale de Zamora. — La vieille porte et la grande voûte, les colonnes et les fenêtres pourraient servir d'exemples à une définition du style roman. J'en admire la simplicité forte, et je cherche l'Espagne à travers les chapelles grillées. La voici déjà «[iii se révèle dans un Christ de grandeur naturelle où sur Tivoire éclatent des taches <le sang. Au fond, une draperie noire; tout autour, de grands cierges et des fleurs mauves. Ce décor est saisissant, mais il ne doit pas étonner. Le réalisme du culte en Espagne explique le réalisme de la littérature. Ni la foi ni l'art n'y reculent devant l'horrible; ils y rencontrent même une saveur plus àprement séduisante.

A défaut d'une sensation farouche, il leur faut au moins l'étalage d'une richesse éclatante. Les murs et la grille du chœur sont une délicate dentelle de pierre ou de fer.

Les stalles font appel à tous les motifs de décoration. Les patrtarches et les feuillages, et, au-dessus, les apôtres et les évangélistcs sont sculptés avec un art minutieux ([ui ne se relâche jamais, de Nabuchodonosor à Moïse, à travers David et Samson. Il y a place aussi pour l'antiquité dans cette pieuse ornementation. Je vois la Sibylle sur l'une des portes, et, sous un des premiers bustes, je lis le nom du plus chrétien des poètes du paganisnie, de celui qui passa pour un des prophètes du Christ: « Yergilius Bucol. » C'est ainsi que, dans leur érudition confuse, les sculpteurs comme les écrivains cherchaient en Espagne leurs effets dans ce mélange des éléments antiques et bibliques d'où l'Europe moderne est sortie.

Ce luxe élégant devient franchement criard dans les deux chapelles qui entourent le maître autel. L'or y reluit sur les retables et sur des anges affreusement coloriés. Tant de richesses ont attiré trois femmes encapuchonnées de marron et enjuponnées de rouge.

Eblouies, elles se sont agenouillées en une prière immo])il(\ L'Espagnol est comme le taureau ; il va vers les couleurs qui brillent.

Et il aime surtout les petites chapelles oii il adore le j)atron qui sourit le plus à son imagination, ou bien la représentation du Christ et de la Vierge qui a le plus fortement secoué sa sensibilité. Aussi ne se plaint-il pas que le chœur coupe la perspective. Il ne voit pas dans l'Eglise une assemblée générale oii tous les cultes montent vers le Très Haut, mais un immense palais oîi chaque saint a son salon, et chaque salon ses clients.

Dans la cathédrale et a la Chartreuse de Burgos. — Comme la plupart des Eglises espagnoles, la cathédrale de Burgos a vu s'appuyer sur elle, comme sur un soutien toutpuissant, des maisons qui ont vieilli avec elle et qui sont un témoignage touchant de la familiarité première de la vie religieuse, mais qui sont aussi le désespoir du touriste. Ce n'est pas Notre-Dame de Paris dégagée des constructions étrangères et s'étalant sur sa place luisante comme un bijou sur un plateau d'argent. Ce sont des flèches merveilleusement dentelées qui se dressent au-dessus de maisons en ruine. En quand, les yeux en l'air, on a longtemps contemplé cette légèreté élégante que les siècles ont colorée, on

retombe sur un plâtras vulgaire qui vous enlève le plaisir de juger de Tensemble et le droit sacré d'en faire le tour. Mais l'imagination corrige la vision, elle écarte les laideurs qui déparent, et la cathédrale lui apparaît comme un chef-d'œuvre de l'architecture gothique.

Les chapelles sont un monde merveilleux où chaque époque a laissé sa trace, où s'est satisfait tour à tour chacun des instincts profonds du peuple espagnol. Philippe Vigarni, surnommé de Borgoùa, a écrit pour lui sur la pierre une épopée vigoureuse qui le prend par fàme et par les sens, qui lui raconte les souffrances de son Dieu avec l'énergie brutaie d'une réalité humaine. La simplicité de la sculpture antique se mêle dans ces reliefs aux angoisses tourmentées des Gothiques. Les saintes femmes sont belles comme des statues grecques, et on lit pourtant sur leur visage des douleurs pathétiques que la Grèce ne voulait pas connaître. Le mysticisme espagnol doit se complaire à cette contemplation. N'est-ce pas lui encore qui a peuplé la cathédrale de tant de Christs lamentables ? Il y en a de bois, verdâtres et sanglants. Il en

est de pierre que la couleur anime. Il en est même qui, tout en gardant la blancheur du marbre, essaient de figurer des larmes en de vivantes incrustations. L'horreur atteint son extrême limite avec le portrait de sainte Casilde. Le bourreau va trancher un des seins de la jeune fille pâle et stoïque, tandis que l'autre git à terre et que sur la poitrine une plaie allVeuse laisse le sang dégoutter. Ce tableau qui nous épouvante est un des aliments les plus savoureux de la piété espagnole. Il fut peint par Diego de Leyva qui mourut moine à la Chaitreuse de Miraflores. A côté de ces anatomies sanglantes fleurissent les allégories. Le réel n'étouffe pas ici le symbolique. On se repose des extases horribles à regarder sortir de la poitrine du patriarche Abraham un arbre immense dont chaque branche supporte un aïeul de Jésus- Christ. On était surexcité par le sang des martyrs. On s'apaise délicieusemcnten voyant les rameaux mystiques s'épanouir sous le regard de la Vierge couronnée, ou bien encore les Vertus se pencher sur le marbre des tombeaux. L'histoire entière est mise à profit pour une inépuisable figuration. Le paga-

l.li PROPOS D'ESPAGNE

nisme prépaie rAiicieniie Loi c|ui annonce la Nouvelle. Dans les admirables boiseries du chœur, l'artiste a gravé sur chaque chaise une légende empruntée à l'antique mythologie. Pour orner le dossier, il a fait appel aux scènes du Nouveau Testament, et les rois et les prophètes lui ont fourni les sujets des frontons. La vie des saints et des apôtres lui a enfin permis de donner une ornementation nouvelle aux sièges du premier rang. Et c'est ainsi que l'on passe de l'enlèvement d'Europe au chemin de Damas à travers une montée de la croix que peuvent contempler David ou Salomon. On rencontre ailleurs cette étrange fusion. Mais nulle part elle n'est aussi accusée qu'en Espagne. Elle explique la littérature du temps, où se mêlent aussi et se confondent, en une naïve assimilation, le profane et le sacré. 11 n'y faut pas chercher le souille nouveau de la Renaissance ; il y faut voir la marque d'une tradition ininterrompue.

Les salles modernes de la vieille cathédrale trahissent le goût des Espagnols pour le luxe qui s'étale. Toutes ces colonnes torses et toutes ces volutes, ces nuages et ces flammes, ces éventails et ces chicorées s'entor-

tillenl sans grâce et reluisent avec fracas. L'ancienne sacristie n'est pas d'une élégance plus heureuse. Une foule de petits anges sculptés et peints s'élancent au plal\)nd en une horrible confusion. C'est ce décor (ju'on a jugé digne des portraits médiocres où les divers archevêques ont voulu immortaliser leur figure. L'ensemble est franchement laid; mais il y a tant de naïveté dans ces couleurs criardes, tant d'application dans le dessin de ces visages, on sent partout un désir si ardent de jeter sur le culte léilat le plus vif qu'à défaut d'une impression esthétique il y a place au moins pour une émotion assez touchante.

A peine sorti de la cathédrale, je suis assailli par une troupe d'enfants qui veulent me conduire à la Chartreuse. Ils sont là pressés, avec leurs blouses taillées en vestons courts, et leurs culottes rapiécées. Leurs petits yeux luisent sur leurs faces poussiéreuses, plaquées de rose à la place où ils se sont essuyés avec un lambeau de toile qui joue aussi pour eux le rôle secondaire de chemise. Parmi ces regards qui grouillent, je choisis le plus vif, et en route pour la

Chartreuse. Mon guide a dix ans et un frère plus petit qui ne se sépare jamais de lui. Ce cadet de famille a des souliers qui n'ont point de semelles, mais le temps et l'exercice se sont chargés de lui en durcir une paire. Il marche donc sur les cailloux comme un sultan sur un lit de roses, ou plutôt, car la comparaison est trop ambitieuse, il trottine sur le pavé comme sur une branche moussue un oiseau sautille. Il trimbale à grand fracasun seau plus grand que lui qui perdit jadisson fond dans quelque bataille héroïque.. Mais le bon Dieu fait encore des miracles. A l'inverse du tonneau des Danaïdes, le seau de l'enfant conserve précieusement tous le& morceaux de bois qu'il y entasse. Comment peuvent-ils bien tenir malgré les lois de la pesanteur? Inclinez-vous, hommes de science et gens de peu de foi. Il faut que ces morceaux de bois ne tombent pas, car il faut que le petit les rapporte pour le feu de sa numian. Il n'y a pas d'autre raison.

C'est à travers des allées assez vertes que nous montons vers la Chartreuse. La façade paraît assez simple, etle plus bel ornement en est, sous une arcade, un fouillis multicolore

de haillons invraisemblables. Jamais une fantaisie en délire ne pourra rêver rapiéçages plus étranges et assemblage plus bizarre de teintes criardes ou fanées. Dans ce fourmillement, on distingue des mains qui se tendent, on entend des prières marmottées ou glapies. On arrive pourtant à franchir Tobslacle, et on entre dans l'Église. Dans la partie de l'est réservée aux prêtres, Gil de Siloé a sculpté des merveilles. Sans parler du tombeau du roi Jean II et de la reine Isabelle de Portugal et de celui de l'infant Alonso, le retable du maître autel raconte avec la plus vive poésie cette admirable histoire de la Passion si bien comprise par le génie espagnol parce que les épines, les larmes et le sang y font une alliance divine avec les consolations et les espérances, parce que de toutes les horreurs humaines elle fait jaillir une rédemption. Après de telles émotions, la vue se repose avec charme sur le jardin où chaque solitaire avait son carré et où tous pouvaient jouir des extases de la foi ou des mélancolies de la plaine noyée maintenant dans une obscurité transparente. C'est l'heure classique des rêves, et il est vraiment dommage que je ne

138 PROPOS DESPAGNE

sois pas ermite, que dans un pot d'argile un chou ne bouille pas à mon intention, tandis que dans ma cervelle apaisée par les silences de la nuit danseraient des strophes aux rimes d'or comme dans Fàtre des étincelles.

Dans les églises de Sèville. — La cathédrale est belle par son immensité, elle invite à l'admiration pour la folie du chapitre qui la voulut si grande. Ses chapelles renferment des trésors merveilleux, des richesses qui luisent et des tableaux qui rayonnent. Il y a des chefs-d'œuvre aussi dans les autres églises où les plus grands peintres espagnols ont laissé des manifestations glorieuses de leur génie. Pourtant, quand on quitte Séville, ni For des ostensoirs, ni l'éclat des toiles exquises ne brillent au premier plan dans l'espace irréel où la mémoire projette ses souvenirs les plus vifs. Un art original s'imj)ose aux visions de l'esprit comme il s'était imposé aux caprices du rqgard. Cet art, c'est la sculpture sur bois. Un artiste Ta élevé à sa perfection ; c'est Montanés. Oh ! ces Christs aux muscles roidis, aux plaies sanglantes, ces Vierges douloureuses aux larmes ineffables ! Qui les a vus dans l'ombre d'une cha-

pelle ne |)eiit plus chasser ces vivantes apparitions. Le marbre idéalise jusqu'aux réalités qu'il copie. Sa blancheur jette un voile sur les corps les plus vigoureusement sculptés. S'il représente rhomme clans la beauté d'une harmonieuse proportion, il Télève jusqu'à la sérénité d'un dieu. S'il essaie de montrer sa figure et ses membres tordus par la souffrance, il émeut sans troubler, il excite les pitiés nobles et vagues, jamais les compassions épouvantées. Avec le bois et la couleur, Montanès mêle sans cesse la terreur à l'admiration. Velu d'un manteau bleu étoile d'or, le Christ porte sa croix. Son front couronné d'épines ruisselle de sang; son regard et sa bouche ouverte expriment une fatigue infinie. Dans la pénombre de l'église san Lorenzo, il semble gravir le Calvaire. Ses jambes plient et ses genoux fléchissent. C'est un corps lamentable, et l'on y sent l'âme divine. On tremble et on adore. Aux jours de fête, les femmes entourent de fleurs cette statue, elles en baisent les pieds décolorés par leur ardente piété. Elles revivent alors la scène que le prêtre leur enseigna, et des larmes coulent de leurs yeux comme si le sang cou-

l'iO PROPOS D'ESPAGNE

lait encore des plaies qu'elles contemplent. Elles ne se figurent point, elles voient l'accablement de leur Dieu; leur culte n'est pas seulement un symbole, car leur lèvre a senti sur le bois la chair divine tressaillir. Voilà la sculpture qui convient au mysticisme espagnol. Elle est admirable chez Montafiès par l'énergie et la justesse des moindres détails, par la vie frémissante qui anime le corps entier. Elle est horrible comme le spectacle d'un martyre, et elle est attendrissante comme l'espoir d'une rédemption. Elle est souvent brutale et elle n'est jamais vulgaire. Elle vous secoue d'un frisson étrange où se mêlent les sensations les plus violentes et les plus douces émotions. Elle est réaliste et mystique comme le génie même de la race dont elle est peut-être la plus pure manifestation.

Dans la cathédrale et dans le cloître dePampelume. — Sur l'emplacement d'une ancienne église romane Charles III de Navarre avait, à la fin du xiv° siècle, commencé de construire une cathédrale gothique. On lui a infligé au xviii" siècle une assez vilaine façade dans le style pseudo-classi((uc. Mais les trois nefs intérieures sont restées ce qu'elles

DANS LES CATHEDRALES ET LES EGLISES iil

étaient, simples et l^^lles. Dans les chapelles latérales on retrouve des sensations chères au peuple espagnol. Des autels dressent à vos veux tout un échafaudage doré où, dans leurs niches, des saints et des saintes font liurler des couleurs tapageuses. On fait le lour du « trascoro », et brusquement éclate la statue peinte d'un Christ verdàtre et sanglant. Le pied de sa croix repose sur des j)ierres coloriées au milieu desquelles se détachent un crâne et des tibias. On n'est plus surpris; on sourit, et on |)asse.

On s'arrête, au contraire, et longuement, devant les admirables stalles qu'en i53o cisela dans le chœur Miguel de Ancheta. Les l'ormes puissantes que les Italiens avaient données au marbre, les voici imposées au bois avec la plus souple liberté, avec la plus heureuse fantaisie. Il semble qu'en ce pays l'Eglise perde plus vite sa méfiance à l'égard des représentations sculptées, et que, malgré l'identique commandement du Dieu de Mahomet et du Dieu du Christ, elle accepte que 1 image taillée dans le bois se substitue à l'élément ornemental comme une sorte de protestation contre la loi de l'Islam. Dans la

chapelle voisine de la Sainte Croix, la grille fut forgée avec les chaînes prises à la hataille de las Navas de Tolosa. Il y avait encore d'autres chaînes dans lesquelles les ^Maures enfermaient l'art relioieux. Mig-uel de Ancheta les a brisées dans le chœur de la cathédrale de Pamplona.

Une petite porte mystérieuse me conduit dans le cloître. Rien n'est plus doux et plus touchant qu'une promenade en un cloître d'Espagne. Autour d'un jardin abandonné, un couloir aux voûtes gothiques, et, dans les ^ niches des murs, des tombeaux. Votre marche timide soulève d'étranges sonorités. On hésite, on sent qu'on dérange de très vieux et très respectacles repos. On regarde, et l'on voit un homme et une femme de pierre étendus côte à côte. Est-ce don Lionel de Navarre et sa, noble épouse ? Le sacristain le sait encore, mais ce nom n'éveille déjà plus de souvenirs. 11 est froid comme la pierre de la statue. Qui se rappelle encore le vieil évèque don Miguel Sanchez de Asyain qui dort, lui aussi, dans une niche du cloître ? Encore quelques années, et peut-être on ne saura plus mettre un nom sur son image de

marbre. Quelques fidèles vieniuMit parfois rontemj)lcr le tombeau récent où éclate toute blanche cette inscription : « Xavarra a su esclarecido hijo don Espoz y Mina. » Mais leur nombre se lait de plus en plus rare. Cependant le soleil luit. Il dore le puits vénérable autour duquel se pressent des buis toufTus et incultes. Mais ses rayons s'arrêtent au seuil tlu couloir sombre et muet. Et rien n'est mélancolique comme l'impression intraduisible faite avec cette clarté, avec cette ombre, en ce silence.

Un pas brusque et brutal. C'est un chanoine qui arrive en fumant et jette sa cigarette avant d'entrer dans la cathédiale. Il ouvre en hâte une porte d'où monte une mélopée traînante et caverneuse. Je le suis, après un dernier regard sur les débris de quelques vieux chapiteaux pieusement recueillis, avec le regret de ce cloître d'où la vie s'est retirée j)our laisser place aux songes.

Dans la cathédrale de Salamanque. — La vieille cathédrale, dont il reste l'abside aux toitures grises, était un modèle d'architecture byzantine. La nouvelle est peut-être le chefd'œuvre du gothique moderne. A peu près

144 PKOFOS D'ESPAGNE

dégagée des eonstriulions étrangères, on la voit monter jusqu'aiix ciselures de ses tours par trois étages en l'ctraite où les vitraux étincellent, où les arcades qui les relient fleurissent en colonnettes pointues. Comment dire l'extraordinaire effet de cette pierre d'un jaune rose sous le soleil qui la dore ? La couleur ajoute une poésie à la beauté du monument; elle semble le vieillir pour l'idéaliser. Sur la porte principale, au milieu des arbres et des collines de Jérusalem, se détachent vigoureusement un Christ en croix et une Vierge agenouillée dont les yeux se fixent sur un ange qui vient chercher le cœur de son fils. Saint Pierre et saint Paul sont là pour affirmer que la Parole ne périra point, et que sur elle un monde nouveau va s'édifier. Abaissez un peu le regard, et de nouveaux bas-reliefs vous diront les innocences divines de la Crèche et les adorations des rois Mages, la sainteté des évêques sous leurs dais et la pureté de la Vierge. Pas une place qui n'ait son ornement. 11 n'y a pas moins de richiesse sous les voûtes que sur la ])orte. Des médaillons et des vases, des balcons sculptés et des bas-reliefs, des tableaux et

DANS LES CATHÉDRALES ET LES ÉGLISES lio tlos statues peintes, des boiseries très ouvragées, (les anges coloriés à outrance, beaucoup d'or sur la voûte du maître-autel, et, sur les christs, beaucoup de sang. Mais on regrette les profondeurs mystérieuses de la cathédrale de Burofos.

On les regrette plus encore dans les é<i-lises modernes. La plupart ne laissent (ju'une impression de froideur et de fausse élégance. On y voit les plus affreux spécimens du style jésuite transformé parfois par les souvenirs de Tantiquité ou des Arabes, parfois aussi par la tradition gothique. Leur décoration intérieure n'est pas plus intéressante. Elles n y manifestent guère que le goût croissant des Espagnols pour les figures allégoriques et surtout pour la richesse la plus criarde. Si on ne les considérait que comme des œuvres d'art, on ne s'indignerait pas d'en voir une à Valladohd servir de séchoir. Des jupons brodés pendant h une façade jésuite, voilà qui convient à cette architecture mondaine. 11 faut pourtant fiiire une exception pour les églises de Grenade. Elles sont loin d'être toujours belles, mais elles sont toujours suggestives. Il semble que les Espagnols

vainqueurs aient voulu étaler leurs goûts et leur originalité clans la dernière citadelle des Maures. C'est là peut-être qu'ils se révèlent le mieux.

.Dans les églises de Grenade. — Je dis à un ami d'Espagne : « Vous allez méprendre par la main, et partout où vous avez éprouvé une émotion sincère, vous me conduirez et je regarderai. — En route, me répond-il. Mais vous ne savez ce que vous demandez. Vous êtes dans mes griffes, et vous n'en sortirez qu'avec la fin de mon boniment. »

Nous voici dans la cathédrale. Des piliers à quatre colonnes, des voûtes gothiques arrondies. J'ai vu beaucoup mieux; je n'arrête pas mon compagnon qui m'entraîne à la chapelle royale. Nous descendons quelques marclK's. Dans un caveau sombre, deux cercueils en ploml) où reposent les rois catholiques. « Voilà nos grands artistes. Ils ont ébauché une statue merveilleuse. Ils n'avaient qu'un tronc mutilé ; ils ont retrouvé et réuni les membres épars. Leurs successeurs n'ont eu qu'à compléter, qu'à polir. Mais la statue mal dégrossie était peut-être plus belle. On y reconnaissait l'Espagne, et le souffle

<riine loi plus chaude ranimait et la soulevait. Nous n'avons plus raideur de ces temps épiques. Mais ce sont ces souvenirs qui nous prennent encore par toute Tàme. Voulezvous comprendre maintenant nos jouissances plus grossières, les œuvres d'art qui nous séduisent, quand nous ne cherchons point à discuter nos sensations ? Venez et voyez. » Une grille sculptée d'une superbe ornementation. In autel de marbre taillé dans un seul bloc. Un mur de marbre rose fermant le <?hœur; du marbre encore sur le maître-autel où des tableaux et des vitraux s'encadrent de ■colonnes éoliennes aux chapiteaux dorés. Partout une richesse qui s'affiche. « N'usez pas trop vos yeux. La Grenade catholique a de plus luxurieuses élégances. » — Nous entrons dans le couvent de Saint-Jérôme. Des peintures et des bas-reliefs d'un luxe de mauvais goût. Un retable chargé de cadres d'or où sur le bois S(.' lisent des scènes de la Passion. La statue du conquérant de Naples, Gonzalve de Cordoue. Un faste naïf autour d'un souvenir héroïque ; le mélange est bien espagnol. Beaucoup d'or aussi dans le monastère de Saint-Jean-de-Dieu. Une église qui

reluit comme une châsse, des colonnes qui s'entortillent pour se faire plus belles, toutes les folies d'une ornementation grotesque pour honorer l'humilité d'un saint. « Regardez vite. Réservez-vous pour la Chartreuse. » Nous y montons enfin. On entre d'abord dans une galerie peuplée de tableaux. Tous médiocres, mais tous effrayants. Ce sont des supplices de martyrs. Des moines pendus. Des moines couronnés d'épines. Des bourreaux anglais à la tête aussi étrange que leur costume. Un Henri Vlll farouche qui contemple ses victimes. Ni dessin, ni couleur, mais un effort enfantin pour exagérer la cruauté des persécuteurs, la sérénité farouche des suppliciés. C'est une image de piété ou s'exaltent les fanatismes, où les mysticismes s'éveillent. Il ne faut pas que l'œil soit caressé par l'élégance des lignes et la justesse forte des nuances. Il n'a pas à contempler, il n'a qu'à lire la légende. L'âme croyante y puisera son édification. Il suffît de l'aider à se figurer une scène. Elle y mettra elle-même la couleur et la vie. Si le pourpre de la palette est un peu pâle, peu importe. Qu'il représente le sang d'un mar-

DANS LES CATHKDUALES ET LES E(.LISES lii)

tyr. et il saura toujours seroucr l'iinaginatiou espagnole d'un délicieux frisson d'horreur. Et quel contraste quand on entre dans Téglise ! De tous côlês des statues et des peintures; sur un autel doré, des guirlandes et des fruits peints. Le long du chœui-, des marbres et des porphyres. Un décor (|ul saisit les yeux et veut à tout prix les éblouir. Partout des festons de plàtie moulé, un fouillis guilloché et entortillé. Ce sont des arabesques d'un nouveau genre, mais lourdes et |)édantes. « \'ites-vous mieux à FAlhambra ? Chei'chez bien, ^'ous ne trouverez pas une place vide. Les ornements s'épanouissent en une incessante floraison. Nos ouvriers chrétiens ne valent-ils pas les Maures expulsés ? » Je réponds par un signe vague ; je n'aime point à troubler les admirations. Mais je m'empresse de noter mon impression, de peur qu'elle n'éclate, vive et blessante : « La Cartuja. Excellent modèle de la richesse la plus cossue, la plus sotte. Les Arabes avaient tiré une féerie de leurs combinaisons géométriques. Les plateresques espagnols sont restés plus près de la nature et très loin de l'art. Ils ont pris la feuille de chou comme thème

de leur ornementation. Leur idéal, c'est un jardin potager très touffu, doré par le soleil. » On regrette ici, à chaque pas, la finesse exquise de l'art mauresque. La décoration est continue ; on n'y a rien épargné. Rien n'y manque en effet que la grâce, plus riche encore que la richesse. Les Califes vivaient dans un palais magique. Les Chartreux s'agenouillaient dans un salon de parvenu. Sous la voûte peinte du « Santo Santorio » même confusion criarde de marbres, de couleurs et de dorures. Pas une ligne simple et pas une trame régulière. Des volutes et des chicorées, des contorsions désordonnées, la bosse au lieu du relief, le baroque au lieu de l'original.

La sacristie est le dernier degré de cette décoration plateresque. Les marlires courent au bas des murs et s'élèvent en colonnes sur l'autel. Ils sont d'une belle couleur marron, et leurs veines sont admirables. Au-dessus d'eux, la pierre blanche monte en replis tortueux jusqu'aux peintures de la coupole.

Tout cela est très riche, et tout cela est affreux. On pardonne aux chapelles naïves où s'étalent des anges coloriés. On respecte

DANS LES CATHEDRALES ET LES EGLISES loi

la piété des simples qui doraient partout la maison de leur Dieu. Ils ne cherchaient point à créer des foi-ines d'art. Ils voulaient que leur église fût un trésor, et ils y apportaient dans le même esprit leur argent et leurs prières. Mais dans la sacristie de la Chartreuse on se heurte à un efTort qui a la prétention d'imaginer un style. Il l'a imaginé en elTet. Et quel style ! L'unité dans l'horreur du cercle et de la ligne droite, la variété dans la laideur enguirlandée. Encore si c'était là une salle de t'êtes! On dirait : « Ce ne sont que festons. Ce ne sont ([u'astragales. Mais le maître de la maison a plus d'or que de finesse. Il ne faut pas lui en vouloir. Il a raison d'être sincère. Il est juste qu'il reçoive dans un salon fait à son goùl. » 11 est moins juste de dresser l'autel de San Bruno au fond d'un pareil boudoir. La religion ainsi pomponnée choque aujourd'hui nos sentiments. Nous n'aimons plus qu'on nous la présente comme une maîtresse bien habillée qui s'offre avec un sourire plein de bienveillances indulgentes et de consolations sans austérité. Les Espagnols sont moins sensibles à ces délicatesses. Ils aiment le luxe sans lui

lo2 PROPOS D'ESPAGNE

demander de pudeur. Ils ne sont pas moins édifiés par l'amas des dorures étincelantes que par une image grossière où le sang coule dans un liorrible supplice. Ils se plaisent au contraste que leur olFrent la galerie extérieure et la sacristie de la Chartreuse. Quand on est profondément catholique, on est moins vite scandalisé ; et, quand on est Espagnol, on jouit de toutes les fortes sensations, des sombres peintures de martyrs et de Télincellement des richesses étalées. Cette salle convient bien à la Grenade chrétienne. On la croirait faite pour un bal, et on l'a décorée en l'honneur de ce saint qui là-bas contemple son crcàne. Ne nous étonnons pas. Nous sommes en Espagne.

La maison de Pilate. — 11 ne faut pas s'étonner non plus si j'ajoute aux églises la maison de Pilate. Le palais commencé par d. Pedro Enriquez est devenu une sorte de monument religieux. Le gardien vous raconte qu'au xvi'^ siècle un duc pieux le fit calquer sur l'habitation de Pilate à Jérusalem. La copie est-elle exacte ? Non, sans doute, mais qu'importe ? Il est certain que le Prétoire historique ne s'illustrait point des écussons du marquis

de Tarifa. Il est possible que la petite colonne de marbre enfoncée au milieu de la chapelle ne reproduise pas exactement le siège où Jésus s'assit pour subir sa passion. Et il est probable que là-haut, derrière un grillage du corps de garde, ce coq colorié ne se tourne pas exactement dans la direction où saint Pierre entendit le chant de son reniement. Pourtant il ne m'en coûte pas de croire le gardien. Je suis convaincu que Pilate s'est présenté pour parler au peuple sur le balcon que voici. Et je soutieiuhui désormais t|u'il y a la même distance d ici à la Cruz del Campo que du Calvaire à la maison du vrai Pilate. Je ne veux point contrarier la piété espagnole. J'aime au contraire à lui sentir ce réalisme original. Il lui faut des visions nettes et des souvenirs précis. Si elle admire à Séville le chandelier qui supporte le cierge pascal de la cathédrale, ce n'est pas seulement pour sa masse de bronze, c'est surtout parce qu'il est une copie dont le modèle est à Jérusalem. Elle se complaît à transformer en images concrètes les figures des textes sacrés. Elle voit plus encore qu'elle ne sent. Les plaies du Christ ne lui font pas peur ; elle

y plonge les mains avec une âpre ivresse. On ne Tentretient pas avec des attendrissements; elle réclame le sang des martyrs comme un bain magique où elle se rajeunit. Les pures abstractions ne lui suffisent pas. Ses élévations sur les mystères, c'est de contempler les supplices subis pour la gloire de la foi. Racontez-lui les scènes de la Passion, elle commencera sans doute à s'émouvoir; mais elle ne se surexcitera vraiment que si vous la promenez dans le décor où son Dieu a souffert. La maison de Pilate explique le mysticisme espagnol.

Dans une promenade à travers des églises, il est impossible d'éviter l'escorte des sacristains. Les sacristains d'Espagne sont d'ailleurs de fort braves gens. Ils ont en général des idées naïves et des âmes simples. Le moindre organe libéral leur parait un fléau abominable prêt à jeler sur leur pays une avalanche d'anarchistes. Ils disent qu'ils aiment la France, mais ils gémissent de l'athéisme de son gouvernement. Ils reo^rettent les temps passés où l'on avait tant d'or à mettre dans les églises, mais ils se consolent en pensant que Rotschild mourra comme les

autres. Si vous leur inspirez confiaiK o, ils se laisseront aller à critiquer leur gouvernement et à manifester leurs opinions plus d'une fois carlistes. J'en vois encore un à la figure souriante qui, il y a plusieurs années, me mena dans le chœur d'une cathédrale, devant une scène de la Tentation où se détachait un Satanas barbu. « >«e trouvez-vous pas, me dit-il, que Sagasta lui ressemble? Il est vrai (ju'il fait plus de mal encore. Son fils est gravement malade, mais il vaut mieux qu'il meure, s'il doit marcher sur les traces de son père, » Le fils de M. Sagasta est mort en effet, et il est sûr de ne point entrer en paradis s'il ne peut compter, pour le sortir du purgatoire, que sur les prières de mon sacristain. M. Sagasta est mort à son tour et l'on a demandé des prières pour lui à tous les prêtres d'Espagne. Je crois bien qu'il nen aura pas eu de tous. L'Église aurait tort pourtant de trop se plaindre du gouvernement espagnol. Sa part est encore belle. Elle est de toutes les fêtes et de toutes les réceptions. L'instruction publique est en grande partie entre ses mains. Elle grave son sceau sur la vie nationale comme sur la vie privée.

L'armée même ne lui échappe pas. On conduit les troupes tous les dimanches à la messe oflicielle. Ce sont les prêtres qui reçoivent les premiers le serment de fidélité des élèves qui entrent aux écoles militaires. Il semble que les officiers doivent être, comme au temps des Maures, les soldats du Christ autant que les soutiens de la patrie. L'Espagne est restée profondément catholique, plus dévote encore que religieuse, et, si ses églises sont des musées, elles sont aussi des temples où les cultes se perpétuent.

Dans les Bibliothèques

Les bibliothèques d'Espagne sont en génélal de merveilleuses forêts vierges. Il est rare (|uc des sentiers y soient tracés. De catalogue, presque jamais. A peine de petits morceaux de carton où les principaux ouvrages sont inscrits. Si sur une question particulière on veut amasser tous les documents, il faut se décider à un voyage d aventures à travers les rayons poussiéreux. On s'indigne d'abord ; puis on se console devant des curiosités inattendues qu'une table des matières aurait déflorées. Je recommande ces recherches pleines de surprises aux fureteurs fantaisistes qui aiment à picorer sur les livres comme les abeilles sur les fleurs, et je préviens les gens graves en quête d'un sujet sérieux qu'il y a ici deux belles œuvres à écrire : la casuistique espagnole et le mysticisme espagnol. Les chapitres en sont dis-

séminés un peu j)artout. Mais celui qui les recueillerait n'aurait point à regretter d'avoir gâché son existence. Il n'aurait pas non plus à redouter le surmenage. Si les bibliothécaires sont mal payés, en revanche ils chôment souvent, et souvent on tombe sur une porte fermée en l'honneur d'un saint ou d'une princesse. Il faut donc se reposer par force, et il ne reste plus qu'à relire ses notes et à en détacher quelques vieilleries oii flotte le parfum de l'Espagne.

A Valladolid. — Les bibliothécaires me sortent leurs plus antiques éditions, leurs textes classiques imprimés au xv*^ siècle en très beau gothique avec, au début de chaque ouvrao-e, de grandes lettres d'or fleuries d'arabesques multicolores. Je les contemple avec gravité, comme les reliques d'une châsse. Je comprends les émotions sacrées des bibliophiles, et le regard ému devant un vieil in-folio, tel que l'a peint Mariano Fortuny. Nous lisons tant aujourd'hui et si vite que nous ne cherchons plus à savourer nos livres. Xous avons profané l'art de l'imprimerie. Nous savons faire les éditions à cinq sous et môme à dix centimes. Nous ne sa-

DANS LES BIBLIOTHEQUES loO

VOUS |)liis foiulro tlo nobles caractères et graver tie patientes et lines décorations. Quelle saveur aussi à parcourir un manusorit minutieusement colorié ! On oublie les bienfaits de l'invention de Gutembcrg, on se réjouit tic rencontrer une œuvre qui ne fut tirée qu'a un seul i'\enij)laire. On éprouve enfin le désir de la possession. Certainement, si mes ancêtres n'avaient pas versé dans mon t>ang d'honnêtes hérédités, j'aurais essayé <le voler à la bibliothèque de Valladolid des Commentaires de l'Apocalypse qui remontent au XII'' siècle. 11 y a un plaisir étrange à deviner dans les images qui les illustrent les premières manifestations du goût espagnol, ses premiers efforts pour rendre sensibles les vérités de la foi. Avez-vous connu la joie de voir un enfant essayer ses premières courses et poser ses premiers Pourquoi ? Un bibliophile l'éproiiverait s'il lisait dans une carte de ces Commentaires l'idée primitive qu'on se faisait alors du monde enfant. Adam et Eve dans un cercle vert qui représente le Paradis, et près d'eux le serpent tout droit et tout rouge. Au milieu, des montagnes peintes en violet ou en marron, et des fleuves d'azur

bordés de pourpre. Des arbres symboliques s'en détachent qui disent les généalogies des peuples connus. Une des branches porte : Narbona. L'Angleterre est au bas et, comme le dit mon ])ibliothécaire, très loin du paradis. On croyait encore que la terre était entourée par l'Océan, car on voit, limitant la carte, un cercle d'un bleu sombre constellé de poissons rouges.

Cette prédilection de l'Espagne pour les couleurs vives et pour la figuration allégorique je la retrouve encore dans les curiosités postérieures qu'on me dévoile. Religieux ou profanes, tous seslivresl'attestent. Demandezvous quelque interprétation latine d'unPère de l'Église ?Les lettres du titre sont une mosaïque de couleurs. Les images y représentent des vieillards avec des lions qui représentent à leur tour la puissance de la foi. Voulez-vous parcourir le voyage en Flandre" du cardinal infant Ferdinand ? Bécano l'écrivit en i536, et, de toutes les gravures qui illustrent celte expédition, la plus belle montre le prince saisissant par la main une femme ornée de deux cornes sur la tête et la main posée sur un lion. Si vous hésitez à com-

Page 1