‹ Propos d'EspagneChapitre 9 sur 22 · AVILA · texte numérisé non relu

AVILA

Ce serait mal connaître l'Espagne que de ne pas faire succéder à son héros national sa sainte de prédilection. La route fantaisiste que nous suivons nous conduit tout droit de Zamora à Avila, du Cid à sainte Thérèse.

Très loin de la gare, une forteresse sur un rocher. Une image du moyen âge, comme il n'en reste plus que dans les vieilles gravures. Ces antiques murailles sont fort bien conservées. Couronnées de créneaux et parfois bossuées de tours, elles ont une grandeur simple que les siècles ont colorée. Et quel magnifique horizon devant elles ! C'estla monotonie

saisissante de Tespace jauni de blés et de soleil sur un fond de collines grises. Toutes les routes se découvrent qui viennent de l'Eslrémadure ou de la Castille. Avila était jadis la tour vigilante qui, des pentes voisines, voyait descendre les envahisseurs, et elle était aussi le château fort qui résistait à leurs assauts. Quoique endormie aujourd'hui, elle a vraiment grand air encore, et elle méprise les villes de plaine où l'on arrive sans monter, où l'on entre sans surprise, d'où l'on sort sans regret et sans rêve. Avez-vous vu quelque belle fille de campagne? ses traits sont larges et réguliers, mais sa taille est déformée. Telles les villes de plaine. Elles s'élarffissent en faubourgs, sans réserve et sans grâce. Avila est une noble châtelaine, élégante et fine en son corselet de murailles.

Sur son enceinte fortifiée on se donne sans peine une âme chevaleresque, et l'on s'étonne que le Maure n'apparaisse point encore là-bas, tout au fond, sous une armure étincelante. Puis ce sont d'autres visions que le souvenir éveille et profile sur l'horizon, comme les verres d'une lanterne magique. On imagine les Cortès réunies, ainsi qu'en i465.

pour prononcer la déchéance de l'incapable Henri IV. Au milieu delà plaine un échafaud est dressé qui supporte l'effigie du roi assis sur son trône. De tous côtés arrivent les grands seigneurs et les hauts prélats. On lit la sentence qui proclame l'indignité d'Henri. Des mains menaçantes se lèvent vers l'image immobile du prince déchu. Un archevêque lui ôte la couronne, un baron lui arrache l'épée.

Brusquement l'illusion se dissipe. Un paysan au feutre pointu vient de passer en poussant un porc noir. Je rentre dans la ville, et voici deux porcs noirs encore, un petit et un grand. Ne seraient-ce point des âmes damnées, châtiées, comme en un tableau de Van Bosch, par d'avilissantes métamorphoses? On croit au sorcier en face de ce plateau désert, près de ce mur abandonné.

Un rôve du moyen âge dort encore sur les pierres roses de la cathédrale. Fondues dans le mur d'enceinte, à peine dégagées d'une tour et d'un palais en ruines, elles ont de loin l'aspect d'un château fort. On n'est pas étonné de voir sur la grande porte les statues primitives de deux hommes poilus. On sent que

ces murailles prennent depuis longtemps sous le soleil leurs chaudes colorations. Dans une autre cité, elles pourraient appeler à elles les ardeurs de la foi ou les mélancolies du songe. Dans Avila, elles demeurent abandonnées. La ville appartiéntà sainte Thérèse. C'est elle qui, du haut de son socle, domine la place du Marché. C'est elle qui habite ce couvent des Carmélites, le premier qu'elle fonda. Saint Joseph a bien à côté sa petite église, mais on se souvient seulement qu'il était le patron de Thérèse de Jésus, parce qu'elle voyait en lui le père terrestre de son divin époux. Aussi se dirige-t-on vite vers l'église de la sainte, bâtie à côté de la petite maison qu'elle habita. La façade en est presque nue, mais elle attire plus que la cathédrale. Les mendiants le savent bien. Ils sont venus en foule s'accroupir à l'entrée, et ils comptent que les ivresses mystiques éveilleront dans l'âme des fidèles les charités inépuisables. J'entre. Rien n'arrête le regard qui va tout droit à l'autel où, dans un cadre doré, sainte Thérèse est à genoux, les yeux levés vers une troupe d'anges coloriés. Cette traduction grossière de l'extase n'est pas

sans convenir au mysticisme espagnol qui si souvent a touché les plaies du Christ ou vu des harpes dans le ciel. Mais j'aime mieux Thérèse, telle qu'elle apparaît dans la chapelle où un autel occupe la place même où elle est née. L'artiste a essayé de traduire sans brutalité l'énergie du geste qui veut expliquer la vision de l'œil intérieur. Et il y a dans ce regard, sous ce voile noir auréolé d'or, une béatitude infinie qui semble remplir l'infini de l'espace. Je crois distinguer cette prise de possession de l'invisible dans les yeux étrangement ouverts d'une femme agenouillée et immobile. Plus rien ne tressaille sur son visage très pur, et il semble qu'elle devient madone et qu'elle va se pétrifier dans cette contemplation. On attend presque un miracle. Sans doute, des ailes vont lui pousser, et l'emporter très loin et très haut, vers un divin sourire qui l'enchante . Je prends la vie de sainte Thérèse et je vais la relire sur les remparts. Dans la plaine aride, loin de l'enceinte qui renferme les bruits de la ville, je distingue l'Incarnation, le couvent où vécut pendant près de vingt ans la noble demoiselle de Cepeda. C'est là.

dans une pauvre cellule, qu'il faut se figurer une religieuse qui prie ou qui souffre, qui s'élève par degrés aux suprêmes contemplations, tandis qu'elle ferme son oreille aux tentations du monde qui descendent dans le parloir ou dans les jardins.

Sainte Thérèse a longtemps cherché la route qui la conduisit à la céleste communion. Un poète, son compatriote, la compare à Jacob qui dut servir vingt années chez Laban pour obtenir Rachel. Elle eut aussi à Tlncarnalion ses vingt années de prières. Elle pria d'abord, pour me servir de ses comparaisons familières, comme on tire de l'eau d'un puits, à grand effort. Puis elle vit sa foi lui servir d'aqueduc et l'eau des oraisons couler plus abondante. Bientôt, ce fut un ruisseau, un fleuve qui vint laider à arroser le jardin de sa piété. Enfin le Seigneur daigna jeter sur son âme la pluie ineffable de son amour. Et elle s'épanouit sans peine dans une joie infinie. Alors plus rien ne lui restait des troubles de son intelligence et de ses sens. Sa volonté s'était tue, son imagination était morte. Douleur par douleur, de la tentation jusqu'à l'agonie, elle avait suivi la voie de

Jésus. Elle avait porté sa couronne d'épines et versé ses larmes de sang. Une charité infinie avait étouffé ses égoïsmes. Elle priait pour les autres, heureuse de sentir son être s'annihiler. Elle n'était plus elle-même, Jésus vivait en elle. Elle le voyait, d'abord avec effroi, puis avec une ivresse croissante, et elle allait à lui, avec les adorations d'une amante, avec ces cris d'amour charnel qui ne peuvent traduire les extases infinies. Elle avait dressé, elle aussi, son échelle vers le ciel, et elle s'unissait à l'Epoux, et de sa bouche expirante une colombe s'envolait.

Voilà la sainte mystique. Et voici la femme qui vivait dans le même corps. Une malade, sans doute? oui, mais une malade toujours gaie. Une illuminée ? oui, mais douée du plus merveilleux bon sens. Elle a organisé un monde qui dure encore, et elle lui a persuadé qu'il y avait une saveur sans égale à sourire dans les renoncements. Elle a prêché les austérités, et elle ne s'est point refusé les railleries malicieuses. Elle a eu des extases, et elle a recommandé d'entretenir la santé du corps qui évite les hallucinations. Elle a connu les plus pures jouissances, et

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elle n'a pas reculé devant les besognes vulgaires. Elle a vécu avec son Dieu, et elle n'a ignoré aucune des passions humaines. Le plus fin psychologue n'aurait pas mieux raconté l'histoire d'un de ses confesseurs. Le malheureux vivait en état de péché avec une femme qui lui avait mis au cou une petite idole de cuivre. Thérèse n'était pas loin de croire qu'il fût victime d'une sorcellerie. Mais elle le plaignait et l'aimait, et elle lui parlait souvent de Dieu. « Ces conversations ajoute-t-elle, servirent à son salut. Je crois pourtant qu'il fut surtout guéri parce qu'il se prit à m'aimer beaucoup. Un jour, pour me faire plaisir, il me donna sa petite idole. Brusquement, comme réveillé d'un grand songe, il se vit alors sur la route de la perdition finale, et il se repentit. Il mourut au bout d'un an au service de Dieu, car l'affection qu'il me portait resta toujours pure. Il savait très bien que je n'aurais jamais consenti à commettre un péché mortel. C'est peut-être même ce qui l'attirait vers moi. » Le récit n'est-il pas délicieux ? Et ne voit-on pas flotter autour de la sainte ce charme humain qui désensorcelait ?

Qiievedo s'est plaint vivement qu'on ait accordé à Thérèse les mômes honneurs qu'à saint Jacques. L'Espagne eut pourtant raison de se choisir cette patronne. Elle personnifie les contrastes de son génie. Par son ardeur imployable et par sa familiarité souriante, par ses extases et par ses calculs, par la gravité même et le romanesque de sa vie, par ses songes sublimes et par ses activités fiévreuses, on comprend qu'elle est fille de son siècle et de son pays. Et c'est pourquoi son histoire vous enchante sur les vieux remparts d'Avila.

Dans la plaine aride, loin de Fenceinte de la ville, je jette un dernier coup d'œil sur l'Incarnation. Mon regard traverse les jardins elles murs et se figure Thérèse secouée par une crise qui tord ses nerfs et ne dompte pas son courage. Un signe de croix, de J'eau bénite; la crise passe. La sainte a vu une flamme infernale et un affreux négrillon, mais elle a entendu la voix du Seigneur qui la censolait. Elle se relève brisée, mais souriante, et elle dit à ses compagnes : « C'est le diable qui a voulu jouer d la pelota (à la balle) avec mon âme. »

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