LES MENDIANTS
Les mendiants d'aujourd'hui n'ont plus les loques pittoresques. On n'en voit guère, comme sur les vieilles gravures, chaufFant gravement leur vermine au soleil. Leur saleté ne luit plus avec le même éclat. Ils ont dégénéré des faux perclus du Zocodover et des détrousseurs de la place de Madrid, des portefaix de Séville et des valets débauchés qui formaient jadis la troupe innombrable des picaros. Mais ils sont légion encore, et ils ont parfois les reflets de leur gloire disparue.
Sur la terrasse d'un café. — La foule revient de la corrida et se presse, murmurante et remuante. De tous côtés surgissent des musiques diverses qui accompagnent des chants variés. Quelles voix et quels yeux ! Des glapissements lamentables et des paupières rougies. Un acharnement jamais lassé à la chasse de l'aumône. Mais, à travers une humilité obséquieuse, de temps à autre une lueur d'orgueil. Un étranger lance une injure à un petit diable qui le poursuit de sa plainte mo-
notone. Aussitôt ses yeux brillent, sa main presse un mauvais couteau, puis se rouvre pour la demande. Une seconde, il y a eu des reflets de lame dans ce regard aigru.
A la sortie du spectacle. — Dans une rue obscure, un mendiant me demande Taumône, et il agite, dans une prière impérative, un chapeau de soie déformé. Etrange harmonie de ces haillons sordides et de cette vieille coifl'ure de luxe ! l'no pitié vous saisit Tàme et devient une angoisse devant une troupe de pauvres femmes couchées en cercle autour des arbres, ou étendues le long des trottoirs. Les voitures reviennent du théâtre, et c'est à peine si les cochers grommelants évitent d'écraser les jambes qui pendent et les bras qui débordent. Un sommeil fiévreux pèse sur tous ces corps misérables lassés des prières et des chasses aux passants. Demain, au réveil, les voix seront enrouées encore par tous les cris de la veille, les yeux rougis par l'humidité de la nuit. Et bientôt peut-être, ce seront les ophtalmies virulentes, ce sera l'ombre éternelle, mais ce sera aussi le repos. Alors, plus de poursuites épuisantes, très peu de cris ; ceux qui voient vous verront sans
doute, et sans doute ils comprendront. Après tout, les aveugles sont les plus heureux des mendiants. Ils attendent sans fatigue, et c'est encore eux qui récoltent le plus. Et c'est pourquoi, sous les arbres, par cette nuit d'été, le sommeil est doux et bienfaisant à ces femmes sans domicile, puisqu'il est l'oubli d'un moment et puisque ses pavots préparent des maladies dont les menaces sont des promesses. Demain, sur les murs de la ville, on verra de belles affiches où Monsieur Falcalde interdit la mendicité, et on rencontrera deux mendiants à chaque pas. On redeviendra sceptique, on se refera les raisonnements irréfutables qui prouvent la faute du sou donné. Mais cette nuit, sous les nuages sombres, la misère est bien noire de ces choses humaines qui grouillent et d'où parfois s'échappe un râle.
Un peu partout, à toutes les heures. — Les pauvres d'Espagne se partagent les rues. A chaque tournant, une voix monotone glapissant sa demande. Les passants donnent quelquefois, et ne raillent jamais. On ne rencontre point d'esprit fort reprochant sa misère à quelque faux estropié. La paresse
ici n'est point un vice, et chaque mendiant a droit à son sou ou tout au moins à la réponse compatissante : « Dieu vous secoure, mon frère. » Cette formule adoucit le refus et ne froisse la dignité d'aucun quémandeur. Elle vous rappelle que les pauvres sont des hommes comme vous. Beaucoup peut-être seraient devenus des artistes, mais le temps ou le courage leur manqua. Et les voilà, appuyés contre le mur, raclant sur un violon ou soufflant dans une flûte des airs faciles et connus. Ils se lassent moins vite que les indifférences qui les frôlent, et ils finissent par les émouvoir. Le regard éteint, toute courbée et décrépite, une vieille se traîne en murmurant sa prière plaintive. L'âge a cassé sa voix, mais elle a suspendu à son cou une guitare détraquée, et elle en tire des accords bizarres pour éveiller l'attention. On vient de lire dans son journal qu'un loqueteux s'était trouvé mal et qu'à l'hospice son porte-monnaie entr'ouvert avait laissé échapper de bons douros enveloppés dans un billet de banque. D'autres histoires vous reviennent sur les mendiants propriétaires et sur les pauvres qui se refusent au travail. ^lais la
voix de la vieille el les accords de sa gruitare sont des appels irrésistibles. On fait l'aumône, el, sans y songer, on s'en excuse, car on ajoute, comme pour un refus : a Dieu vous secoure, ma sœur. »