‹ Propos d'EspagneChapitre 16 sur 22 · LES JOUEURS · texte numérisé non relu

LES JOUEURS

Si le cri du sereno caractérise les nuits d'Espagne, il en est un autre qu'il est bien difTicilc de ne pas entendre tous les jours ;

c'est celui des pauvres diables, aveugles ou clairvoyants, qui vous proposent un billet de loterie. L'Espagnol fut toujours joueur. Tout bon picaro avait jadis ses cours à suivre. Il faisait ses classes, comme un étudiant de Salamanque. Mais il ne les faisait pas toutes dans la même ville. Madrid s'était réservé les plus illustres joueurs d'osselets. Dans les auberges voisines de Tolède, près des fortifications de Séville,"on apprenait les diverses finesses des nombreux jeux de cartes. L'éducation était complète quand on avait passé, comme le Carriazo de Cervantes, par l'Académie de Zahara. Alors on était sacré maître, et l'on formait des élèves.

Grâce aux progrès de la vie moderne, Madrid a vu les cercles se substituer aux antiques hôtelleries. On a oublié les jeux pittoresques des picaros. C'est sans doute qu'on a moins de temps et plus d'argent à perdre. Ce n'est pas en tout cas pour s'en tenir aux seuls jeux autorisés. Les présidents des cercles feraient d'excellents aveugles; on ne pourra jamais leur ouvrir les yeux. La police se contente d'être borgne, et le côté qu'elle voit n'est pas celui où l'on joue.

L'Etat espagnol a crailleurs sur le jeu une admirable politique. 11 le proscrit de temps à autre dans les cercles, il le llétrit toujours dans ses proclamations, mais il l'organise officiellement et il y invite ses administrés. Il nV a point là de contradiction. Il faut entretenir le goût tlu jeu, mais sans permettre de s'y ruiner tout à lait. C'est le meilleur moyen d'assurer à la loterie nationale un succès continu, au ministère des finances une prime infaillible, aisément perçue, et qui se chiflre par un nombre de millions délicieusement respectable. L'État espagnol est un grand magicien ; il n'a pas besoin de martingale pour gagner toujours. Il est aussi un profond psychologue. 11 imagine des combinaisons qui triomphent toujours des hésitations où le désir tremble encore. Il offre trois fois par mois des billets dont le prix est fixé suivant une progression savante et qui s'adressent démocratiquement à toutes les bourses puisque chacun d'eux peut se vendre par dixième. Les passions humaines deviennent entre ses mains un solide revenu. Le vin ne se vend pas toujours en Espagne, et le blé y rapporte peu. Le ren-

dément des impôts fléchit parfois, mais la rançon du jeu ne diminue jamais.

La loterie n'est pas seulement une ressource financière, elle a aussi un rôle social; elle conserve à l'Espagne l'habitude du romanesque.. Le désir du gros lot aflaiblit le goût du travail honnête et sérieux, mais il maintient l'esprit d'aventure. Ne voir dans la vie qu'une existence toujours la même, un traitement à peu près fixe et des lendemains monotones, quelle perspective mortelle aux rêveries et aux chimères ! Se conquérir un nom ou une fortune, c'est, dans le monde d'aujourd'hui, un labeur asservissant et qui demande souvent le génie de la patience. Quel charme facile, au contraire, de s'endormir avec un billet à la main, en se répétant l'histoire merveilleuse d'un voisin favorisé par le sort! On a une chance au moins d'échapper au recommencement du jour péniblement vécu. En faut-il plus pour les sourires anxieux au bon soleil qui les caresse, pour les promenades et les illusions sous le scintillement des étoiles ? Qu'importent les déceptions ? L'espoir renaît de ses cendres. Un billet de loterie, c'est une place pour la

lanterne magique. Et le hasard y met parfois des verres bien pittoresques.

Un aveugle, gène par Tépithète de fainéant, s'était mis énergiquement au travail. Il vendait des billets de loterie, et percevait ainsi son aumône comme une espèce de salaire. Un jour, il arriva trop tard pour rendre à l'administration son dernier dixième. C'en était fait de son douro. Protestation, désespoir. N'ayant plus aucun intérêt à s'arracher les yeux, le malheureux s'en prend à sa tête qu'il veut dépouiller de ses rares cheveux. 11 implore les passants et leur propose un rabais. Les passants refusent, convaincus que le billet est faux. La liste arrive dans la soirée. L'aveugle apprend qu'il a gagné trente mille francs. 11 s'est décidé sans peine à en croire ses oreilles, mais il ne s'est jamais consolé de n'avoir pas gardé les dix dixièmes.

Un ouvrier avait touché sa semaine. Sa joie s'augmentait d'une douce ivresse. Il avait bu quelques bons verres de manzanilla. Plus heureux qu'un roi, notre homme entre dans un bureau de tabac. La marchande lui propose un dixième de billet. Il accepte, con-

vaincu qu'il a liop de bonheur pour ne pas gagner, et que la fortune ne lui refusera pas une compensation méritée. Rentré chez lui, il se demande s'il n'a pas fait une sottise. Sa femme le lui prouve en l'abreuvant d'injures. Il a mangé le pain des enfants qu'il pourrait avoir. Dégrisé par cette colère, le pauvre diable va rendre son dixième. La marchande n'en veut pas. Il la menace du commissaire. Il dira qu'elle a abusé de son ébriété. Son exaltation, ses cris, l'éclair de ses yeux, la peur du scandale triomphent des résistances. Il reprend enfin son argent. Le soir même le billet gagnait le gros lot. La marchande a cherché huit jours l'adresse de son irascible client. Elle l'a trouvée enfin, et elle a goûté, à lui faire savoir sa maladresse, la douceur savoureuse des vengeances féminines. Peutêtre se serait-elle abstenue de cette méchanceté si elle en avait prévu les conséquences. L'ouvrier a failli tuer sa femme, et leur union est à jamais empoisonnée.

Ces deux histoires ne sont point des contes. Je ne les ai pas rapportées pour satisfaire une banale curiosité. II est trop évident qu'en Espagne comme ailleurs on perd plus

PANS LKS RUES 217

souvent qu'on ne gagne. Ne faites pas le voyage, si vous n'y cherchez qu'une occasion de vous enrichir sans peine; vous la paieriez probablement très cher. Mais si vous voulez retrouver l'ombre d'un pittoresque disparu, vous oublierez là-bas vos préoccupations sociales, et vous ne songerez plus que les loteries sont d'une dangereuse et funeste immoralité. Peut-être leur pardonnerez-vous parce que leur popularité et leurs fréquents tirages jettent parfois un roman dans l'ordinaire réalité.

Page 1