La Ciencia espanola. Madrid
l'Espagne n'a pas exercé une influence comparable à celle de sa littérature d'imagination, elle n'en a pas moins fait preuve d'originalité et d'activité méritoire. Quelles qualités personnelles y a-t-elle apportées, et quel caractère propre y a-t-elle révélé ? M. Altamira s'efforce d'y montrer les quatre tendances suivantes qui lui paraissent expliquer « la modalité fondamentale de l'esprit espagnol dans l'ordre intellectuel : Vliai^monisme (sic) qui ramène à l'unité des doctrines en apparences contraires ; le criticisme qui revendique la liberté du sujet pensant; le réalisme qui rattache toute spéculation à un problème de la vie pratique, et Vinitiative qui fait entrevoir le point de départ des systèmes les plus importants ». De ces quatre tendances, je crois bien que la seconde n'est propre à l'Espagne que dans le domaine de l'esthétique. Dans celui de la philosophie, il ne peut y avoir de véritable criticisme (\nAx\à la solution des plus grands problèmes est donnée et acceptée sous la forme de doofmes indiscutables et plus nombreux qu'en aucun autre pays. Et par là aussi se trouve singulièrement restreinte Vinitiative espagnole. En revanche, il
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semble l'ort exact que l'esprit espagnol n'ait jamais éprouvé de dilliculté, sinon à concilier, du moins à accepter « les contradictoires », et il parait évident que, dans sa pensée comme dans son art, toujours il a gardé la préoccupation et le goût des réalités, des plus humbles comme des plus hautes.
Comment donc cet esprit qui s'est montré si propre à la pensée et à la vie, et qui a révélé de véritables qualités civilisatrices, s'estil si profondément endormi ? Faire intervenir la prétendue incapacité de la race, ou l'influence du climat, c'est oublier ou ignorer un passé glorieux, et, sans remonter au moyen âge ni même au règne de Charles- Quint, c'est méconnaître la force de reviviscence dont a fait preuve l'Espagne au xviii^ siècle, avant les dernières années de Charles IV. Sa décadence actuelle peut même passer pour une preuve étrange de vitalité. Avoir subi pendant le dernier siècle plus de guerres qu'aucune autre nation européenne ; avoir été contrainte, dès les débuts de l'âge moderne, de sacrifier aux complications extérieures l'évolution intérieure qui transformait partout ailleurs la civilisation du
moyen âge ; avoir dépensé au dehors tant de sang et d'argent qu'il n'en est presque plus resté au dedans pour un développement économique normal ; avoir été victime d'une effrayante dépopulation, d'une politique absurde, d'une direction plus funeste encore du sentiment religieux; et n'être pas morte tout à fait ! Cela est merveilleux, et cela donne droit à tous les espoirs.
Ces espoirs se réaliseront-ils ? On peut le croire ou non, selon la confiance qu'on a dans l'esprit des Espagnols d'aujourd'hui. Interrogez-les. A quelque classe qu'ils appartiennent, ils seront tous d'accord pour reconnaître que tout va mal. Toutes leurs explications se termineront par ce refrain attristant : « Eso no piiede ser : Cela ne peut pas être, cela ne doit pas être. » Et pourtant cela dure. Je vais plus loin. Je crois que tous les Espagnols sincères, et ils sont nombreux, sont à peu près d'accord sur les maux dont ils souffrent et sur les remèdes convenables. Dans l'ordre politique, ils se rendent un compte très exact des méfaits de ce qu'ils appellent le « caciquisme ». L'administration locale est à la merci du gouvernement de Madrid. Les deux partis qui se
succèdent au pouvoir n'élèvent tour à tour leur bannière libérale ou conservatrice que pour abriter derrière elle des intérêts de personne et des appétits égoïstes. Le suffrage universel n'est pour eux qu'un pantin dont ils tiennent les ficelles, et il ne saurait en être autrement dans un pays qui comptait, lors du dernier recensement, douze millions d'illettrés'. Dans l'ordre religieux, les Espagnols les moins suspects de libéralisme révolutionnaire n'hésiteront pas à se plaindre du nombre excessif des prêtres et des congrégations des deux sexes ; et ceux qui se piquent de penser librement vous démontreront, non sans amertume, que si l'anticléricalisme est parfois ailleurs une pure sottise, il devrait être enseigné chez eux comme une vertu civique. Dans l'ordre économique et social, ni les maux ni les remèdes ne sont moins bien connus. L'Espagne n'a nullement à se préoccuper d'une agression étrangère. La perte de ses colonies la dispense d'une marine puissante. Les budgets auxquels elle
I. Plus exactemeat ii, 9^5 , 871. Oh 1 les beautés de la statistique 1
devrait consacrer la plus grande partie de ses ressources sont incontestablement ceux de l'instruction publique, des travaux publics et de l'agriculture. Nul ne l'ignore, et nul n'ignore non plus que la question du change sera en grande partie résolue le jour où le gouvernement restreindra les émissions et les fructueux agiotages de la Banque d'Espagne.
L'esprit espagnol garde donc aujourd'hui un sens très avisé des réalités. Malheureusement il ne tire pas de cette connaissance la force d'action nécessaire. Au lieu d'organiser le suffrage universel, les politiciens vivent au jour le jour d'expédients misérables. Les trop rares industriels et commerçants sentent tout ce qui leur manque pour s'adapter aux conditions de la production internationale ; mais, sauf peut-être en Catalogne, ils n'arrivent point à l'association et à la cohésion indispensables. Dans'la vie privée, l'Espagnol ne réussit pas toujours à se débarrasser d'un orgueil sans raison et d'un bavardage sans résultat. S'il économise, c'est pour étaler en quelque jour de fête un luxe qui ne répond point à ses ressources. 11 sacrifie à un men-