‹ Propos d'EspagneChapitre 4 sur 22 · LE PAYSAGE ESPAGNOL · texte numérisé non relu

LE PAYSAGE ESPAGNOL

mer. C'est une caresse j)oiir l'œil, ([uelque chose comme un voile très doux qui [lasserait devant les paupières avec des frôlements soyeux et qui irait se perdre au loin en se fondant avec le ciel. Parfois des peupliers qui semblent garder l'espace. Des maisons basses sortent comme des champignons de la terre (|ui servit à les bâtir. C'est une fourmilière humaine dont les habitants portent sur le dos des sacs ainsi que les fourmis des grains. Mais c'est le même blé qui pousse dans les mêmes champs. Les fourmis en prennent moins, et les Castillans en prennent plus. Elles sont plus actives, et ils le sonl moins. Voilà la grande différence.

De celte première rencontre avec le paysage espagnol on garde une impression forte, mais vague. On est séduit par la noblesse de sa monotonie. On ne peut encore s'expliquer le charme de sa tristesse sèche sous le soleil flamboyant. On se sent dans l'âme une poésie berceuse. On attend que des songes la colorent.

De Valladolid à Médina del Campo. — De longues plaines de blé ou de vigne. A peine quelques renflements où semble se manifester

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l'cirorl (111110 puissance souterraine. Des maisons en briques, très basses et de couleur terreuse. On dirait des Hocons de poussière amoncelés par le vent. Dans une petite gare se promènent deux jolis costumes de paysan. Sous un large feutre un veston coupé court qui laisse voir tout le gilet rouge ])ordé de noir. La culotte, noire aussi, flotte au-dessus des jambes nerveuses emprisonnées dans de hautes guêtres. La civilisation moderne n a point encore fait disparaître tout le pittoresque. Je m'en suis aperçu au Parador del Norte où j'ai senti des morsures plus piquantes que le plus piquant des sonnets de Quevedo. Me voilà tatoué aux armes d'Espagne, et ce n'est pas payer trop cher mon entrée dans les vieilles hôtelleries.

De Médina à Salamanca. — Encore de vastes champs de blé et parfois des vignes vertes. 11 est cinq heures du matin. A l'occident, un bleu très pâle et très tendre. A l'orient, ce bleu se fond dans un rose zébré de nua- (rcs gris qui planent comme des ailes et semblent des reposoirs de rêve pour d'idéales contemplations. Peu à peu, la lumière plus vive et déjà dorée auréole cet horizon. On

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attend qu'une toile se lève sur un décor de paradis. Et voici que paisible monte le soleil louge. Les nuages le voilent, mais il s'élève en jetant derrière eux des lueurs qui annoncent son triomphe prochain. De cette lutte avec le sombre il sort purifié et doré, et il jette sur riminense plaine sa clarté déjà réchauflante qui noie dans un flamboiement toutes les nuances de l'horizon.

D'Avila à l'Escorial. — Des plateaux aussi monotones que des plaines. A Naval Grande, une vue assez large sur un cirque de collines arides. Mais le pittoresque n'est plus seulement dans la nature. Il est aussi et surtout dans les cris perçants des femmes et des enfants qui, à chaque station, vendent du lait ou de l'eau. 11 est plus encore dans ces lèvres qui se tendent avides à la portière et dans ces buveurs assis sur le marchepied du wagon. Une soif immense pèse sur les êtres et les choses ; la terre boit goulûment les gouttes qui tombent de toutes ces bouches collées à un verre ou à une bouteille. C'est une absorption immédiate, un évanouissement dans le sec qui recommence à chaque arrêt du train. Il semble que le soleil jaloux ne

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veuille rien laisser d'humide, rien qui puisse donner quelque fraîcheur à ce plateau désolé où de rares herbes essayent vainement de pousser entre les pierres brûlantes. Partout une incandescence rayonnante.

De l'Escorial à Madrid. — Toujours le plateau aride, des rocs qui parfois se dressent en menhirs et parfois se surmontent d'une croix. Ce symbole de la foi est aussi, dit la légende, le symbole d'un meurtre. 11 rappelle les brigands de jadis, les voitures assaillies et les voyageurs détroussés. 11 rappelle les luttes eno^ao-ées, les résistances vaines et les cadavres abandonnés. Et il rappelle encore la piété des mains secourables qui ont croisé deux morceaux de bois au-dessus de la pierre ensanglantée. Ces mains sont peut-être celles des meurtriers qui sans doute, comme le héros de Caldéron, ont trouvé dans cette déférence à la foi le pardon de leurs crimes et le chemin du paradis. Les temps ne sont plus où l'on assassinait si dévotement. On n'a plus môme aujourd'hui cette terreur délicieuse que donnait, il n'y a pas si longtemps, le retour possible des voleurs. En vain a-t-on vu monter dans un wagon deux paisibles

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g-endarnics, le fusil à la main. On sait trop bien qu'ils resteront paisibles, avec leur arme entre les jambes. On n'entendra point de coup de feu qui arrête le train et engage le combat. Et l'on se prend à le regretter, et, dans cette solitude qui s'embrume, on finit presque par l'oublier. Xesl-ce-point un pistolet qui brille, celte petite lueur è\ coté de ce rocher? Et ces ombres de là-bas que le vent agite, ne sont-ce point des hommes qui rampent vers la station prochaine ? Mais le train s'arrête, et l'on n'entend que le cri monotone de remployé qui appelle les voyageurs. Et l'on repart, avec le regret du frisson manqué. De Madrid à Cordoue. — On jette un dernier coup d'ceil sur la capitale. Les maisons se pressent et se groupent. L'éloignement les rapetisse en lesfondantl'une dans l'autre. Les colorations variées s'effacent. Ce n'est plus qu'une teinte blanche qui se perd dans la brume. On regarde devant soi. Voilà bien le paysage espagnol. La longue plaine se déroule monotonementjaune. Sous le ciel gris, cette teinte fade est d'une tristesse mélancolique. Les champs de blé sont beaux, mais quand les blés ne sont pas coupés, quand les

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épis rounnillent sous le rayonnement d'un soleil d'or. Cette terre fanée, sans arbre et sans relief, c'est le désert sans les sables et les mirages, sans l'effroi de l'immensité morne. Brusquement un nid de verdure : Aranjiiez. Devant la gare, une maison toute fleurie. En arrière, les bois touffus et les jardins. Le Tage roule son eau limoneuse à travers les arbres, et des canaux la précipitent en cascades ou Tépanchent dans des bassins. Des végétations exotiques à côté d'une futaie européenne. Les nuances les plus pâles et les plus brillantes noyées dans la dégradation des verts. Cette forêt, ces campagnes d'oliviers et de mûriers, ces prairies émaillées de fleurs, pourquoi donc lassent-elles si vite? On les a saluées d'un cri de joie. Et déjà Ton regrette les monotonies qu'on vient de quitter. La sensation présente paraît banale, et l'on ne trouve pour la rendre que des comparaisons mythologiques ou des vers de mirliton. On se disait: Qu'il doit faire bon dans cette oasis! Et l'on repart avec bonheur. Et l'on rentre dans la longue plaine, et l'on trouve une saveur nouvelle à voir ce sol terne s'étendre, à peine relevé de quelques

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