LE PAYSAGE ESPAGNOL II
la Manche, et l'autre dans son fidèle éciiyer. Le ciel s'est dépouillé de son voile gris de nuages. Il a reconquis son bel azur qui luit sur les champs jaunes et sur les vignes vertes. Aux stations, des têtes rasées d'une énergie un peu grossière et des charrettes tendues de toile. A l'horizon, on entrevoit la Sierra Morena. Quelques collines grises qui sortent vaguement du sol. On entre dans les monts. Ils n'ont de farouche que les noms qu'on leur donne et les souvenirs qu'ils rappellent. Tapissés de petits chênes et de bruyère, le regard les embrasse sans efFort et sans frayeur. Tantôt ils ondulent en courbes légères, tantôt ils se relèvent avec des formes de tour arabe. Leur altitude n'est pas sensible, car ils ne sont que le couronnement d'un plateau. On entre dans les tunnels, mais sans le moindre frémissement, car on en sort aussitôt, car l'obscurité n'y fut jamais noire. Quelques pentes et quelques ravins, jamais d'abîme effroyable. Et l'on songe aux épouvantements qu'on imaginait jadis, quand on apprenait le nom des Sierras d'Espagne. Le jour baisse et la pente devient plus rapide. Voici la fameuse plaine de Las Xavas de Tolosa.
\i> PROPOS D'ESPAGNE
Au loin, derrière les montagnes, une ligne bleuâtre avec des lueurs d'aurore. Le soleil s'est couché, mais en laissant à l'occident des teintes d'une fraîcheur matinale. On dirait qu'en partant il annonce son retour. Peut-être veut-il nous dire qu'il ne disparaît que pour nous, et ([u'ailleurs il se lève. C'est ainsi sans doute qu'il se retira en 1212, après la débandade des troupes musulmanes. Le sang rougissait la terre, et les armes brisées étincelaient encore dans les clartés crépusculaires. Les chrétiens ramassaient leurs blessés, et les râles des mourants montaient à leurs oreilles. Mais tant de douleurs et de cadavres ne troublaient point l'àpreté de leur joie. Ils se rappelaient les injures et les défaites subies, et il s'enivraient de cette victoire pleine d'es.poirs qui les prenait par toute l'âme, comme une délicieuse caresse pour leur honneur et pour leur foi. Le soleil avait disparu. Mais ils virent encore à l'occident la ligne bleuâtre que je regarde noircir. Ils ne se dirent point (ju'elle allait se fondre dans la nuit; il la saluèrent comme l'aube d'un jour bienheureux.
La lune monte, et elle argenté là-bas les
LE l'AVSA(.K KSl'AC.NOI, 13
inonlagnes démidéos, iri les collines grises d'oliviers. Peu à peu les derniers contreforts de la Sierra s'elTacent ; c'est de nouveau la longue plaine monotone où brillent les eaux du Guadalquivir. Puis fleuve et champs se confondent sous les clartés lunaires. Dans le mouvement qui m'emj^orte, la terre semble couler comme un Meuve merveilleux où surnagent (|uel(]ues plantes. Ce n'est point une lumière éblouissante, mais elle est si blanche et si pure qu'on la croirait levée sur quelque contrée paradisiaque. Tout est silence. Les idées du jour se sont évanouies. On n'a pas besoin de fermer les yeux pour rêver. La nature ajoute ses visions étranges aux chimères de l'imagination. Et, dans l'horizon, où le regard se fixe, voici que des casques étincellent et que les Maures reviennent.
De Cordoue à Séville. — On se fait souvent, quand on n'est pas très fort en géographie, une image brillante et banale des campagnes andalouses. On se figure des végétations magnifiques, des fleuves limpides et, à l'horizon, un cercle de montagnes tour à tour gracieuses et farouches. Avec un tel préjugé, on s'apprête bien des déceptions. L'Espagne est la transi-
tion naturelle entre l'Europe et l'Afrique, et ce caractère s'aflirme de plus en plus à mesure qu'on descend dans l'Andalousie. De Gordoue à Séville, le décor est presque le même que de ISIadiid à Gordoue. G'est toujours, sur un fond de collines pelées, de vastes champs de blé tachetés parfois d'oliviers. Mais déjà, le long de la voie, courent les cactus et les aloès, et ces végétations étranges semblent annoncer un autre continent. On imaginerait fort bien ici des bêtes sauvages et exotiques. On ne s'étonne point d'y rencontrer, au lieu des vaches paisibles (|ui broutent les gazons de Suisse, des taureaux à la démarche lente, dont les formes décèdent une vigueur noble, capable des élans les plus sauvages.
Pas plus en Andalousie qu'en Gastille, jamais le paysage espagnol n'est riant, et pourtantilne lasse jamais. Les sierras paraissent le plus souvent des chaînes médiocres de collines ternes. Elles enserrent des plateaux gris et des plaines jaunâtres où coulent des eaux limoneuses. Mais il n'en faut pas conclure qu'on n'y doit chercher ni pittoresque ni poésie. Ce serait oublier que la nature est
LE 1>AVSAGE ESPAGNOL 15
toujours pittoresque, toujours poétique. C'est à rhomme de la comprendre, de ne point lui ojiposer des tliéories ridicules, mais de se laisser renouveler par son incessante variété. La terre d'Espagne n'est pas d'ordinaire une prairie émaillée de (leurs où coulent des fleuves magnifHjues descendus de montagnes majestueuses. Mais son austérité sèche, sous le rayonnement de son soleil, est le spectacle qui convient aux rêveries et aux exaltations. Il ne faut pas une nature fleurie pour l'élan des imaginations fortes. Une monotonie lumineuse est la meilleure trame pour les vigoureuses broderies. Les contrastes y éclatent et s'y fondent avec une saveur étrange. Si l'on veut avoir l'impression de l'Espagne, si l'on veut comprendre dans sa littérature et dans son art le mélange étonnant de la brutalité la plus énergique avec les plus pures extases, qu'on relise le Don Quichotte dans la plaine d'Argamasilla. Je garantis qu'on emportera de cette lecture et de cette vision des souvenirs merveilleux qui ne s'éveilleront plus dans des décors plus riants ou plus beaux.
Ruines Romaines.
La civilisation romaine s'était affirmée un peu partout en Espagne par ses ordinaires édifices. Il n'en reste aujourd'hui que de rares ruines qui ne parlent à l'imagination qu'après un long et patient effort de reconstruction. Dans l'antique capitale de la Lusitanie, à Mérida, l'archéologue peut retrouver sans trop de peine les limites de la vieille ville et la place des anciens monuments. Il n'y manquait aucune de ces bâtisses qui, étant d'utilité publique, devaient être grandes et pouvaient ne pas être laides. Avec ce qui reste du grand pont et des deux aqueducs, du théâtre et du cirque, de l'arc de triomphe et du temple de Mars, du forum et desthermes, un architecte plus ou moins diplômé restituera un plan assez exactement semblable à celui de presque toutes les grandes cités au temps des Hadrien. A qui ne sait voir que
Rl'lNES ROMAINES 17
ce qu'il a sous les yeux, lacjuedue de Ségovie donnera une impression assez forte par \c bel effet de ses deux rangs d'arcades et de leurs larges pierres grises. Mais ce n'estpas en Espagne qu'on est juste |)our l'art romain, pour ses efforts originaux dans la création de l'architecture voûtée, pour le réalisme qui se manifeste parfois dans sa sculpture et sa peinture décorative. Cette terre que les Romains asservirent sans pouvoir la dépouiller de sa saveur semble voidoir secouer jusqu'au joug de leur souvenir.
Sagonte. — Sur un sommet aride, les restes d'une muraille dorée par le soleil. Les traces se devinent d'un théâtre antique écroulé. Au pied de deux collines, la petite ville moderne de Murviedro. Rome avait gravé sur cette terre son empreinte redoutable. Pourtant ce n'est point à elle qu'on songe. Le grand nom d'Annibal s'éveille dans le souvenir. On le revoit, tel que le montrent les romances d'Espagne. Il arrive de Cadix, il a juré dans le temple d'Hercule de conquérir l'Espagne et de venger Cartilage. Comment entamer la lutte ? Il attaque Sagonte, la plus vieille alliée des Romains.
Les assiégés se défendent avec une fureur farouche. Mais les auspices leur sont contraires. Le vin se change en sang, et les animaux poussent des cris humains. Les Sagontins n'ont plus qu'un espoir, et il se réalise; ils meurent tous, aucun n'est prisonnier.
Sagonte, c'est le premier pas du héros Carthaginois dans sa marche triomphale.
C'est aussi une des premières manifestations de l'énergie espagnole, de ce sentiment têtu de l'honneur qui s'élèvera jusqu'aux plus sublimes efforts. Mais ce n'est point une épave de la Rome glorieuse. Les Romains n'y ont rien laissé que l'œil admire ou que l'imagination se plaise à reconstruire. Si l'on retrouvait quelque théâtre grec, on aimerait, un Sophocle à la main, à y relire une émouvante tragédie, à se figurer les gestes lents et graves dans l'ampleur du décor, à se donner les frayeurs sacrées qui, sur l'Acropole, agitaient délicieusement l'âme délicate des Athéniens. Les pierres écroulées du théâtre de Sagonte auraient beau reprendre, par quelque enchantement, leur place primitive, elles n'exciteraient point dans notre âme ces exquises sensations. On se dirait sans