‹ Propos d'EspagneChapitre 7 sur 22 · RUINES ROMAINES · texte numérisé non relu

RUINES ROMAINES

doute : « Il y avait là des mimes, des sauteurs €t des farceurs. Quand on y donnait la comédie, si les esclaves ne s'y poursuivaient pas à grand bruit, si les bons mots n'étaient pas de gros mots, on attendait l'intermède sans écouter la pièce, et, si la rue était plus divertissante, on ne manquait pas d'y courir. » Pourtant, on a joué sur cette scène Plaute et Térence, et leurs personnages se retrouvent dans les premiers essais du drame espagnol. La marque romaine est profonde en ce pays sur la littérature comme sur l'organisation politique. On devrait y songer à Sagonte. Et l'on songe seulement qu'Annibal fut grand et les Sagontins héroïques. Quand les Romains ne s'imposent pas, il semble qu'on veuille se venger d'eux en les oubliant.

Ils s'imposent à Tarragone, mais ils n'éveillent pas de plus vives sympathies. On va voir le prétendu tombeau des Scipions, parce qu'on ne veut pas partir avec un regret. On regarde un moment cette bâtisse carrée de huit mètres de haut. Et l'on s'éloigne, étonné de sa propre froideur. Quand, dans la plaine d'Andalousie, on rencontrait, à l'entrée d'un mauvais village, une tour crénelée où

s'ouvraient des fenêtres arabes, de jolis rêves se posaient sur ces pierres jaunies. On n'avait pas de peine à dresser au sommet un beau visage surmonté d'un casque maure, et l'on se racontait quelque histoire du moyen âge lue jadis dans les inépuisables romances. Aucune histoire ne sommeille dans le tombeau des Scipions. Et, comme il n'est pas un chef d'œuvre, il ne parle pas plus à nos yeux qu'à lîotre mémoire. Il faudrait avoir la simplicité d'âme d'un antiquaire pour s'écrier avec un beau geste : « Que cette tour est belle ! Elle embaume le Romain ! »

L'aqueduc de Tarragone a un langage plus éloquent. Ses deux lignes d'arcades superposées ont une grandeur simple qui vous secoue. 11 n'y a là aucun effet cherché. 11 fallait établir entre les deux collines une conduite d'eau. Les Romains l'ont établie avec la solidité la moins coûteuse. Et il s'est trouvé que leur œuvre n'était pas sans beauté. Mais on ne leur en est pas reconnaissant. On devine qu'ils ne l'ont pas fait exprès, et qu'ils n'auraient pas hésité à enlaidir leur construction, s'ils y avaient eu quelque intérêt. D'ailleurs les travaux d'art sont rarement des

RUINES KO.MAINES 21

anivrt'S d'art. Leurs courljes les plus élégantes semblent calculer la résistance des corps. On aime mieux la moindre ornementation qui cherche sa raison d'être dans le désir de faire plus beau.

Les murailles romaines qui complètent à Tarragone la vieille enceinte dite cyclopéenne forment au premier abord une masse surprenante. Ces grosses pierres superposées sur des rocs énormes prennent au clair de lune des proportions épiques. En plein soleil, elles n'ont plus qu'une beauté naïve, celle de la grenouille qui s'enfle. Vouloir dans l'infini de l'espace bcâtir un mur qui étonne par sa seule hauteur et par sa seule épaisseur, cette entreprise ferait sourire si elle n'avait eu son utilité. Devant les remparts de Tarragone, on se dit : On devait être en sûreté dans la ville, quand les canons n'étaient pas inventés. Et on ajoute : On y est bien mal aujourd'hui. On voudrait plus de fenêtres dans la lourdeur de cette ligne. Cette barrière peut paraître majestueuse. Mais un coin d'horizon ferait bien mieux notre affaire.

Je pars de Tarragone avec le souvenir d'un beau portail de cathédrale, de quelques jolies

avenues superposées en terrasses, d'une rampe pittoresque montant vers la ville haute où dans les rues étroites l'ombre met de& recoins étranges. Dans le train, je rencontre un compatriote, un artiste. « Ah ! vous avez vu Tarragone, s'écrie-t-il. Si vous connaissiez Nîmes, vous auriez pu vous dispenser de cette visite. La tour des Scipions est une mauvaise Tour Magne, et l'aqueduc ne vaut pas le Pont du Gard. Voulez-vous me permettre un conseil ? Si vous n'êtes pas archéologue, ne perdez pas votre temps à visiter des ruines romaines. Je comprends qu'un historien se plaise à déterrer dans Pompe» les maisons et la vie antiques. Mais quand on vous dira : « Allez donc voir ce pont ou cet « aqueduc romain », n'hésitez pas à répondre : « Vous êtes bien aimable, mais je sors d'en « prendre. » Quand vous en avez vu un, vous les avez vus tous. Et je ne crois pas que vous trouviez souvent le Romain amusant, parce qu'il est rare qu'il soit artiste. Quand j'étais jeune, on me donnait parfois comme devoir français à imaginer l'opinion qu'un illustre mort aurait, s'il revenait au monde, sur la civilisation présente. Cet exercice ne laissait pas

RIINES ROMAINES 23

de m'embarrasser fort, mais, par habitude, il m'arrive de temps à autre de le refaire. Je me figure que si quelque Vitruve vivait aujourd'hui, il préférerait la Tour Eiffel à la Giralda et la iralerie des machines au Parthénon. »

Il y a bien de l'exagération dans la justesse piquante de ce raisonnement. Il n'empêche d'ailleurs pas les monuments romains d'avoir au moins la beauté de la force et la poésie du passé. Pas plus que je ne regrette ma visite à Tarragone, je ne me repens de ma promenade à Itàlica, dans les environs de Séville. Une grande colonie romaine, la patrie de Silius et de Trajan, tous ces souvenirs obligent. Il y a des curiosités inéluctables, comme la dette qu'on doit aux morts. Un voyage en Espagne est souvent une promenade dans un cimetière. Chaque tombe réclame sa fleur, une pieuse mélancolie. Il semble que les ruines soient avides de pitié. De loin, elles disent ce que de près on lit sur les antiques épitaphes : « Passant, arrête-toi. Cette place vit s'épanouir une gloire flétrie. Voilà ce que j'avais à t'apprendre ; poursuis maintenant ton chemin. »

Sur la route brûlée par le soleil, une pous-

2i IMtOl'OS D'KSPAliXK

sière t'iiaiidc coinine mie fumée. Un campement de l)oliémiens. La famille est couchée sur la terre. Seul, un enfant regarde. Il est vêtu d'un lambeau de chemise qui lui descend jus(ju'à la ceinture. Nulle pudeur ne le trouble. Il laisse son corps se bronzer sous le feu qui tombe du ciel. On ferme les yeux malgré soi, on s'enfonce dans la voiture. Quand on regarde de nouveau, c'est toujours la vaste plaine, ies champs de blé ou d'avoine, la poussière grise, une lumière insoutenable. .\ous arrivons. Rien n'annonce une cité disparue. Il ne reste que les ruines de l'amphithéâtre. On entre sous une espèce de grotte oîi des briques et des pierres se mêlent en blocs. Des excavations sombres oîi l'on gardait les bêtes fauves. Une tour sans toit pour leur jeter leur pâture. Le vomitorium s'éclaire d'ouvertures en plein soleil. On ne voit guère ({ue deux galeries, mais on devine qu'il y en avait deux autres. L'imagination s'efforce de reconstruire la masse de ce monument. Elle entasse les arcs sur les arcs, elle se donne l'illusion du grandiose. Mais la sensation réelle efface bientôt ce mirage frêle. Au milieu de l'arène, des ouvriers creusent pour

RLINKS HOMAINKS 23

retroiivor clans louis ladies de pieiTC les primitives excavations. Dans ces trous, les hètes sauvages luttaient et se déchiraient. Et là-haut, tous les yeux se penchaient, avides de se repaître de sanglantes curiosités. Parfois on jetait un plancher sur ces fosses, et le duel commençait entre le Thrace et le rétiaire. Ces spectacles nous paraissent barbares. Ils l'étaient moins que nous ne le croyons. Le peuple les aimait surtout pour la bravoure étalée. Il accordait la vie au gladiateur vaincu qui avait Ijion lutté. Dépenser son sang ou son esprit pour amuser les autres, la dilférence ne lui semblait pas monstrueuse. Aujourd'hui, à force de culture, nous avons corrigé la simplicité trop vigoureuse de nos sensations. Se complaire à des jeux mortels, c'est pour nous le fait d'une âme sauvage où la bête se réveille. La vie ne s'estimait pas autant, alors qu'on n'avait point inventé la religion de la souffrance humaine. Un o:entilhomme ([in combattait un taureau la risquait aussi bien qu'un vil gladiateur; et tous deux, à leur manière, étaient épris de gloire et s'enivraient de bravos. C'est un crime à nos yeux de répandre son sang pour un or-

gueil inutile. Mais, à force de l'épargner, saurons-nous encore en faire le sacrifice? Le courage n'est pas fréquent chez ceux qui redoutent les témérités. D'ailleurs, l'exemple est plus dangereux d'un pitre qui fait fortune que d'un torero qui meurt bêtement. Quand, là-bas, de cet arc souterrain à moitié déblayé, un lion s'élançait et bondissait sur un homme, ou lorsque, sortis de leur case et rafraîchis par l'eau de leur puits, deux gladiateurs débouchaient dans l'arène, il n'y avait pas seulement une curiosité cruelle dans le frémissement qui agitait le public. Les passions n'étaient certainement pas « purgées » au sens d'Aristote, mais qui sait si elles ne rencontraient pas en quelque manière une satisfaction esthétique ? L'art et la nature se confondent si bien pour les imaginations du Midi! Lope et Galdéron n'ont peut-être pas excité des émotions d'un autre genre que les réalités violentes du cirque et de la corrida. Notre vocabulaire ne convient point pour traduire les mœurs de ce pays ensoleillé. Nous appelons criardes des teintes qui sont simplement vives, brutales des sensations souvent moins fortes que les nôtres. Il y a à

RUIXES ROMAINES 27

chaque instant une transposition de mots à faire, comme il faut à chaque instant habituer son œil à des lumières qui d'abord paraissaient toutes des éblouissements. Je ne m'étonne plus qu'à côté de ce cirque des hommes soient nés aussi doux que le doux Silius, aussi humains que Trajan et qu'Adrien. Mais le cirque seul a laissé des ruines où des lézards se promènent. De la cité qui fournit à Rome un poète et des empereurs, à peine une trace demeure. Les maisons et les temples se sont écroulés. Quelques morceaux de mosaïque, quelques statues mutilées, quelques pierres dans la campagne qui semblent dessiner l'antique mur d'enceinte. Un pauvre village au loin. Sur la roule une mauvaise auberge. Et plus rien qui vive encore. Un grand silence pèse sur cette terre où la moisson mûrit sur les cendres de la grandeur romaine. Seul, le laboureur qui ramène sa charrue entend, quand la nuit tombe, une plainte monter du sillon qu'il vient de creuser. Ce sont les poètes qui le disent. Il faut les croire parce que les ruines aiment à leur confier leur secret. Elles savent qu'ils ne le garderont point. Les ruines d'itâlica ont dit à

28 PROPOS D'ESPAr.NE

Medrano d'avoir toujours la soufTrance silencieuse. Etrange conseil qu'il a souvent oublié! Francisco de Rioja a mieux compris le désir du circjue effondré. Il réclame un peu de pitié pour le théâtre tragique d'une décadence, un souvenir qui redonne à ces choses mortes une ombre passagère de vie. Quelques-uns de ses vers sont inscrits sur une colonne. Ils ont la gravité d'une oraison funèbre. Ils apaisent le gémissement d'Itâlica. Les cités disparues sont comme les corps sans sépulture. Il leur faut au moins pour cénotaphe une poétique sympathie.

Le soleil maintenant s'est couché. La lune se lève à l'horizon, ronde et rouge. On dirait qu'elle se colore des reflets d'un mystérieux incendie. Ainsi sans doute elle éclaira dans cette enceinte un écroulement oublié. Peu à peu, elle monte, elle reprend son bleu d'argent, et elle jette sur l'amphithéâtre et sur la plaine sa lumière blanche comme un linceul. On entend la plainte d'Itâlica : « Passant, arrête-toi. Cette place vit s'épanouir une gloire flétrie. Voilà ce que j'avais à Rapprendre ; poursuis maintenant ton chemin. »

Les Maures et leurs Monuments en Espagne.

Parmi les merveilles qui ont fleuri sur le sol de la pittoresque Espagne, il n'en est peut-être pas qui gardent plus d'attrait que les monuments de l'art mauresque. Ils ont pour nous le charme doucement mélancolique des civilisations disparues. Et puis, et surtout nous ne pouvons pas ne pas y mêler un peu ou beaucoup de nos songes d'enfant. A côté des contes de fées, qui de nous ne voit parfois surgir dans sa mémoire les histoires des Mille et une nuits ? Tous ces mots : Alcazar et Alhambra, Khalifes et mosquées prennent alors des vertus étranges, et nous appelons de nos vœux l'enchanteur qui, d'un coup de baguette, dresserait à nos yeux les décors troublants où les soultans et les soultanes pro-

menaient leurs caprices et leur rêveries. Je n'ai malheureusement rien d'un enchanteur. Je ne dispose point d'une lampe magique, mais de deux yeux ordinaires, et il ne faut me demander que d'aider à mettre quelques sensations précises derrière la sonorité de ces noms : Cordoue, Séville et Grenade.

Ces trois villes, toutes pleines encore du souvenir des Arabes, nous présentent aussi les manifestations peut-être les plus originales de leur art. 11 n'}' a pas, en effet, à proprement parler, un style arabe. L'Arabe n'est devenu artiste qu'à l'école des nations vaincues. Le Bédouin nomade et pillard que l'Islam jeta sur les villes de la vieille Egypte n'apportait avec lui aucune étude des formes et des couleurs, ni, à plus forte raison, aucun système d'architecture. « Les Arabes, raconte le Musulman Ebn-Khaldoun, en raison de leur vie solitaire et aussi parce que leur religion leur défendait la prodigalité et l'extravagance dans leurs constructions, étaient loin de se connaître en art. « Et le même historien ajoute: « Quand un état se compose de Bédaouï, il a besoin de gens d'un autre pays pour construire. M Quels sont ces gens qui fournis-

sent aux Bédaouï des architectes et des ouvriers ? Ce sont les peuples qu'ils ont tour à tour conquis. Ce sont les Perses de Ctésiphon, ce sont les Grecs de Byzance, ce sont surtout les Coptes d'Egypte dont le mysticisme s'adaptait sans elïort au génie spiritualiste des Musulmans. Les monuments élevés sous cette triple influence dans l'Egypte et surtout au Kaire sont assurément la forme la plus riche et la plus élevée de l'art arabe. Ils n'en sont pas la plus pure. Les variations de leur style sous les Ommiades, les Fatimites et les Turcs nous empêchent parfois d'y retrouver assez nettement l'inspiration première du génie de l'Islam. Il y a plus d'unité dans les œuvres des Persans. Mais leur art ne se règle guère sur la loi du prophète. Il ne tient pas compte de la prescription du Qoràn qui interdit de représenter des hommes et des animaux, et l'arcature qu'il adopte, la cissoïde, ne se rencontre que très rarement dans l'architecture arabe.

Seuls, les Maures, tout en restant fidèles à l'esprit de leur religion, ont su donner à leurs monuments l'unité originale d'un même thème de construction et de décoration, l'arc

en 1er à cheval, et cVune identique philosophie. C^est qu'ils se sont de bonne heure soustraits aux influences orientales. Lorsqu'au vi,i« siècle, Abou-el-Abbas, pour assurer son pouvoir usurpé, voulut massacrer tous les descendants des Ommiades, un d'entre eux lui échappa. Ce fut Abd-er-Ilhaman qui, reconnu souverain par le Moghreb, affranchit pour toujours l'Occident de la suzeraineté de Baghdad. Sans doute, avec Turykh et les premiers conquérants, des ouvriers grecs ou coptes avaient peut-être franchi le détroit pour apporter en Espagne les premières leçons de l'école qui avait rebâti la Kaâbah de la Mekke et construit la mosquée d'Amrou. Mais, à partir du ix« siècle, c'est en pleine indépendance que se développe l'art mauresque, et lorsqu'en 883 la mosquée de Cordoue dresse la forêt de ses colonnes, la fantaisie de ses arcs et la floraison de ses arabesques, c'est une décoration originale qui prend conscience d'elle-même et sourit à sa première et brillante manifestation.

C'est à elle qu'on songe, dès qu on prononce le nom de Cordoue. Dès qu'on met le pied dans la ville, on va, poussé par une irré-

LES MAIRES ET LEURS MONUMENTS EN ESPAGNE 33 sistible séduction, vers le sanctuaire des Maures d'Espagne. On arrive devant le mur d'enceinte. De petites tours carrées en saillie, une frise de nierions, des toits médiocres en briques ternies ; rien qui annonce une surprise et un enchantement. Pourtant on n'est pas déçu. On sait que l'Arabe n'affiche pas ses richesses au dehors. On s'emplit les yeux de ces lignes nues et de ces couleurs grises. On est prêt pour les contrastes et les éblouissements. Sur la porte d'entrée, entre de fausses fenêtres, un arc allongé qui se reproduit en raccourci plus haut sur des colonnettes. Voilà le grand élément de l'architecture mauresque. Il en est le meilleur symbole parce qu'à la fois régulier et ingénieux il semble mêler la géométrie et l'imagination. Sous ses deux formes, la grande et la petite, il annonce les deux thèmes sur lesquels vont se broder les variations. On ne sait point encore les diversités qu'il permet, mais on l'aime pour sa nouveauté. A le voir sur la porte, on éprouve le même plaisir qu'à entendre, au début d'une sonate, la phrase mélodique où se résume l'idée du musicien. C'est la formule propre à l'art d'un peuple

qui vint de TOrient et qui connut la Grèce, qui portait avec lui l'algèbre elle conte, peuple amoureux des riches étoffes et des graves abstractions, peuple penseur et poète, chargé d'apprendre au monde la fantaisie dans la précision.

On entre, et c'est la plus délicieuse fantaisie qui d'abord éblouit les yeux. Des allées de colonnes qui se croisent et s'entre-croisent. Un dédale gracieux où, à chaque pas, des chemins s'ouvrent et vous entraînent en de nouvelles directions. On dirait qu'un enchanteur malin se joue de votre marche et la fait insensiblement dévier. Vous levez la tête, et votre confusion redouble, ravie. Sur les chapiteaux, les arcs se superposent ou se rejoignent, et leur double chaîne semble fuir le regard qui voudrait la fixer. Rayés de rouge et de blanc, ils miroitent un instant, puis courent l'un vers l'autre, et vous vous perdez à les suivre. Aucune terreur ne vous saisit l'âme, mais un charme mystérieux, la surprise des décorations changeantes. Vous êtes ému sans être troublé, vous êtes séduit sans violence. Il se môle une curiosité à votre impression, et cependant elle ne

consiste pas tout entière dans Tétonnement vulgaire du trompe-l'œil. Vous vous sentez intéressé comme à la recherche d'un problème, et vous ne cessez point de contempler, comme en présence d'une œuvre d'art. Peu à peu, la sensation s'émousse, et l'esprit l'analyse. Il n'y a point place pour une terreur esthétique, parce que rien ne vous écrase sous le poids d'une immensité sombre. Les colonnes sont petites et les voûtes sont basses. Le dieu qui habite ici n'est pas le dieu fort et jaloux qu'on adore dans la cathédrale de Burgos. Il n'est pas non plus le dieu des statues antiques où la forme humaine s'idéalise. On ne vient point à lui à travers les portiques où montent les blanches théories. Et c'est pourquoi l'àme n'est pas remplie de cette extase très douce qu'éveille en elle la beauté sereine. Toutes ces colonnes de marbres rares ne luisent pas comme un péristyle grec sur l'azur sans tache du ciel. Les chapiteaux ont beau fleurir diversement, ils ne retrouvent jamais ni la simplicité du dorique ni l'élégance de l'ionique. D'où vient donc l'attrait de la mosquée ? Il est dans la disposition des colonnes, et il est encore dans l'en-

Ire-croiscment des arcs. Voilà tout le secret. C'était un problème de géométrie facile ; mais la solution en fut trouvée par des artistes. Une forme très simple qui varie avec le point de vue, il ne leur en a pas fallu davantage pour nous donner l'illusion du féerique. Des piliers identiques qui supportent des arcs allongés, il n'y a rien de plus, et cela suffit, et le spectacle ne serait plus esthétique s'il voulait se compliquer d'artifices.

Il y manque pourtant la lampe d'Aladin. Le soir, quand cinq cents lueurs s'allumaient pour la prière de l'Atatema, toutes ces clartés en lutte avaient des jeux étranges. Sur le jaspe et le porphyre, l'or et l'argent des candélabres jetaient des reflets multicolores, et, à travers un champ de lumières, dans un labyrinthe paradisiaque, on allait vers Téblouissement du Mihrab. Comment dormir après ces visions ? On fermait l'œil, mais on voyait encore, et le sommeil ne venait qu'avec les enchantements du rêve. A l'aube nouvelle, on se réveillait d'un séjour merveilleux dans les jardins de Mahomet ou dans le palais d'un magicien. Ainsi fleurissaient dans l'âme les lyrismes et les contes.

Nous sommes encore dans le vestibule du Mihrab. Il nous reste une dernière surprise. C'est la niche où le Qoran était déposé, où brillaient toutes les richesses, toutes les élégances. Les couleurs ont pâli aujourd'hui, mais on devine et on renforce l'éclat primitif de tous ces ors, de tous ces rouges, de tous ces bleus. Un grand arc, d'autres arcs plus petits, tantôt simples et tantôt festonnés, une voûte taillée dans un bloc de marbre, des colonnes et des colonnettes, tous les éléments de l'architecture mauresque, mais rasseniblés avec autant de goût que de science, mais chargés sans violence de toutes les parures. Partout les dentelles fleurissent, en bas sur les blancheurs roses, en haut sur les ors et les bleus. Devant cette conque ou montent et se croisent les courbes des arcs, devant les broderies qui courent sur les murs, on s'étonne et bientôt la curiosité fait place au ravissement. A cette limite, le joli se confond avec le beau. Dans les détails comme dans l'ensemble de cet art, il n'y a rien qu'une géométrie fantaisiste et colorée. Mais il n'en faut pas davantage pour justifier notre admiration. Ainsi entendue, la dé-

38 PFiOPOS D'ESPAGNE

roralion iiicrile mieux qu'un chapitre dans l'histoire de l'art, elle demeure dans la mémoire comme un mirage de grand seigneur, comme une réalité pleine de rêves. Plus tard, sous le ciel gris, lorsque s'engourdiront les sensations ternes du jour, on oubliera les murs médiocres qui vous abritent, et peut-être l'on s'amusera à suivre comme en songe quelque dessin tracé sur le papier par une main qui s'exerça à Cordoue. Cette pauvre arabesque, pâle symbole des splendeurs de la mosquée, vous transportera sans doute en quelque demeure enchantée, et vous vous plairez à y retrouver vos imaginations d'enfant, quand vous lisiez une histoire de Schahrazade. Vous ne tarderez pas à redevenir grave et raisonnable, mais vous serez reconnaissant aux Maures de votre courte folie. Ne dites point ensuite que leur art est enfantin, parce que votre émotion fut naïve. Que d'artistes qui se glorifieraient de faire du rêve avec des figures de géométrie !

Si merveilleux que soit ce décor, il ne garde pourtant qu'une faible image de ses richesses premières. Encore s'il ne lui manquait que la fraîcheur des colorations, si le

temps seul l'avait délabré ! Mais la main des hommes lui a été plus lourdement funeste que le poids des années.

De tous côtés, des colères s'élèvent et des gémissements. Au lieu de voûtes médiocres, il y avait là liaut des plafonds merveilleux, et la fantaisie des Maures y avait sculpté dans le cèdre et le mélèze les plus élégantes géométries. On marche aujourd'hui sur une vilaine brique rouge. Et jadis sur ce sol se dessinaient les plus ingénieuses mosaïques. On s'étonne de voir ces colonnades qui ne reposent sur aucun socle. Le socle existe, mais on l'a enfoncé sous les dalles, et les fûts se profilent comme une chaîne de vaincus dont on aurait coupé les pieds. Il n'y avait pas un coin qui n'eût son ornement. Partout où s'étale une blancheur unie, c'est une reconstruction maladroite où la chaux effaça les splendeurs de la race vaincue. Parfois, sur un mur, une arabesque a reparu sous le grattoir. Et elle est un témoignage terrible contre les outrages qu'elle révèle.

Les Espagnols ont fait pis encore. Ils ont bâti leur cathédrale au milieu même du sanctuaire des Maures. Le long des murs, à l'aide

de cloisons reliant les colonnes, des chapelles sont encastrées. Pour faire place au chœur, on a renversé trois cents colonnes, au centre même de ces allées merveilleuses. Des ornementations chrétiennes s'étalent sur un mur saugrenu qui rompt le charme des perspectives féeriques, une voûte gothique écrase de sa masse grise les arcs zébrés de blanc et de rouge.

On s'éloigne avec la mélancolie que laisse toujours dans l'âme la vue des magnificences passées et des ravages qu'inspirèrent le fanatisme ou la sottise. On sourit de sa propre colère. On se rappelle que presque toutes les mosquées se sont installées dans les Eglises, et que la tolérance est rare, môme aujourd'hui, même pour le beau. Mais la tristesse demeure, et elle s'accroît dans les rues étroites. La ville est morte depuis que les Maures sont partis. A travers la grille des vestibules, on entrevoit des « patios » délicieux où des jets d'eau s'élancent entre les colonnes, au milieu d'un fouillis de plantes. Mais les murs sont crépis à la chaux, et les arabesques ont disparu. L'Alcazar de Cordoue est devenu une prison ; ses jardins sont

en friche ; des herbes sales poussent où les fleurs étincelaient. La vieille tour Carrahola menace ruine au bout du vieux pont romain, et, tout autour de la ville, les murailles et les portes s'effritent. Le patron de la cité, saint Raphaël , est toujours debout sur sa colonne, au-dessus d'une tour que des animaux symboliques supportent. Mais il ne manifeste plus guère sa faveur. Depuis qu'il est là, il voit derrière le Guadalquivir la campagne de plus en plus sèche. Et la ville, loin de prospérer, n'a cessé de s'appauvrir. « J'ai vu Cordoue, disait au wii** siècle le satirique Quevedo. Et voici ce que j'y ai trouvé : une grande place, des rues étroites, un évèque riche, des marchands pauvres, des aiguilles et des épingles à profusion, un pont qui s'effondre, une foule inepte et un esprit fin, Gôngora. Si vous rencontrez mieux, mettezle à la queue de mon sonnet. »

J'ai bien peur qu'il n'y ait rien à ajouter au sonnet de Quevedo. La lumière électrique brille dans les grands hôtels de Cordoue, et l'on y trouve dans les chambres des affiches traduites en français et en anglais. ^Mais la ville n'en est pas moins morte. Il y a encore

des hommes qui s'y perpétuent, il n'y en a guère qui s'y renouvellent, c'est-à-dire qui vivent. Gôngora s'écriait dans un élan louable : « Gordoue, ô ma patrie, si glorieuse par tes guerriers et tes écrivains ! » Il parlait en poète et prenait naturellement le pluriel pour le singulier. Personne ne l'a remplacé dans sa ville natale, et personne n'y a rallumé la, flamme de ses métaphores. L'illustre Gonzalve n'est plus, et il y a longtemps que Torgueilleux Français et le Turc sauvage ne redoutent plus l'éclair de son épée. Avec lui s'est éteinte la gloire militaire de Gordoue. Son grand guerrier aujourd'hui, c'est Guerrita. Il a transpercé autant de taureaux que Gonzalve avait pourfendu d'ennemis. Au lieu de verser son sang à la légère pour conquérir un nouvel empire à son roi, il l'a ménagé avec science et s'est conservé en bon état pour jouir des applaudissements qu'il recueille dans le club qui porte son nom. Gonzalve ne souffrait point qu'un trésorier royal lui réclamât des comptes minutieux. Guerrita n'a jamais supporté qu'un imprésario le frustrât d'une peseta. L'un ignorait également les douros et les blessures qu'il

LES MAURES ET LEIUS MONUMENTS EN ESPAGNE 43 avait reçus. L'autre a eu l'incontestable avantage de connaître toujours le chiffre exact de sa fortune et d'arriver rapidement à son idéal de millions. Si cette supériorité vous suffît, finissez le sonnet de Quevedo. Si non, il ne vous reste plus qu'à gémir sur le départ des Maures et sur leur cité sainte où ne luit plus que la gloire d'un torero.

Le palais des rois Maures, à Séville, n'a pas été mieux respecté que la mosquée de Cordoue. Les rois chrétiens ne l'ont pas détruit, mais ils l'ont transformé. Chacun a voulu y ajouter une aile, ou du moins un salon. Saint Ferdinand n'aurait pas mérité sa bienheureuse canonisation s'il n'avait imposé à l'Alcazar un oratoire gothique. Heureusement sa chapelle est au premier, et l'on n'est pas forcé de la voir. Pierre le Cruel fut plus sage. Il orna sans détruire, car il ne songea qu'à complaire à Maria de Padilla. Les caprices d'une jolie femme sont toujours moins funestes que les fanatismes d'un roi. Mais l'orgueilleux Charles-Quint aurait cru faillir à sa devise s'il n'avait pas gravé quelques « Plus ultra » sur une bâtisse en son

honneur. A Séville, comme à Cordoue, comme à Grenade, partout il a voulu affirmer l'éclat de son empire, et partout il a installé dans un décor mutilé quelque construction lourde et déplaisante. Philippe II et Philippe V ne pouvaient pas ne pas laisser aussi dans PAlcazar le souvenir de leur passage. Toutes ces prétendues réparations, tous ces agrandissements ont abîmé le vieux palais. Et l'on ne peut s'empêcher de gémir sur ces mutilations qu'on sent de plus en plus irréparables.

Comment resterinsensible devant la plainte qui monte des merveilles enlaidies ? Un toit de tuiles vulgaires au lieu d'une noble terrasse, un luxe plat et moderne au-dessus d'un décor féerique, une ligne fausse sur un profil délicat, il n'en faut pas davantage pour regretter le temps où les rois Maures se couchaient dans la longue alcôve zébrée de de rouge, de bleu et de blanc, et entrevoyaient, avant le sommeil, leur palais magnifique qui luisait entre trois grands arcs. Le soleil n'avait pas sans doute plus de clartés. Mais ses rayons tombaient sur des couleurs encore vives, et rejaillissaient en étincelles. Toutes

ces paillettes lumineuses dansaient devant le regard, et, sous ces colonnes où s'appuyait paisiblement Téclat des costumes orientaux, un mirage avait la place de nos réalités ternes. Les hommes d'alors pouvaient croire qu'ils offraient à l'astre du jour un spectacle digne de lui,

A travers les salons et les patios, on s'attache aux parties les mieux conservées. Et l'on retrouve les procédés ordinaires des Maures, et Ton s'étonne de leur inépuisable variété. L'Alcazar de Séville, comme la mosquée de Cordoue, manifeste un art de décorer qui dépasse l'imagination. Avec les mêmes éléments, ces ouvriers de génie ont embelli le temple de leur dieu et la demeure de leurs rois. Le style reste le môme, et chaque fois il se renouvelle. Admirable unité dans la plus étonnante diversité ! Aujourd'hui, quand nous voulons faire beau, nous brouillons tous les genres et toutes les époques. Nous nous épuisons à entasser des bizarreries confuses. Le désordre nous donne l'illusion du pittoresque. Nos ancêtres ne furent guère plus heureux. Ils eurent des rois qui furent meublés avec goût. Ils n'entrèrent jamais dans

un palais enchanté. Le luxe moderne de l'Europe n'a créé que des copies maladroites. A peine le siècle de Louis XIV connut-il vraiment un style. Mais, s'il eut de la noblesse, il eut aussi de la froideur. Les fées de Perrault n'avaient pas conté à l'oreille des décorateurs les mêmes splendeurs que les génies de Schahrazade. L'infante d'Espagne, INIarie Isabelle d'Orléans et Bourbon a connu bien des demeures princières. Elle ne s'est jamais éveillée dans une chambre aussi magnifique que celle où pour la première fois elle ouvrit les yeux à la lumière, le 21 septembre i848. Elle était dans l'appartement de Maria de Padilia. L'or et le vert étincelaientau plafond et sur les portes. Elle apprenait à voir dans le plus merveilleux décor. Quelle promenade pour un enfant royal d'aller du patio de las Doncellas au salon des Princes ! Tomber et se relever sur des dalles de marbre où murmure une fontaine, se heurter à des colonnes épanouies en chapiteaux d'où partent des arcs festonnés et des losanges d'arabesques ! Et, comme limite au regard hésitant, tantôt le dôme du ciel bleu, tantôt une coupole lambrissée d'or et de rouge. Si Marie Isabelle

a gardé le souvenir de cette vision, le monde a dû depuis lui paraître bien laid.

C'est qu'ici la décoration n'est pas un simple motif, elle est son but à elle-même. Ce n'est point un mur où se dressent quelques arbres, c'est une façade oîi le lierre a étendu partout ses rameaux. Les ouvriers Maures ne s'occupent pas seulement de plaquer quelques ornements d'après quelques pauvres lois de symétrie. Ils ne veulent rien laisser qui interrompe l'enjolivement. Terre, stuc et bois, tout ce qui se cisèle et se peint devient entre leurs mains la matière d'un travail incessamment renouvelé. Quand ils ne sculptent pas le marbre, ils en mêlent au moinsles nuances. Les moindres portes sont de minutieuses mosaïques dont les morceaux s'agencent en des formes et sous des teintes délicatement variées.

Pourtant cette décoration à outrance ne manifeste jamais le moindre mauvais goût. Il y a de l'or sur les chapiteaux, il y en a sur les murs et il y en a sur les voûtes. Il n'y en a jamais trop. Partout un ornement ou une couleur, nulle part une surcharge. On se rappelle que dans la cathédrale on se prit à sou-

rire devant les ostensoirs et les croix, les encensoirs et les chandeliers. Que d'argent et que de dorures ! Ces magnificences ne touchaient pas plus que les recherches du style churrigueresque. Les Espagnols ont aimé le cossu et môme le criard. Les Maures sont restés artistes jusque dans les prodigalités de leur ornementation. Ils n'ont point imaginé les formes grotesques et malingres où s'est complue la fantaisie gothique. Ils ont brodé, mais des figures régulières ingénieusement entrelacées et poursuivies. Aussi sont-ils les plus admirables ornemanistes. On peut leur refuser de plus puissantes originalités. Leur part est assez belle puisqu'ils ont appris au monde le féerique, et tiré de la géométrie la plus magnifique des décorations.

Leurs jardins valaient leurs palais. Ils avaient fait avec les plantes et les arbres autant de merveilles qu'avec le stuc et le bois. Mais leur œuvre n'a pas été entretenue. Au premier abord, les jardins de l'Alcazar semblent médiocres. Quand on essaie de se représenter leur éclat passé, on se persuade qu'ils devaient être enchanteurs. Le charme

n'en était pas, comme en un parc anglais, dans la verdure et dans les arbres touffus. On n'y éprouvait pas non plus le plaisir majestueux de se promener régulièrement à travers des allées nobles et froides. Ce sont partout des étages superposés, partout des jets d'eau qui jaillissaient des porcelaines multicolores. Les espèces les plus diverses, des palmiers et des noyers, des cactus et des eucalyptus étalaient leurs branchages contrastés. Sur les murs grimpaient les orangers odorants. Dans les couloirs des terrasses, les plantes éprises d'ombre reposaient leurs feuilles lustrées. Des allées de myrtes s'entrelaçaient ingénieusement pour donner une seconde l'inquiétude légère de ne plus se retrouver. Et c'était partout un miroitement de fleurs, pâlies sous les ombrages, étincelantes sous le soleil, des roses et des marguerites, des tulipes et des amarantes, toutes les couleurs dansant sous le regard ébloui. De toutes ces frondaisons, de toutes ces floraisons il reste à peine la trace. Les arbres dépérissent et les fleurs s'étiolent. Je m'étonne qu'on n'ait pas même eu le souci de conserver l'œuvre des Maures. Un de mes

amis d'Espagne m'explique cet abandon lamentable. « Il y a depuis longtemps, me dit-il, des administrateurs. Mais depuis longtemps ils ont pris l'habitude d'entretenir leur porte-monnaie beaucoup mieux que les jardins. Ils se sont contentés de vendre les plantes les plus rares. Seul, le dernier, homme bizarre, s'imagine qu'on le paye pour faire pousser les fleurs et pour arracher les mauvaises herbes. Le travail ne lui manquera pas. » Puisse-t-il réussir à rendre à ce décor sa fraîcheur passée ! Il n'aura d'ailleurs qu'à reprendre les procédés des Maures. Leur ingénieux système de canalisation n'est pas encore détruit. On peut encore arroser partout. Sur les briques des allées sont creusés de petits trous qui, lorsqu'on ouvre les robinets, lancent une pluie fine et répandent dans tous les sens leur eau bienfaisante. Pierre le Cruel s'amusait parfois à faire jaillir autour d'une élégante promeneuse un cercle infranchissable. A chaque pas, c'était un nouveau jet, une nouvelle peur de se mouiller, un nouveau rire. Ce plaisir est réservé aujourd'hui au gardien facétieux qui le propose à tout visiteur accompagné de sa femme. Cette

douche improvisée est du reste inoffensive. Le soleil sèche si vite !

Ainsi arrosés, les jardins de l'Alcazar avaient jadis un éclat merveilleux. Et ils prêtaient au lyrisme des descriptions éblouissantes. Nous raillons aujourd'hui les poèmes où les ruisseaux murmurent, où les fleurs ont des chatoiements de perles fines. Les Arabes en ont écrit beaucoup où ils se servent des mêmes images et qui pourtant ne sont pas ridicules. Quand Arabshah nous parle de ces dents de jaspe et de ces yeux d'argent <ju'ont les tulipes et les narcisses, quand Abu Dhaker voit dans un champ d'anémones un manteau vert où des étoiles biillent sous des paupières roses, ils ne font preuve tous les deux ni d'artifice ni de mauvais goût. Ils ont senti sincèrement le charme de leurs jardins. S'ils mêlent à chaque instant la femme et la fleur, c'est qu'ils n'imaginent rien qui se corresponde plus exactement. Les joues de celles qu'ils chantent sont vraiment des roses, son sourire est un rubis, et sa bouche est un myrte d'où coulent des gouttes de miel. Sa peau est une soie où flotte un parfum de musc. L'air s'embaume de son

haleine et le soleil n'a plus d'éclat auprès d'elle. C'est elle toujours qu'ils retrouvent dans les enchantements de la nature. Leur ardeur transforme le monde en une éternelle vision d'amour.

Toutes ces métaphores brûlantes, les Espagnols s'en sont emparés. Elles sont l'Ame de leur poésie, elles éclatent jusque dans leurs plus ordinaires conversations. Ne les imitons point, si nous voulons, mais gardons-nous d'en sourire. Les amoureux d'aucun temps n'ont jamais mieux trouvé. Si l'on voulait écrire un dictionnaire de la galanterie, on serait peut-être étonné de rencontrer, derrière les variations de la mode, les mêmes termes de comparaison. L'amour s'est compliqué parfois de sentiments bizarres. Mais, sous sa forme la plus vieille et la plus fréquente, il en sera toujours réduit à offrir des fleurs. Qu'elles étincellent en un bouquet ou dans un poème, elles sont, pour les déclarations et les adorations, le plus expressif et le plus simple des langages. Elles traduisent le désir et elles l'ennoblissent. Les Maures voyaient juste quand ils admiraient des manteaux et des yeux de vierge dans les parterres

fleuris, quand ils regardaient luire des étoiles et des roses sur le visage de leurs favorites. Et c'est pourquoi ils restent nos maîtres dans rornementation poétique.

Quel est enfin le sens, et, si le mot n'est pas trop ambitieux, quelle est la philosophie de leur décoration et de leur art ? On l'entrevoit à Cordoue et à Séville, on ne le voit bien qu'à Grenade.

L'Alhambra est le plus bel effort du génie mauresque. C'est là surtout qu il a montré tout ce qu'on pouvait faire avec la seule décoration. Rien d'original dans la construction, si ce n'est ces voûtes à stalactites qui, multipliant les alvéoles et dissimulant les supports, sont encore une façon de décorer. Il semble même que les Maures aient voulu jeter un défi aux lois ordinaires de l'architecture puisqu'à des maçonneries qui paraissent énormes ils font correspondre de graciles colonnes de marbre. Les spécialistes peuvent se venger en critiquant la fragilité des matériaux qui font ici illusion. Mais cette illusion opère jusque sur leurs yeux savants, et le charme en est incomparable. On ne se lasse

pas de suivre sur le plâtre des murs, sur le bois des plafonds les combinaisons infinies de cette luxuriante géométrie. C'est d'abord une joie curieuse de voir sur la dentelle de la trame les fleurs s'épanouir en une ligne ininterrompue. Il est facile de démontrer qu'il n'y a là que des cercles et des polygones inscrits ou circonscrits, poursuivis ou entrelacés selon des proportions fixées comme les règles d'une épure. Mais cette épure est une œuvre d'art. L'œil s'arrête vite de chercher la loi de ces combinaisons continues. Bien vite, et malgré lui, il se laisse tout simplement séduire. Il marche d'un dessin à l'aulre, et le dessin marche avec lui. De l'entrelacs qui s'efface une broderie se détache qui se nuance et s'anime. Pas de relief brutal et pourtant pas de confusion. Une richesse inépuisable, un voile pailleté qui semble se soulever doucement. On ne calcule plus, on regarde. On perd le sens de la surface; les arabesques fleurissent toujours, le mur s'allonge, et l'on s'étonne, quand on se recule, qu'il n'ait pas plus d'étendue. Ces efi'ets d'optique sont pleins de grâce. Et la sensation qu'on éprouve n'est pas moins noble que la vue d'une admi-

LES MAURES ET LEURS MONUMENTS EN ESPAGNE oo

rable peinture. Parce que les traités arabes de décoration sont pleins de fornuiles mathémaliqucs, nous en concluons volontiers que les salons de TAlhandora sont une œuvre d'application vulgaire. 11 n'en est rien cependant. Etudier l'ossature du corps humain, saisir les jeux des muscles, associer les formes et les couleurs et les projeter dans les lointains de la perspective, ou au contraire établir les rapports du cercle et du polygone, varier sans cesse le lien qui les unit, mêler harmonieusement le régulier et l'irrégulier, et, des lignes qui se croisent, faire sortir des fruits ou des étoiles, colorer des nuances les plus vives, mais les plus justes, la trame frémissante où les ornements ininterrompus donnent l'illusion de l'infini, tout cela, c'est également un métier ou une science, et tout cela, c'est un art aussi. Un peintre moderne a autant d'études à faire qu'un décorateur arabe. Et, quand il a du talent, il n'éveille pas des sensations plus esthétiques.

Peut-être même est-il moins purement artiste. 11 échappe moins à l'imitation brutale. Je sais bien l'abime qui sépare une vue de la nature delà toile d'un paysagiste, et que l'une

a parfois des taches ou des lacunes, tandis que l'autre est pleine de sens, puisqu'elle est « un état d'âme». Mais souvent le peintre n'a fait que choisir sa place, et rendre sa vision. Mais que de fois la nature encadre un panorama comme un tableau sans rien laisser à désirer, sans rien offrir à effacer au pinceau le plus délicat! J'ai entendu des artistes sincères douter devant certains spectacles naturels de l'originalité supérieure qu'ils pourraient prendre sur une toile. « Il n'y a de grands peintres, s'écriaient-ils, que de la forme humaine. » Mais la forme humaine est plus asservissante encore que les arbres, la terre et les eaux. Plus fuyante et plus souple, plus complexe et plus ondoyante, elle ne se livre qu'aux plus lentes études, aux plus minutieuses investigations. L'art arabe s'en affranchit résolument. Aucun être vivant n'anime sa décoration. 11 y a bien dans la salle de la Justice des peintures à scènes, mais elles sont une exception, une déviation due sans doute au contact espagnol. 11 y a bien aussi des lions sculptés dans un « palio » de l'Alhambra, mais cette sculpture estvolontairement naïve. Elle dégage dans l'animal sa structure géo-

LES MAURES ET LKl'RS MONUMENTS EN ESPAGNE o7 métrique. Loin de s'attacher à reproduire la liberté de la vie, elle s'efforce de lui imposer une rigoureuse régularité. Elle plie les formes de la nature aux contours de Tesprit. Ses lions aussi sont des polygones superposés. Elle viole la loi mahométane, mais on dirait qu'elle s'en souvient. « Malheur, dit l'Hadith, à celui qui aura peint un être vivant! Au jour du jugement dernier, les personnages qu'il aura représentés sortiront du tombeau et viendront se joindre à lui pour lui demander une âme. Alors, cet homme, impuissant à donner la vie à une œuvre, brûlera des flammes éternelles. » Cette interdiction répondait aux instincs profonds de la race arabe. Tandis que les chrétiens oubliaient vite, au contact de la Grèce, le commandement identique de leur Dieu, les Musulmans demeuraient plus fidèles à leur religion spiritualiste. Ils faisaient appel à la plus pure forme de l'architecture contemporaine, à l'art copte, et ils le transformaient en l'épurant encore. Ils réduisaient le monde à des figures géométriques. C'était s'interdire les sensibilités vives, se refuser les vigoureuses individualités-. Mais c'était aussi s'assurer la noblesse de la

contemplation. On contemple en effet plus qu'on ne regarde les arabesques. Une étrange poésie se dégage de ces lignes entre-croisées. L'art de TOccident nous a longtemps habitués à des émotions qui ont la violence des sensations. 11 imite sans cesse la nature ; il l'idéalise sans doute, mais il ne cherche pas à en effacer le souvenir. L'art arabe transforme le monde. Il est au fond le seul qui vraiment le spiritualise. Il ramène à des lignes rigides les contours flottants des choses, il régfularise la (leur ou le fruit. 11 fait entrer dans l'unité de cadres imaginaires la variété vivante. Il est géomètre, parce que la géométrie est la transcription par l'esprit des formes naturelles. Les émotions qu'il éveille participent de son abstraction. Que, dans la trame des arabesques, les polygones s'entrelacent avec une constante régularité, et cette vision vous met dans l'âme une sérénité indicible. Qu'une irrégularité s'accuse, que l'équilibre des côtés polygonaux se perde, et le calme fait place au trouble. Mais ce trouble n'a pas les angoisses douloureuses qu'écrasent les nefs gothiques. Il est dégagé de la réalité brutale. Il est plus pur, parce qu'il n'est

qu'une forme où disparaît le sens de la matière. Voilà la véritable contemplation. On ne contemple pas la nature parce qu'on y voit tressaillir un éternel effort. On ne contemple pas un tableau, parce qu'il est une image de la vie humaine. On le regarde, on l'admire. Mais la contemplation désintéressée, le Nirvana où la sensibilité s'évanouit, on en comprend la beauté devant un mur de l'Alhambra. Rien qui rappelle le monde extérieur et nos coutumières sensations. On a perdu la notion des choses. On rapporte tous les ôtres à des figures froides et régidières. On les voit qui s'entrelacent et qui se reforment en un incessant et monotone devenir. La loi de leur apparition et de leur retour est un symbole de la loi du monde. Ce tissu subtil où les mêmes ornements disparaissent et reparaissent, n'est-ce pas l'image de la nature où les mêmes saisons succèdent aux mêmes saisons, n'est-ce pas l'image de la vie humaine où les mêmes accidents reviennent après les mêmes accidents ? Que signifient les bigarrures de nos joies ou de nos douleurs ? Elles ne dérangent pas plus l'ordre immuable des choses qu'une apparente fan-

laisie ne brise l'ordonnance de cette régulière décoration. L'univers est un traité de géométrie écrit par le Toul-Puissanl. Nous n'en voyons qu'une page. N'essayons pas de l'expliquer. Nous sommes un fil ténu de la trame immense. Si c'est la volonté d'Allah, il fera de nous une fleur ou un fruit. Mais ne cherchons point à lui imposer notre place. Notre effort serait impuissant, et il serait ridicule. Si nous savons nous résigner, nous nous élèverons vers une forme supérieure. Loin des sensibilités et des désirs vulgaires, nous serons le croyant qui ne souffre pas, qui contemple. Et peut-être figurerons-nous une étoile dans les arabesques de l'infini.

Villes Mortes.

Page 1