‹ Propos d'EspagneChapitre 8 sur 22 · ZAMORA · texte numérisé non relu

ZAMORA

Zamora est une petite ville que les guides signalent à peine. Elle mérite pourtant une visite. Non pas qu'on y entende encore ces fameuses cornemuses dont nous parle don Quichotte. Mais il y faut relire une partie des romances du Cid, et, s'il est possible, les y revivre. Peu de villes, d'ailleurs, furent aussi glorieuses et sont aujourd'hui aussi mortes. Partout un écroulement ou une ruine, et partout un soleil éblouissant ou des ombres lumineuses. Des anciennes fortifications il ne reste que quelques pans de muraille très roux d'où la vue s'étend sur des maisons blanches, sur des collines où les blés jaunissent, sur le Duero enfin où

verdissent des peupliers. Le grand nom du Cid plane encore sur la ville. Mais sa demeure s'est effondrée. A peine en montre-t-on quelques murs assez bas entre lesquels s'étiolent de mauvais arbustes. Plus rien ne l'anime que les gloussements de quelques poules. Jadis, quand un palais se dressait à la place de cette ruine, le héros Castillan vo3^ait de sa fenêtre le soleil argenter les eaux du Duero et dorer au loin la campagne. Il pouvait attendre paisiblement l'ennemi, car la plaine est large et les surprises sont difficiles, et le vieux porche était solide qui menace aujourd'hui de s'écrouler.

La maison de doua Urraca n'a pas été mieux respectée. On n'y retrouve plus guère qu'un arc avec son écusson. Derrière la muraille à moitié démolie, des poules encore, et qui gloussent. Une mélancolie se dégage à regarder ces petites bêtes stupides qui picorent sur ces gloires évanouies. On se redit l'histoire héroïque du siège de Zamora, le roi don Sanche assassiné devant ses remparts, et le vieil Arias, le conseiller de l'Infante Urraca, envoyant ses fils à la mort pour défendre l'honneur de la ville. Les cris de

l'héroïsme et de la douleur se sont tus. Et les poules continuent de glousser.

Ce sont des melons et des ânes qui se partagent un antre palais dont la façade conserve encore ses fenêtres finement historiées. On a bâti un toit très bas pour protéger les fruits et les bêtes. Mais le haut du mur, oii s'étale l'écusson d'un preux chevalier, n'est plus couronné que du ciel bleu. C'est après tout le dôme qui lui sied le mieux. 11 faut de l'impalpable pour recouvrir ces grandeurs mortes.

Dans les rues, des portes à demi peintes et des murs à demi blanchis. Il est midi. Un lourd silence pèse sur cette solitude brûlante. On sent sur ses épaules la charge accablante des heures écoulées, et des torpeurs engourdissent votre marche. La lune n'est pas la seule mélancolique. Le soleil a des tristesses plus navrantes, quand sa lumière surchauffée plane dans un espace muet, et sur des choses mortes qui jadis connurent la vie. C'est comme un linceul de plomb qui tombe et étouffe jusqu'au désir d'une passagère reviviscence. Parfois des tas de pierres à côté de maisons qui s'écrou-

6i PROPOS D'ESPAGNE

lent. Des rez-de-chaussée blancs de plâtre avec un méchant petit étage où des briques dévernies s'encastrent dans de vieilles poutres. Sous une niche, dans un mur qui a conservé sa chaux, une image de la Vierge avec une mauvaise lanterne. D'antiques fenêtres bouchées, d'autres où tiennent encore des grilles délicatement ouvragées. Aux ' portails, des clous qui semblent des poignées d'épée. Mais les planches se disjoignent, et les clous vont tomber. Parfois, entre de fines colonnettes, un vieux médaillon à l'entrée d'un palais en ruines. Les choses aussi ont leurs plaintes. Des soupirs s'exhalent de ces planchers qui craquent et dé ces pierres qui s'effondrent. Ce n'est pas la poésie banale des ruines classées qu'on entretient, c'est le sourd gémissement de l'abandon après les triomphes. Et toujours des rues tortueuses, et toujours les ironies de la lumière.

Dans les maisons modernes, d'antiques écussons sur le mur. Quelques portiques élégants où s'ouvre tantôt un escalier de bois, tantôt une porte sculptée . De vant les miradores, des toiles aux paysages coloriés. Mais ce luxe est rare, et bientôt on retombe sur une

ruine, sur un écroulement. La plaza Maj'or a des arcades, mais Tensemble n'en est pas moins médiocre. Ses boutiques sont vulgaires. On se croirait en un village prétentieux. On s'étonne de rencontrer un balayeur qui fait le geste d'enlever une poussière plus tenace que ses efforts. Cependant l'ombre s'allonge, et la vie reparaît. Sur le marché, de grosses bonnes femmes aux fichus bariolés s'agitent avec les gfestes et les cris ordinaires du vendeur devant l'acheteur. Un train d'ânes arrive au galop. .Juste le temps de voir flamboyer des châles multicolores. Ces teintes, partout ailleurs criardes, se fondent harmonieuses sous ce soleil.

Les rues ont des pavés pointus, mais qui n'usent pas beaucoup de chaussures. Qu'importe un cuir de plus ? La pierre n'en traverse pas moins douloureusement les enveloppes délicates qu'inventa le progrès moderne. Il" est plus simple de se faire une peau antique. Quelques femmes passent, voilées de mantilles. 11 y a plaisir à ne pas voir les visages du bon Dieu défigurés parles modistes. Les hommes portent le feutre ou le béret. Quelques-uns ont encore le vieux costume, les

guêtres et les culottes, le gilet noir évasé avec la chemise bouffante, et le veston coupé très court. Des « mozos » se promènent, attendant la course à faire ou le voyageur à conduire, et leurs chemises rapiécées leur font un vêtement pittoresque. Mais les habitants véritables des rues, les plus nombreux et les plus fidèles, ce sont les pauvres des deux sexes et de tout âge qui ramassent paisiblement le bout de votre cigare et recommencent à vos oreilles le concert de leurs mélopées traînantes.

Un bruit insolite trouble leurs plaintes. C'est une charrette anglaise, cocher derrière, et, devant, une jeune dame qui hausse la tête et veut conduire à la parisienne. Si elle n'allait pas si vite, elle aurait gâté ma promenade. Heureusement j'oublie son véhicule dans le marché aux poteries où le marron et le vert, le rouge et le jaune dansent vernis sous le soleil, et je préfère à ses élégances maladroites une symphonie savoureuse d'orange et de violet sur le costume d'une marchande. Le rococo est délicieux quand il est naïf, et qu'un jour luit très lumineux. Que signifie notre habit moderne auprès de ce

joli veston qui passe avec des revers rouo-es

et des boutons de cuivre et se détache sur un pantalon rayé de pourpre ? La plus savante coiffure vaudra-t-elle en cette vieille cité les bandeaux noirs d'une bohémienne sur un teint basané et sous un fichu multicolore ?

Je jette un dernier coup d'œil. A travers des arcades, une longue échappée sur des maisons qui se profilent sur le bleu du ciel et qui dégringolent vers le Duero. Il est bon qu'il y ait encore de ces constructions fantaisistes, ne serait-ce que pour nous divertir des grandes villes tirées au cordeau. Nous ne voudrions pas les habiter, mais elles caressent agréablement notre désir du neuf qui ne se satisfait qu'à contempler du vieux. Aussi sedétourne-t-onavec horreur du pneumatique qui s'étale sur une devanture. Hélas ! il est vrai, comme le dit M. M. Echegarav, que les bicyclettes sont démocratiques et universelles, et mon journal espagnol a raison de leur appliquer le mot d' « Horace (Flaccus et non Codés): Elles sont comme la mort. Elles pénètrent indifférentes dans les chaumières des pauvres comme dans les palais des rois. » Mais, quand elles auront

remplacé les dernières carrioles, quand elles rouleront sur toute l'Espagne, on ira plus vile et })lus aisément ; restera-t-il autant à voir, et ne faudra-t-il pas fabriquer un pittoresque de pacotille pour des bourgeois qui se croiront artistes ?

L'heure du départ sonne à l'horloge de l'hôtel de ville. Elle est signée Niot de Paris. Et je monte dans le train dont la machine fut fabriquée à Nivelles, en Belgique.

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