XIV A LA MÉMOIRE DE MADAME LEE GHILDE
d'assentiment, avec mes mains, quand vous direz des choses remarquables...
Au moment de me retirer, quand je lui baisai la main, elle s'aperçut, sans doute, à je ne sais quoi d'involontaire dans mon expression, que j'étais ému tristement en lui disant adieu. Alors ses grands yeux interrogateurs regardèrent son amie, me regardèrent moi, comme pour nous demander à tous deux :
« Vraiment? est-ce que j'en suis là ? Il pense donc qu'il peut ne pas me retrouver vivante l'an prochain, quand la guerre sera finie?... »
Elle se faisait illusion, cette courageuse, non sur la gravité mortelle de son mal, mais sur sa durée. Persuadée par des médecins habiles à tromper les malades, qui feignaient de lui parler très crûment avec des mots techniques, elle pensait qu'elle en aurait encore pour quatre ou cinq ans avoir les choses de la terre; qu'il lui
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resterait le temps de finir des réparations commencées à son château du Perthuis et d'en jouir pendant un ou deux étés; même de retourner en Égj'pte, au soleil réparateur, de revoir l'Orient et le désert.
Gomme nous sortions de cette chambre, la duchesse me dit : « Vous ne la retrouverez plus, cette sirène... » Et j'ai retenu ce mot de sirène; — écrit, il ne va pas bien, il a quelque chose de païen et de malsonnant, de démodé peut-être aussi; mais là, dit par cette jeune femme dans le sens de charmeuse et dans l'acception la plus douce du mot charmer, il était le mot qui convenait; à ce moment il me sembla qu'aucune autre expression n'aurait pu mieux peindre cette mourante idéale, blême avec de grands yeux bleu-gris et des cheveux d'ondine, — et cette voix à peine saisissable, résonnant en dedans, musique éteinte, attirante, ayant déjà l'air de venir des lointains mystérieux d'en dessous...
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...Pendant cette dernière campagne de Chine, ma crainte constante a été de ne plus la revoir. Ses lettres m'arrivaient toujours, mais plus courtes. Sa belle écriture, autrefois si ferme, était changée. Puis vinrent les petits billets au crayon, — qui s'espaçaient, qui sentaient l'effort, la lutte, qui faisaient mal.
Et, pendant le voyage de retour, pendant les longues semaines sans nouvelles de France à travers les mers bleues des Indes, sa pensée me poursuivit d'une manière plus douloureuse. A Port Saïd, au consulat de France, je trouvai encore une de ces pauvres chères petites lettres crayonnées qui m'attendait au passage, — la dernière que j'aie reçue de sa main :
a Fans, 17 décembre 18S5.
> Je vous reverrai donc, mon cher ami. Que de fois, depuis trois mois que j'ai eu les plus graves
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rechutes, vous ai-je dit adieu par la pensée. J'ai été si mal.
» Mais je vais un peu mieux; je ne crois pas en revenir, mais je crois vivre et traîner maintenant quelques mois — et vous venez ! Vous me rapporterez, qui sait, peut-être un peu de santé, de soleil, dans votre valise — en tout cas vous me rapportez de l'affection dans votre cœur, et, si vous saviez comme cela me touche, comme j'y ai pensé les jours noirs, les jours de trop grande souffrance, — car j'ai horriblement souffert. Depuis quatre mois, je n'ai pas quitté mon lit, et la vie s'est toujours rétrécie autour de moi.
» Votre mère compte que vous serez ici en février. Pourrez-vous me lire? Je me donne bien de la peine pour y arriver, mais je suis si faible... >
Enfin j'arrivai en France; je télégraphiai à Paris et, deux heures après, je la savais encore