RAF F ET
Exposition des œuvres militaires de Raffet à la salle Petit, 1892.
K\ juillet 1860, au lendemain de la mort de Raffet, M. Paul Manlz, dans la naissante Gazette des Beaux- Arts , terminait par cette prédiction une
étude qui est restée l une des meilleures parmi toutes celles que l’on a consacrées à l’artiste : « Heureux » maître ! Dans ses croquis militaires, il allie la réalité » à l’héroïsme, et son œuvre, où l'on viendra plus
» lard apprendre ce que furent les soldats de noire » temps, a réconcilié la Poésie avec l'Histoire. Le » nom de Raffel, si grand qu’il soit déjà, doit grandir » encore ! »
Après trente-deux années écoulées, il faut rouvrir en post-scriptum la notice de M. Paul Mantz, pour constater que la prédiction se réalise aujourd’hui avec éclat et qu’il vient de se produire sur le nom de Raffel une véritable poussée d’enthousiasme.
Depuis longtemps il s’est fait dans les esprits, au sujet de Raffet, un travail de critique raisonnée. Son œuvre si considérable a subi un triage et comme une clarification. Maintenant, à distance, on ne s’occupe plus de l’illustrateur, d’ailleurs très fin, de Chateaubriand, ou de Walter Scott, du collaborateur politique de la Caricature de Philipon ; on ne considère plus en Raffet que le dessinateur du soldat. A distance également, la hiérarchie des genres a cessé de prévaloir contre lui : Raffet ne nous apparaît plus comme « lithographe», comme faiseur d’albums, ou comme irrégulier de l’art. Qui songe à regretter désormais qu’il n’ait pas été un exécutant à l’Iniile ? Raffet, qui n’a presque point fait de peinture, sauf à
l’aquarelle, est aujourd’hui un immortel peintre d’histoire et de batailles.
De son vivant, il ne fut pas (heureux Raffet !) surmené de louanges et l’on n’épuisa point pour lui un vocabulaire de néologismes alors inconnus : l’« impeccable », le « suggestif », le « génial », la « parfaite maîtrise » , 1’ « observation aiguë », et les « ambiances» , et les «vibrances », et les «outrances». On le laissa faire des chefs-d’œuvre tranquillement, modestement, inconsciemment, sans le troubler. Aussi la critique d’aujourd’hui a-t-elle trouvé en lui un sujet neuf et non usé : elle s’en est emparée avec entrain, avec cette joie qu’on a toujours a « inventer » quelqu’un, sans la moindre pensée de restriction à l’égard d’un homme qui fut la modestie meme (et évidemment aussi, sans la moindre pensée de diminuer qui que ce soit par comparaison), et avec la conscience d’accomplir, en définitive, cette chose utile et glorieuse : doter l’art français d’un grand maître de plus.
Et l’on s’est mis à l’œuvre pour populariser Raffet comme il mérite de l’être. Il bénéficie de tout l’intérêt que d’autres, depuis lui, ont appelé sur la peinture militaire. Quelle émotion n’ont pas soulevée dans la
génération présonie le 1807 et le 1814 deMeissonier, les Dernières cartouches do Neuville, le Rêve de Détaillé ! Avec un sentiment de justice qui fait honneur aux hommes, on s’est souvenu que nos peintres militaires actuels avaient un prédécesseur dont les œuvres innombrables et initiatrices sont un véritable Musée des triomphes delà France. De public, lui, était prêt à s’enthousiasmer pour le peintre de l’armée, alors (pie l'armée est plus chère (pie jamais à nos cœurs ; la France ressuscitée, restaurée, aspirant l'air à pleins poumons, pense au jour oii elle reprendra sa situation légitime et sa gloire, et Ratîet est le peintre du Re'ceil! Le moment était donc venu, le terrain préparé, il n’y eut qu’un mot à dire, et ce lut comme une trainée de poudre. Ralïet, tout à coup, vient de profiter des moyens de vulgarisation que son temps n’avait pas connus (songez que c’est par dix millions qu’a l’Exposition Universelle de 1889 les spectateurs ont défilé devant Meissonier; songez que, multipliés par des procédés faciles, rapides et exacts dans les journaux illustrés, les « petits soldats » de Neuville et de Détaillé ont lait le tour du monde). Pour lui, au premier signal, la Presse tout entière a donne avec une chaleur extraordinaire. Depuis six
mois, de novembre 1891 à avril 1892, il a été publié sur Raffet cinq cents articles, grands ou petits, depuis le simple entrefilet jusqu’à l’étude raisonnée, et l’on ne peut estimer à moins de cinq millions d’exemplaires les feuilles qui sont allées porter le nom du maître à quinze ou vingt millions de lecteurs ! Puis sont venues les reproductions d’œuvres dans les journaux illustrés, ou même dans des brochures spéciales, et de ce chef quelque chose comme deux millions d’estampes, d’épreuves d’après Raffet, ont été répandues dans le public.
D’un autre côté la vue d’un petit nombre d’œuvres choisies, placées dans la Centennale de 1889, avait donné à quelques amateurs l’idée d’une exposition développée de l’œuvre de Raffet ; idée confirmée en 1891 par la sensation extraordinaire que produisit, à l’Exposition de la Lithographie à l’École des Reaux- Arts, le panneau des lithographies du maître. L’exposition générale des œuvres militaires de Raffet fut décidée.
Au même moment, la Société dite de la Salretache , formée d’officiers , d’artistes et de collectionneurs d’objets militaires, poussa le cri décisif: « Une statue, ou un monument, à Raffet ! »
C’est une question délicate (jue celle des statues dans la ville de Paris. Il y avait naguère un système qui consistait, afin de n’avoir pas à en mettre trop, à n’en point mettre du tout. Peut-être était-ce excessif. Il y aurait un autre système rationnel : c'est du moment où statues il y a, d’en élever une bonne fois a tous ceux qui vont droit, el comme tout ce qui a marqué en France à un titre quelconque a vécu a Paris, c’est pour Paris une véritable forêt de statues en perspective. Il \ a de quoi effrayer : de la un troisième système mixte, qui livre l’érection des statues aux hasards de l’esprit départi ou à l’incohérence des bonnes volontés individuelles, dans un décousu qui \ a de Vercingétorix à Théophraste Rcnaudot, de Shakespeare à Alphonse de .\eu\ille, et d Ktienne Dolet au sergent Bobillot.
Parfois pourtant une idée ou un plan se saisissent au milieu de cette éruption : ainsi Danton et Gambetta, tous deux le bras étendu vers l’ennemi, nous indiquent notre de\oir et notre espérance. Voltaire, Rousseau et Diderot nous donnent nettement a entendre qui tient b* haut du pave. Il existe encore un autre projet d’ensemble qui consiste à glorifier l’art français moderne dans ses plus illustres représentants: h*
monument de Delacroix, exécuté, et ceux projetés de Prud’hon, David, Gros, Géricault, Barye, Raffet, Meissonier rentrent dans ce plan.
Le monument de Raffet présente ceci de particulier, qu’il n’est pas seulement le monument d’un peintre : ce qui le rendra populaire et assurera son succès, c’est qu’il sera aussi un monument à l’armée française. Sur l’indication du Comité, le sculpteur Frémiet, chargé de l’exécution, doit placer, autourdela colonne qui supportera le buste de Raffet, trois figures grandeur nature représentant : la première, le soldat républicain des demi-brigades ; la seconde, le soldat de l’Empire et de la Grande-Armée; la troisième enfin, le soldat moderne, le fantassin d’Anvers, de Constantine, de Rome, de Crimée et d’Italie.
( Cette belle donnée a été, depuis, modifiée et restreinte , le sculpteur préférant exécuter une seule figure, d: intention symbolique : le tambour du Réveil.)
L’exposition qui a eu lieu du 23 au 30 avril 1892, à la salle Petit, n'est qu’un des moyens de réalisation des projets du Comité. Cette exposition, par un essai nouveau, a été d’une durée très brève ; on a pensé, et le calcul s’est trouvé juste, qu’il valait mieux attirer le public et faire salle comble pendant sept
jours, que d’avoir affaire pendant des mois à quelques visiteurs se traînant ravi nantes dans une galerie presque vide. Pendant ces sept jours, on peut dire que la salle a été généreusement offerte à RalTet par les sociétés des Aquarellistes et des Pastellistes qui, à son intention, ont abrégé d’autant leurs expositions respectives.
Les pièces, prises dans les morceaux capitaux de l’œuvre, étaient au nombre considérable de plus de cinq cents, et présentées par ordre historique.
D’abord les scènes de la Révolution, si grandes dans leur minuscule dimension, et que Jules Janin a si bien définies : « (les terribles images, que nul ne saurait oublier pour peu qu’il les ait entrevues, et qui produisent sur les âmes autant d’effet toutpuissant que les belles pages d’un grand historien qui sait écrire ! »
A la suite, l’histoire des armées de la République : Prise du fort .1 fulgrace , Etat-major 1791 , Il est défcnda de fumer . Conquête de la Hollande , Carré enfoncé, Patte rie de tambours républicains , Bonaparte en Italie , Les Pyramides, Napoléon en Egypte, Entrée au Caire , etc. Puis l’épopée impériale : Napoléon . 1807 , Napoléon a vu le Niémen et s'est arrêté , La
Croix d' honneur t Frfurth , La Reçue , IJ Inspection , Les Cuirassiers, Wagram, 1813 , Lutzen, Bautzen , Secourez la vivandière , La Pensée , //.y grognaient et le suivaient toujours, Demi-bataillon de gauche , Dernière charge des Lanciers rouges , Retraite du bataillon sacré , Réveil, La Revue nocturne.
Les soldats de la Restauration et les événements de 1830 formaient un groupe spécial avec le Séjour de garnison , X Artillerie légère en action , la Marche d'une division , La Barricade, Le Salut , Lyon 1831 , le Massacre des Polonais , Les Cartouches.
Du siège d’Anvers étaient exposées les principales scènes : L'Armée passe la frontière, la Communication de la descente du fossé , la Caponnière , le Logement des tirailleurs du 19e léger, la Batterie de brèche en action , Les Français prennent possession de la tête de Flandre, la Prise de la Lunette Saint- Laurent, la Reddition de la citadelle .
Le soldat d’Afrique pouvait être étudié à fond dans cent pièces telles que la Marche sur Constantinè, A nous , deuxième léger! le Carré Changarnier , X Assaut de Constantinè Le Duc d’Orléans et son état-major, les vignettes tirées des Portes de Fer, le Combat d’ Oued- Alleg , Le Colonel du 17e léger, Le Drapeau du 1 T' léger.
Ou suivait Raffet dans son Noyage en Crimée et en Orient, et l’on passait avec lui* la revue de l’armée russe dans ces magnifiques lithographies : Passage (h Bornéo , Infanterie valaquc, Circassiens de T escorte de ï Empereur de Russie, Revue de cavalerie à Vosnessensh , Défilé â? artillerie russe, Passage de ligne en avant, Famille tatare , Famille tsigane , Un café a Smgrne , Le vieux bazar à Kertsch , Recruteurs turcs , Recrues turques , etc.
Une série de dessins inédits nous transportait avec Raffet et le prince Demidolf sur les côtes d’Espagne et à Gibraltar.
Une autre nous faisait refaire, à la suite de l'armée autrichienne, la campagne de Novare.
L’armée de 1848-1860 ressuscitait à nos yeux avec Prêts à partir pour la ville éternelle , le Coup de mitraille , la Batterie Rochebonet , les Chasseurs à pied en marche sur Rome , les Sapeurs-mineurs en tenue de travail , les portraits des maréchaux Saint-Arnaud et Baragueg-d’ Hilliers , du capitaine Félix Dovag , et avec cette série très originale et absolument l\ pique de seize portraits d’officiers du 06{, exécutés à l'aquarelle, a Rome, et prêtée par le colonel Duhousset, qui se trouve lui-même représente dans la série en uniforme de lieutenant, tenue d’assaut.
Il 11e faut pas s’v tromper, c’est dans les estampes, lithographies et gravures, que sopt les pièces capitales de Raffet, ces pièces épiques qui rendent leur auteur digne de tous les honneurs qu’on lui décerne aujourd’hui, et de la solennité qu’a donnée à son exposition la présence officielle du chef de l’Etat, du ministre de la Guerre, du général en chef de l’armée, des officiers de l’armée active et de la réserve. Les épreuves présentées avaient été choisies parmi les plus belles des collections Giacomelli, Alexis Rouart etc., et présentées avec un soin et même une coquetterie particulière.
Trop souvent, en effet, on se permet, dans les expositions, de présenter l’estampe sans la rehausser par un encadrement convenable. Il en résulte qu’elle produit sur le public un effet réfrigérant. L’estampe ne peut pas plus se passer d’un encadrement que la peinture ; il faut la rehausser de bordures d’or, et dissimuler sous des biseaux ses marges glaciales : alors elle attirera le public, qui la prendra très naïvement pour du dessin et ne lui refusera pas son attention. C’est ce qui a eu lieu pour l’exposition de Raffet, et renseignement est à retenir pour les exhibitions d’estampes à effectuer dans l’avenir.
C’est donc par des estampes et des lithographies que Raffet devait être représenté dans nos Musées. Mais, par une inconséquence bizarre, la France, si lière en paroles de son art de l’estampe depuis deux siècles, expose tout dans ses Musées, sauf une chose précisément : l’estampe. De sorte que, les sept jours d’exposition de Italie t à la salle Petit écoulés, nulle part — entendez-\ous bien? nulle part — le public ne pourra plus revoir Le Fort Mulgrave et Les Lanciers rouges y le Réveil, et la Revue nocturne, Prêts à partir, et le Combat d’Oued-Alleg !
Il y a décidément quelque chose à faire pour l’estampe.
Pour n’avoir pas l’importance décisive des estampes, les dessins originaux envoyés rue de Sèze n’en étaient pas moins des plus intéressants et des plus beaux.
Il faut citer les principaux :
Les Journées de la Révolution , Dragons républicains , Provins, La veille , Le lendemain, Les Cartouches y Lesghines, etc., collection Auguste Gain.
Bonaparte à Toulon , Passage du Tagliamento, Retraite du bataillon sacré , Types arméniens y Tatars
— Gl
dans un café, Marche d'infanterie au camp de Compïègne ,
collection Giaconielli.
Jean M élingue, grenadier de la 32' demi-brigade , collection Gaston Mélingue.
Bonaparte en Syrie , collection A. Raffet tils.
Le Retour des Cendres collection de S. A. I. la princesse Mathilde.
La Vivandière , collection de Mmc Lassègue,
Réunion Bérard , collection deM. Dumesnil.
A nous deuxième Léger ! le Carré Changarnier , collection Ed. Détaillé.
Assaut de Constantine , collection Delapalme.
Soldats autrichiens, collection Mi Ilot.
Défilé d'infanterie autrichienne , collection de Mme Marchai de Calvi.
Revue passée par l'empereur d' Autriche, collection Gerson.
Études faites à Gibraltar, collection Duhois de l’Estang.
La série des Portraits des officiers du 66" dont nous parlions plus haut, collection Duhousset ; le Général Rostolan, collection G. Duplessis ; le Général Morris, collection Ernest Morris; le Général F spinasse, appartenant à M. Espinasse.
Knfin dos vignettes de Waller Scoll, Paul de Ixock (aquarelles très liues), (‘l divers sujets : colleelions Ruprich-Robort, Hochon, Poilpot, etc., ele.
De l’ensemble de ces dessins, ressort la conscience des éludes de Raffet, son instinct des races dans les travaux ethnographiques, el une rare \ irluositê d’exécution comme aquarelliste.
Les peintures, peu nombreuses, présentent quelques morceaux intéressants : le Faustulns qui valut
Raffet un prix d’esquisse en 18 20 ; de fermes Etudes de chevaux: un tableau représentant Quatre armures , appartenant a M. Stevens et qui suffirait bien seul à classer Raffet, malgré la rareté de sa peinture, parmi les beaux peintres ; un Tirailleurvoltifjenr , de la collection Lemarié ; enfin la Batterie de tambours républicains appartenant à la famille de Tournemine, et qui faisait dire en 1852 à Théophile (iautier : « C’est incroyable de rendu, de détail ! aucune minutie de l’uniforme n'est omise : on distinguo chaque bouton, chaque passepoil, les mains ont leurs phalanges et leurs ongles, (‘I cela sans nuire a la crànerie de tournure, à l'imperturbabilité d’aplomb, au chic républicain de
ces
héroïques tambours qui rythmaient et couvraient le bruit du canon avec leur caisse ».
Et pris d’un regret en pensant à la rareté de la peinture de Raffet, Théophile Gautier s’écriait :
« Raffet a été dévoré 'par la vignette, ce feuilleton de la peinture ! »
Parole inutile ! Il est certain que si Raffet avait fait des tableaux au lieu d’illustrations, que si en faisant des tableaux il avait conservé la possibilité de représenter l’épopée républicaine et impériale sans diminuer le nombre de ses compositions, (pie si — mais avec des si que 11e ferait-on pas? — Raffet eut été dans la peinture un des plus grands noms de l’art français. Mais sans la peinture il reste également un de ces grands noms : d'une autre façon, voilà tout. Raffet s’est consacré aux lithographies et aux vignettes, mais ses vignettes et ses lithographies sont, comme on l’a dit, autant de bas-reliefs tout faits ; dans la composition d’ensemble de ces estampes on trouve, suivant la juste définition de Rracquemond, « V accentuation et X ampleur, signe caractéristiques des oeuvres de ceux qu’il semble naturel d’appeler grands » : on y trouve, pour tout
dire d’un moi, du génie. Et ce n’est pas avoir été dévoré, que d’étre mis définitivement par la postérité, comme les Durer, les Rubens ou les Chardin, comme les Ingres, les Delacroix ou les Meissonier, au rang des grands maîtres.