‹ Propos de bibliophileChapitre 4 sur 11 · CH A RL ET · texte numérisé non relu

CH A RL ET

Exposition des œuvres de Charlet chez Durand-Ruel, 1893.

in 1889 — pendant l’Exposition universelle — on disait que nous vivions dans le pays des Mille et une Nuits : la vérité est que nous vivons dans le lemps des mille et une expositions. Une des dernières, car il y en a eu d’autres depuis, a été ouverte du 1er au 25 juin 1893 chez Durand-Ruel. C’est celle de Charlet, faisant une suite nécessaire à la triomphante exposition de Raffet qui eut lieu

on 1892. O il objectera qu’en bonne règle Charlet eût dû passer le premier, son œuvre étant partiellement antérieur a celui de Raffet. A quoi il faut répondre que, si cela eût été logique, ou chronologique, ce n’eût pas été hiérarchique, vu qu’en art Itaffet prime Chariot. Pour parler militaire, et c’est ici en situation, Chariot est l’ancien, Raffet est le supérieur.

Mais si aujourd’hui la critique a su découvrir dans l’œuvre de l’élève un choix de pièces qui le classent parmi les grands noms de l’art, incommensurahlement au-dessus de son maître, n’oublions pas que de leur temps Charlet fut un bien autre personnage que Raffet. Avec une dose d’art certaine, Charlet a joué politiquement dans notre siècle un rôle marquant. Mettons même, si vous voulez, que dans la mesure de ses forces il a contribué a déplacer l’axe de la politique française! Il a enthousiasmé, amusé, excité une génération. Ceci vaut qu’on s’v arrête, et la Société des Lithographes français a fait chose utile1 (Mi mettant sous les yeux du public d’aujourd’hui, qui ne le connaît plus, l’œuvre du dessinateur des grognards, exposé avec la sobriété voulue : cent

cinquante lithographies sur douze cents; plus une série de dessins, aquarelles et études à l’huile. Assez pour montrer Charlet sous son côté intéressant, touchant ou amusant ; pas assez pour faire apercevoir son côté fatigant , lequel est tout aussi indéniable que le premier.

L’œuvre de Charlet, un de conception et de but, est, de sujets et d’exécution, multiple, divers et inégal. Pour en avoir l’idée exacte, le mieux est de le regarder, autant que possible, dans l’ordre des dates.

Chacun se rappelle le tableau piquant que Victor Hugo, dans les Misérables , a composé de l’année 1817 en la caractérisant avec humour par un singulier amalgame de petits faits. A un pareil tableau on pourrait indéfiniment ajouter des traits, et en voici un qui nous intéresse spécialement. En l’année 1817, donc, les peintres français adoptent avec ardeur la lithographie, procédé facile et primesautier de multiplication d’un dessin original. Les uns l’appliquent au paysage ; d’autres, qui vont s’embrigader derrière le baron Taylor, en tirent le dessin d’architecture pittoresque. Les plus marquants s’attachent,

au lendemain d’événements douloureux, à la glorification du soldat de la Grande Armée. Avec Carie Yernet, Hippolvte Lecomte, Horace Vernet, Géricault, Montfort, Wafflard, etc., on voit paraître aux devantures des boutiques d’estampes force grenadiers blessés, cosaques en déroute, hussards poursuivant des mamelucks ou sabrant des cosaques, artillerie changeant de position, matins de bataille, sujets de bivouac, traits de générosité des guerriers français. Avec Horace Vernet, on a aussi des scènes plus familières de la vie militaire, et même des épisodes de maraudeurs. Mais dans cette première génération, l'artiste le plus absorbé par le culte du soldat, celui qui compatit le plus constamment à ses malheurs, qui lui souhaite de la façon la plus déterminée (toute sa vie !) le succès et la réparation, celui qui sent le plus vivement la nostalgie de la victoire — qui de nous ne le comprendrait? — est un des élèves de Gros, un garçon de vingt-cinq ans, plébéien, enfant de Paris jusqu’aux moelles, fils d’un dragon de Sambre-et-Meuse . lui-même irrévocablement napoléonien; ex-sous-officier de la garde nationale, avant fait honorablement le coup de feu en 1SIA à la barrière de Clichy dans le bataillon de M. Odiol,

et révoqué par la Restauration pour cause de bonapartisme. C’est Charlet. Après des humanités très superficielles, il a reçu quelques leçons de dessin selon la formule davidienne et est entré dans l’atelier de Gros, où il va rester trois ans. Par tempérament, et la suite l’a montré, il inclinerait à la facétie; mais, encore trop près d’événements désastreux, le moment n’est pas venu. Puis l’air ambiant, chez Gros, n’v porte pas; dans un pareil milieu, on est au grandiose, à l’épique. C’est à cette influence de milieu, évidemment, que Charlet doit le caractère élevé, à la fois grand et simple, de ses premières lithographies.

Il n’y a plus de doute pour nous aujourd’hui : la partie forte de l’œuvre de Charlet, an point de vue du dessin, celle qui lui assure une place dans l’art de ce siècle, ce sont ces lithographies du début, imprimées chez Lasteyrie et chez Engelmann, et par lesquelles il a atteint immédiatement le maximum de sa valeur, Le Grenadier de Waterloo , la très célèbre pièce des Deux Grenadiers de Waterloo , Le Drapeau défendu, Les Français après la victoire , Le Caporal blessé et son chien lai léchant sa blessure, La Mort du cuirassier,

Le Grenadier manchot. La Pièce de canon enlevée, La Bienfaisance , L'Hospitalité , La Conversation , La Bienvenue , Courage et Résignation, Le Soldat français , Cuirassier portant un drapeau, Délassement des consignés, Vieillard montrant le portrait de Cambronne à ses enfants, L Instruction militaire, Le Soldat musicien , L Aumône, Jeune soldat se découvrant devant un invalide , Appel du contingent communal , Au maréchal Brune, L Ouvrier endormi, L Intrépide Lefèvre , etc. Il faut aussi placer dans les plus belles œuvres du maître les diverses feuilles de costumes militaires parues chez Lasteyrie, chez Delpech, chez Motte, et chez Villain, de 1817 à 18±>, par exemple le Dragon d'élite [Armée d? Espagne), le Grenadier à pied de la vieille garde , et surtout les deux chefs-d’œuvre de Cbarlet, le Voltigeur et le Carabinier . Toutes ces pièces ont un réel caractère : le soldat y est poussé à l’épique, il est théâtral, immobilisé dans des attitudes sculpturales. « Il semble taillé dans un bloc de pierre,» a dit (iiacomelli, « il est superbe, négligence de dessin a part, mais il ne \ ienl pas à l’idée (pie la face de ce héros puisse s’animer, et son bras se lever pour frapper. » Généralement une tristesse de grande allure plane sur ces soldats de la première manière de Cbarlet;

leur air est farouche, ce sont les « grenadiers pensifs » de Victor Hugo, leur oeil est fixe devant eux, et l’on sait bien ce qu’ils cherchent, c’est lui. Qui, lui? Cela s’entend : lui, c’est Lui, 1* Autre, l’Ancien, le Tondu, le père la Violette, le père l’Enfonceur. Inutile de le nommer, nous sommes encore en pleine réaction blanche, mais entre anciens du camp de la Lune, ou même entre marie-louises de la campagne de 1814, on s’entend. Et ces soldats héroïques semblent se dire : « Pourquoi, étant si braves, avons-nous été si trahis de la Fortune? » Et les lithographes viennent, qui les réconfortent, les exaltent, et avec leurs crayons leur crient : « Honneur au courage malheureux ! » Les premières pièces de Charlet, c’est le Gloria Victis de ce temps-là. C’est autre chose encore, un engin de destruction contre le gouvernement de la Restauration, par les seules comparaisons et pensées rétrospectives qu’elles provoquent. Charlet est l’agent actif de cette politique, pas très juste, mais très caractérisque d’alors : qui consiste : 1° à être profondément ulcéré des désastres de 1812, 1813, 1814 et 1815, de 1815 surtout ; 2° à ne jamais avoir l’idée d’en accuser l’empereur; 3° à ne pas les pardonner à Louis XVI IL

A par cela, Charlet se lança plusieurs lois dans la caricature directe contre les émigrés, les voltigeurs, les jésuites, les éteignoirs, la soi-disant piété imposée aux soldats. Et un jour il attaque directement le gros et sceptique roi, qu’il montre à son balcon, disant au peuple : Mes amis, je vous porte tous dans mon cœur! Mais il est vu de dos, les basques de l’habit écartées, et méchamment Charlet insinue que le cœur dans lequel b* roi porte son peuple est singulièrement placé. La lithographie, d’ailleurs, fut à la Restauration une ennemie irréconciliable et funeste: au rebours d’une célèbre brochure de Chateaubriand, elle valut une armée contre les Bourbons.

Les premières lithographies de Charlet passent pour avoir eu, en dehors des sujets représentés, peu de succès, c’est-à-dire pour avoir été peu prisées du public comme qualité d’art, et plus que peu payées. Mais la réputation allait lui venir, considérable, extraordinaire, dès qu’il se fut lancé dans un genre nouveau.

Les années avaient passé, l’acuité des douleurs premières s’atténuait; on ne saurait pleurer toujours, ni toujours regarder eu arrière. Il faut réagir. Puis,

Charlet est sorti de l’atelier de Gros : livré à lui-même il incline vers un mélange très original de sensibilité patriotique et de comique militaire. Tout en faisant force aquarelles et sépias, il se tient plus que jamais à la lithographie : selon son expression, il en eut une diarrhée de plus de huit cents. Par parenthèse, nous tenons ici le défaut de Charlet : il est commun, mais ce qui s’appelle commun avec délices, et même avec prétention! Seulement, il a la qualité de son défaut : il est peuple et tient à le laisser voir; mais il sait parler au peuple, et par ses légendes aura sur lui une influence extraordinaire.

En 1820, le peuple lit encore peu les journaux politiques, et les journaux illustrés n’existent pas. La lithographie isolée, puis bientôt les albums annuels des lithographes furent le Charivari et le Journal amusant de ce temps-là, et les devantures des boutiques d’estampes équivalaient à ce qui est aujourd’hui l’étalage des kiosques. Charlet mit en train son premier album en 1821 : l’année suivante, il reçoit du renfort, Bellangé se rangea ses côtés; deux ans après nouvelle recrue, Raffet, élève de Charlet, emboîte le pas; et voici désormais constitué le fameux triumvirat Charlet-Bellangé-Raffet.

Des trois, Charlet est alors le plus caractérisé : en lui s’est révélée une irrésistible force comique, et un génie particulier à trouver la légende, familière, souvent triviale, mais portant coup, nettement frappée, propre à se fixer dans les mémoires, et suivant le mot de Sainte-Beuve, à circuler comme une pièce de monnaie. Depuis, Gavarni porta très haut la légende, et, l'elevant à l’importance d’un genre littéraire, en fit les délices des raffinés. Mais nous ne devons pas avoir deux poids et deux mesures : Charlet a bien créé la légende, la légende observée, naturelle jusqu’à l’extrême familiarité, et non alambiquée. Pendant dix ou douze ans on \a être à l’affût de ce qu’il publiera, de son nouveau dessin et de sa nouvelle légende, laquelle d’ailleurs pourra varier de genre.

Tantôt Charlet sera touchant et nous apitoiera sur les malheurs immérités du vieux soldat. (Adieu, /ils ! je Cai revu, je suis satisfait ; — France ! là finit leur misère ; — Je crois que je me sens delà religion; — Les Enfants du général Foy, etc.). Ou bien il montrera quelque vieux brave amputé, (pii a été démoli à Auslerlick , ou qui est ès cuirassier z'au 7e, et à qui il reste encore un bras pour le service de la patrie.

Le plus souvent il sera facétieux, et ses veines comiques sont nombreuses :

Opposition du vieux soldat et du conscrit, du grenadier et du Jean-Jean : Au commandement de halte ! rapportons vivement le pied qui est à terre à côté de celui qui est en l’air , et restons mobile ! — An commandement de : Pas d’ observations , tu renfonces simultanément ton discours..., etc.; — Je suis innocent, dit le conscrit ; par le flanc droit ! répond le caporal. — Les consignés prenant les aimes pour la corvée du quartier, etc.

Le soldat tricoteur et carottier, toujours prêt à marauder, ou à se faire paver la goutte par le conscrit, à l’exciter aux duels, afin que la réconciliation s’ensuive, et, partant, une tournée au cabaret :

Conscrits, vous vous devez un coup de sabre, soyez Français ! — Voilà encore un duel , faut plumer les canards ! etc.

Les ivrognes. Charlet en a abusé. Depuis sa belle lithographie des Pénibles Adieux jusqu’au célèbre Voilà pourtant comme je serai dimanche, en passant par toute une série de soldats, fantassins, hussards, maréchaux des logis en pleine ébriété : Capitaine ! j’ai des faiblesses ! Soutiens-moi, Châtillon ! Un homme

qui boit seul n'est pas digne de vivre ; N’apporte qu’une bouteille et eau-de-vie pour ma compresse ! Enfoncé, troupier ! mais toujours Français ! cruelle ment Français! (les soldais ivres sont toujours vraiment Français, Français à mort!) F Ancien est asphyxié! A cette époque, l’ivresse ne tirait guère à conséquence; la bière, les mazagrans, les apéritifs variés n’étaient pas encore popularisés; la consommation classique, le seul rafraîchissement, était le vin, peut-être baptisé et allongé, mais non encore sophistiqué par des bouquets effroyablement toxiques : il donnait l’ébriété bon enfant. Et puis, le peuple de Paris a toujours eu un fond d’indulgence, presque de vénération, poulies « poehards » ; ils lui sont sacrés, comme les fous pour les Orientaux. N’empêche qu’à la fin, ces ivrognes deviennent fatigants. Charlet ne les sauve pas par un dessin magistral, il fait souvent rond et de chic. Il dispute la palme de la trivialité à Pigal, et, il n’v a pas à le nier, avec ses invalides Kraft et Braun, il ouvre la voie au bout de laquelle seront les « invalos » de Randon, et chacun avouera que le vaguemestre Soiffmann ou le brigadier Litremann sont désignés d avance pour servir sous le colonel Ramollot.

Les enfants. Charlet a eu du gamin de PaGs, éminemment libéral (!), une conception très édulcorée, et qui a ravi ses contemporains. Ce n’est ni le « pâle voyou », ni l’inconscient que les combattants de Juillet envoient lâcher traîtreusement un coup de pistolet aux officiers de la garde royale, ni Gavroche, ni encore moins le précoce rôdeur du boulevard extérieur qui, aujourd’hui, pleure sa « gigôlette » raflée. Du temps de Charlet, l’enfant n’en est encore qu’à s’insurger contre le maître d’école [Je les Ahaï-t-y les maîtres!) à fiche un pétard à son chat , à craindre pour ses derrières , et à porter le fusil de monsieur le grenadier.

Les « cuirs » du langage militaire. C’a été une des formes les plus drôles de la légende de Charlet [Arrondissons le goulet z’avec grâce, soyons lastique!). Joignons-v l’accent paysan, comme dans Le Billet de logement : Allai , suivai...; allai, marchai, vous n'y êtes point : suivai tout drait tout au bout de la grande sente, vous tournerai en votre main draite, puis tout drait un p'tit quart déheure.

Enfin, le tour proverbial. Ici Charlet triomphe; et certaines de ses légendes sont restées dans la circulation sans être démonétisées jusqu’à nos jours ;

Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien ; C'est toujours les mêmes qui tient l'assiette au leurre ; Ces infâmes brigands sont peut-être vertueux ; Dieu, mes ennemis politiques! en avant les guibolles; J'aime mieux être saoul que bête, ça dure moins longtemps', Jeune , j'avais des dents et pas de pain : vieux , j'ai du pain et pas de dents; La Morale y perdit un peu, le cabaret y gagna beaucoup; On peut mépriser l'espèce humaine, mais cracher sur les vendanges, jamais ; Prends le temps comme il vient, et la soupe comme elle est ; Sans blague et, sans tabac, pas de soldat; Vivent les institutions qui assureront mon avenir; Si les chevaux s' entendaient, quelle révolution ; Perdre une quille , c'est rien : mais la boule, c'est tout ! etc.

Le succès de Charlet et sa réputation furent immenses. « A aucune époque, dit M. Lhomme dans sa juste appréciation sur Charlet, la faveur publique ne s’est attachée plus étroitement à de certains hommes qu’aux jours de la Restauration. Les libéraux d'alors ne marchandaient ni leurs sympathies ni leurs applaudissements à ceux qui combattaient pour eux. On ne s’attachait pas a examiner de près leurs œuvres; elles traduisaient en termes clairs les

sentiments et les passions dont on était agité, et cela suffisait. » Charlet fut mis à coté de Béranger. Tous deux font bien la même chose : celui-ci, quand il parle dans une chanson de « secouer la poussière qui ternit les nobles couleurs », celui-là quand il montre dans une lithographie un grenadier de la garde expliquant une image a un jeune soldat : Tu vois Austerlitz, lui dit-il, au moment du tremblement! Voilà Rapp qui dit à l'Ancien : toute la boutique est enfoncée ; le Français se couvre de lauriers sur toute la ligne... Soldats!... je suis content de vous , dit l’Autre.

Au bout de cela étaient les journées de Juillet ; elles vinrent, Charlet en fut, il « soigna le cuir » aux troupes royales et représenta quatre épisodes du combat dans de grandes pièces faites en collaboration avec Jaime. On sait que la lithographie, s’acharnant sur Charles X tombé, passa toute mesure et fut lâche. De cette campagne-là, Charlet, qui avait sinon l’habit, du moins le cœur d’un soldat, ne fut point. Et pas davantage de la campagne républicaine de Philipon contre le nouveau régime. 11 faut connaître l’opinion politique de Charlet. 11 aimait ardemment la liberté, dit-il, mais «belle, sage et forte » et

mitigée par « un bon nerf de bœuf ». Ru politique comme en dessin, il professait ce principe : les Masses avant tout. Mais c’est lui qui a lancé cet apophtegme célèbre : le bon sens des masses est admirable : seulement elles se trompent presque toujours! Et il s’est défin i ainsi : Je suis bon citoyen, f aime mon pays et j'ai travaillé pour le peuple travailleur ; je déteste les bonnets rouges et je ne trouve point d'homme plus libéral que Napoléon le Grand.

Charlet, comme officier de la garde nationale, réprima donc les insurrections des premières années de Louis-Philippe, et comme lithographe caractérisa les révolutionnaires daus cette pièce : De quoi?... travailler?... bon pour des feignans !... et dans celle-ci où un homme d’assez mauvaise mine s’écrie piteusement : Que Paris est triste sans émeutes !

Jadis, Charlet avait eu une grande joie, qui l’avait bien apaisé dans ses attaques contre la Restauration ; il avait vu mettre en mouvement l’armée française, pour la campagne d’Espagne. Et maintenant, autre joie, il revoit le drapeau tricolore. Il s’épanouit donc, son talent de lithographe tourne vers un genre nouveau, vers de petites pièces très caressées, très

finies, et d’un travail aussi précieux qu’il le peut. Et d’abord, la Restauration partie, il n’y a plus à se gêner dans la représentation de Napoléon; Charlet s’en donne à cœur-joie : il le fait et le répète de face, de profil, de trois quarts, et de dos, à pied et à cheval. Il le place dans les fines petites pièces : C'est lui , Le voilà, La Promotion, Le Défilé, L’Action, On se masse, L Ancien est là, etc., etc.

Puis il s’applique à de jolis fonds de paysages, qu’il fait fort bien pour l’époque (Les deux Coqs , La Maison du Garde-chasse , etc.) et à des évolutions de troupes (Le Moulin de Jemmapes, La Reconnaissance , On va se former en bataille par escadron dans la plaine voisine, etc., etc.). Cette nouvelle manière de Charlet est très caractérisée et intéressante.

Mais en somme Charlet est le dessinateur du soldat isolé, et non de la bataille. Cependant, une occasion se présente d’apercevoir la guerre. En 1832, Charlet assiste au siège d’Anvers avec son ami le général de Rigny. Or Raffetv est aussi, et c’est lui qui va influencer Charlet, lequel visiblement, dans son curieux album sur le siège d’Anvers (1833), s’efforce d’imiter son élève. La plus belle pièce de cet album : Prise du fort Saint-Laurent , est absolument un Raffet. Mais

ceci n’est que passager et les deux artistes n’en suivront pas moins deux destinées opposées : Raffet, qui a commencé par des albums à la Chariot, s’élèvera vers une conception de plus en plus géniale de la représentation des batailles : il deviendra le peintre du Fort Mul grave, de La Revue nocturne et du Combat d’Oued-Alleg. Charlet, qui a débuté dans l’art avec une réelle grandeur; puis qui est descendu au joli et au coquet, ne tirera de l’observation de la guerre, pour finir, qu’un album comico-patriotique, la Vie du caporal Valentin , (un de ces braves soldats que Charlet appelle « la pièce de bœuf du champ de bataille », parce qu'elle « nourrit bien le feu ») dans lequel il mettra toute sa réserve de drôlerie. Mais cet album retarde : il en est encore au comique de la Restauration au moment où le dessin de mœurs et la caricature s’épanouissent dans le Charivari avec Gavarni et Daumier!

Charlet, sous le gouvernement de Juillet, était au laite de la réputation; on le considérait comme un homme vraiment extraordinaire, et il le savait. Eugène Delacroix, absolument « emballé », a écrit sur lui le fameux article où il traite Charlet comme

un de ces génies appartenant plus à l’humanité entière qu’à un temps et à un pays donnés, et le place entre Rabelais, Molière et La Fontaine. Mais, en tant qu’écrivain d’art, Delacroix n’est pas infaillible. D’ailleurs, remarquons qu’il appelait Charlet un La Fontaine ou un Rabelais, il ne l’appelait ni un Poussin ni un Chardin. Avec Charlet, ce n’est jamais le côté peintre, le côté exécution qu’on vise; mais toujours le sujet, le côté littéraire. Pareillement, lorsque Charlet exposa son tableau de la Retraite de Russie , actuellement au musée de Lyon, on ne dit pas si c’était l’oeuvre d’un peintre peignant , mais Alfred de Musset rendit compte dans la Revue des Deux-Mondes de ce « sujet de la plus haute portée». Et cependant il sentit que pour l’exécution, Charlet n’était point un Géricault. Sur ce tableau, une anecdote. Chenevard était allé le voir, accompagné d’un officier général qui avait assisté à la retraite de Russie. Le premier mot de l’officier fut : « Pourquoi ce ciel sombre et chargé de neige ? » Et après un moment de réflexion il ajouta : « Après tout, vous autres peintres, vous avez besoin de ces choses-là pour émouvoir. Mais la vérité est que, dans la retraite, nous eûmes pendant un mois un soleil qui nous aveuglait. »

Charlet, décoré comme officier de la garde nationale, avait eu la velléité de demander un logement au Louvre, qu’il n’obtint point. II eut aussi celle de se présenter à l’Institut, à la mort de Carie Vernet, et ne fut pas élu. Le gouvernement lui donna comme compensation la croix d’officier, et le nomma professeur de dessin à l’Ecole polytechnique. D’où son Cours de dessin a la plume, et les considérations familières sur l’art, qui l’accompagnent. Passons.

Et au fond, Charlet n’était pas content, politiquement parlant. Il avait de la politique une conception très simpliste, une vraie politique de caserne, et ne voyait pas plus loin. Les affaires sontelles menées, oui ou non, par des troupiers finis? Se bat-on? ou ne se bat-on pas? Or, en 1&40, on ne se battit pas. Décidément, on n’était pas conduit par des « troupiers finis ». Alors Charlet, du haut de sa grandeur, donne des leçons au pouvoir; il devient, qu’on nous passe le mot, « ronchonneur ». Écoutez-le grogner dans ses lettres : « Notre coq fait la poule et ne défend pas sa queue . Je ne reconnais plus mes Français. Ils me dégoûtent. Il n’y a plus de sexe. C'est un troupeau de vils agioteurs civils et

militaires, un peuple de courtiers marrons. Ignobilitas mundi. » Et ailleurs : « Salutem omnibus. Ton chien a, . des puces, dit Polichinelle, le sage le plus sage que je connaisse , et le seul philosophe que j’ estime véritablement. Ce n’est point un monsieur Cousin, dont la philosophie d’alambic coûte quarante mille francs au pays : non, c’est du gouvernement a bon marché ; tout s’y résout par la force du gourdin , et c’est vraiment ce qu’il y a de mieux et de moins cher , car enfin , en ce moment, notre chien A des puces : eh bien , il faudrait agir du gourdin. Au lieu de cela nous discourons , nous f... massons, on cherche de la finesse, et il en résulte de la jeanf...trerie, »

Voilà le ton de Charlet dans ses lettres trop vantées par Delacroix et Jules Janin, et qui ont, comme son œuvre, le côté intéressant et le côté fatigant; mélange de morceaux pleins de cœur et de générosité, et d’insupportables calembours, queues de mots, et considérations de la force de ce que nous citons. (Mais aussi, pourquoi toujours publier ce qui n’était pas destiné à être imprimé?)

Exaspéré, Charlet décocha au gouvernement sa dernière œuvre, les Croquis a la manière noire dédiés a Béranger. A part la belle composition Tremblez

ennemis de b France , le dessin est Faible et banal, sentant son Victor Adam. Quant à la légende, Charlet, qui pour un ancien ne sait guère « se (aire sans murmurer », ne fait que grogner entre ses dents : Classe forte, fer et acier ! Classe moyenne , fil et coton ! L’Armée , c’est le Peuple ! Le Peuple et l’Armée ! Toujours ! Français ! A mort ! Faites-leur chanter la Colonne ! C’est le Cantique des Cantiques ! Ma Colonne ! Mon grand Empereur! Chapeau bas! L’amour du peuple, c’est le plus fort de tous les forts ! Si j’avais signé les traités de 1815, je me couperais le poing ! Fous me crachez a la figure, je dis, c’est du brouillard ; vous m’envoyez une châtaigne (calotte) , très bien ; vous nourrissez le feu par un coup de botte dans le... 6 alors je vais dire : Les faits sont accomplis. Etc., etc.

Au milieu de tout cela, une pièce qui est tout Charlet, L’Avis du Maître : Charlet dictant au gouvernement sa ligne de conduite, par des jeux de mots. Un rapin essaie un tableau allégorique, et le maître (Charlet) lui dit : Votre figure de la France lève le bras et ne frappe pas ! Faites-la plus grande, plus forte ! Vous l’entourez de gens qui ont l’air de faire ce que je ne veux pas nommer ! Occupez-vous des masses !... Eclairez le peuple en sacrifiant vos fonds ! ... Et il faut

voir l’air convaincu et prophétique de Gharlet débitant ces calembredaines, sanglé dans une tunique mipartie civile et militaire, et coiffé d’un képi. C’est parfaitement ridicule, et un peu agaçant. Cela lui a valu la rude sortie de Baudelaire : « Fabricant de niaiseries nationales, commerçant patenté de proverbes politiques, idole qui n’a pas en somme la vie plus dure que toute autre idole, il connaîtra prochainement la force de l’oubli, et il ira avec le grand peintre (H. Vernet) et le grand poète (Béranger), ses cousins germains en ignorance et en sottise, dormir dans le panier de l’indifférence...))

Moins sévères et moins dilettantes que Baudelaire, nous comprenons aujourd’hui les obsessions d’un patriotisme exalté et déçu, et loin d’oublier Charlet, nous le rappelons, cet ardent Français, à la mémoire des nouvelles générations. Mais, plus de sang-froid que ses contemporains, si nous estimons tant Charlet, nous ne nous trompons pas d’épithète. 11 n’est pas un grand artiste, un grand exécutant, mais c’est un artiste considérable , dans la lithographie, l’humour et la politique, singulièrement original et nouveau dans la légende. Et il nous a donné Raffet !

Charlet eut encore dans sa vie une dernière satisfaction : il vit le Retour des Cendres, et illustra le Mémorial de Saint-Hélène , l’évangile des braves. 11 mourut en 1845, usé par le travail et miné par une maladie de poitrine. Le sort aurait du se montrer moins cruel et lui donner quelques années de plus : le temps de voir restaurer un gouvernement selon son cœur, et de connaître le triomphe du soldat français : Sébastopol , Solférino !

Mais voici un autre genre de réparation : le premier but de l’exposition de ses œuvres était de remettre Charlet en honneur : ce but est atteint, Charlet vient d’avoir une « Presse » magnifique. Le second but est de lui élever un monument — son buste, gardé par un grenadier de la garde — dans un quartier militaire, en face de la porte de quelque caserne. Ainsi « le maître aux grognards » pourra avoir une vie posthume au milieu des soldats. C’est bien cela qu’il lui faut. Du haut du ciel il doit être content.

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