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POUR CONNAITRE LA LITHOGRAPHIE

Exposition du Centenaire de la Lithographie, au Cercle de la Librairie, 1895.

ia Lithographie ? On peut la connaître par cent pièces, — ou par vingt mille.

Par une quintessence d’épreuves suprêmes de morceaux célèbres, toujours les mêmes : le Lancier d’Horace Yernet, le Gros Horloge de Bonington, la Famille malheureuse de Prud’hon, le Mameluch de Gros, les Chevaux se battant de Géricault, X Odalisque d’Ingres, le Lion dévorant un cheval de Delacroix, la Revue nocturne , etc., etc.

Cent pièces ainsi choisies donnent, certes, l’idée de la souplesse, de la richesse du procédé ; de la variété d'aspect qu’il a prise dans la main des maîtres. Mais elles ne sont pas plus la lithographie que trois pages d’extraits — toujours les memes — de Madame de Sévigné ne sont les lettres de Madame de Sévigné.

Pour connaître Madame de Sévigné, il faut l’avoir lue : dix mille pages. Pour connaître la lithographie, il faut l’avoir vue: vingt mille pièces.

L’intérêt de la lithographie n’est pas seulement dans la merveilleuse exécution de quelques morceaux fameux, il est aussi dans la remarquable facture d’un nombre extrêmement considérable de pièces moins souvent citées, ou même peu connues, ou qui ont été perdues de vue aujourd’hui. Il est, enfin, dans cette curieuse intensité de production qui, rapidement, a enrichi de vingt mille pièces — au moins — le fonds de l’estampe française.

Oui, vingt mille ! nous les avons comptées ainsi :

Les Vernet, Charlet et Raffet donnent deux mille lithographies ;

Les divers lithographes de la Restauration, mille (au bas mot) ;

Les caricatures politiques de 1830, les lithographies de r Artiste , mille ;

L’ouvrage du baron Taylor et les vues pittoresques et archéologiques, mille pièces intéressantes (au moins) ;

Les lithographies à la plume coloriées, de Lami, Monnier, Grandville, autant ;

Devéria, mille ;

Les portraits: Grévedon, Léon Noël, etc., mille;

Les pièces usuelles, affiches, titres de musique, frontispices, vignettes : mille ;

Les plus importantes lithographies de reproduction : mille ;

Le dessin de mœurs et la caricature : plusieurs milliers ;

Les œuvres de Daumier, Gavarni, de Beaumont, etc. ; six à sept mille ;

Les publications de Bertauts, et autres diverses : mille ;

L’œuvre de Ghéret : mille, Etc.

Vingt mille, c’est donc dit. Et, remarquez-le bien, ce chiffre n’est pas atteint grâce à des œuvres de remplissage, mais l’immense majorité de cette production formidable est — l’énumération ci-dessus le

montre — de la main des hommes de premier ordre, dont quelques-uns sont, tout simplement, des hommes de génie.

N’espérez donc plus connaître la lithographie par spécimens, en arrachant quelques feuillets de l’œuvre d’un Vernet (Carie ou Horace), d’un Charlet, d’un Raffet, d’un Devéria, d’un Gavarni, d’un Daumier, d’un Chéret, comme un géologue qui arrive à mettre une chaîne de montagnes dans un tiroir par échantillons. De pareils œuvres sont d’ailleurs plus que des recueils d’estampes, ce sont de vastes peintures de mœurs, et ce qui restera de notre société disparue. N’écourtez pas de pareils témoignages.

Ne cherchons pas à condenser toute la réputation d’un homme dans une seule pièce. Ne répétons pas invariablement : Bonington : le Gros Horloge , ou Raffet : le Combat d’Oued-Alleg, comme les gens chez qui Athalie ou Phèdre provoque immédiatement la citation de Oui je viens dans son temple ou de A peine

nous sortions Non , ce n’est pas le Gros Horloge

seul, c’est tout Bonington qui est exquis. C’est tout Géricault qu’il faut connaître, et tout Decamps, et tout Eugène Isabev, et tout Paul Huet, et tout Célestin Nanteuil. Pourquoi ramener à une seule les litho-

graphies de Goya, de Jules Dupré, de Diaz, de Français, déjà si peu nombreuses ?

Laissons maintenant les œuvres consacrés d’une vingtaine de maîtres. 11 est entendu que vous les voudrez connaître à fond.

Est-ce fini? Non; car il nous reste encore à connaître quelque trois cents lithographes et leur œuvre.

Artistes célèbres ayant touché à la lithographie pour s’essayer ou s’amuser, comme plus tard on touchera a l’eau-forte : Guérin, Girodet ou Hersent, Johannot, Léopold Robert, Paul Delaroche ou Arv Scheffer, Henriquel-Dupont ou Calamatta, Barye, Corot, Cals, Manet, Millet, Chaplin, Rosa Bonheur, Charles Jacque, Flandrin, Henri Baron, Anastasi, de Curzon, Chassériau, Doré, Rops ou Gill.

Amateurs : de la duchesse de Berry aux princes d'Orléans, ou à l’acteur Mélingue.

Lithographes de reproductions : de Sudre et Aubry-Lecomte à Mouilleron, à Sirouy et à Chauvel.

Lithographes d’architecture et de vues pittoresques, de Chapuy à Sabatier. Vous voudrez examiner pièce à pièce les Voyages pittoresques dans V Ancienne France ,

cette mine inépuisable où à chaque feuille un nom nouveau viendra se révéler : Théophile Fragonard ou le baron Atthalin, Daguerre, Delaberge, Gué ou Enfantin, Brascassat, Justin Ouvrié, etc., etc. : vous aurez le plaisir d’v découvrir spontanément des œuvres d une habileté consommée, comme celles de Dauzats, de Boys, de Harding, etc.

De temps en temps, dans cette grande exploration lithographique, vous serez le Christophe Colomb de quelques pièces insuffisamment appréciées — comme celles deCatrufo ou du capitaine Leblanc, d’Hervier ou d’Andrieux, — ou totalement ignorées quoique de premier ordre, comme celles de Laemlein ou de Bonhommé.

Et la pléiade des collaborateurs de l’Artiste : Gigoux, Roqueplan, Le Poitevin, de Lemud !

Et Mauzaisse, Rohert-Fleurv, Thomas, Vigneron, Tassaert, Louis Boulanger, Chandellier, Juhel, Léon Cogniet, Saint-Evre, Alexandre Colin, Gudin, Kugendas, Charles Aubry, Hardivillier, Feuchères, Jeanron, (iengemhre, Rouargue, Cattermole, Jules Laurens, etc., etc., etc. !

Puis, après avoir regardé la lithographie dans ses

rapports avec l’art, vous vous amuserez à la regarder daus ses rapports avec la vie, si l’on peut dire, el là, il y aura matière à vous distraire et vous instruire longtemps.

Vous la trouverez dans la politique, avec la Caricature de Philipon, avec Auguste Bouquet, Grandville, Desperet, etc.

Vous la trouverez dans les choses de l’armée, et pour peu que vous soyez affilié à la Sabretacke, vous palpiterez sur tout ce qui est militaire, de Montfort, de Swebach et du général Bâcler d’Albe à Hippolyte Bellangé, Lalaisse et Armand-Dumaresq.

Et que de renseignements sur l’ancien Paris, de Marlet à Provost !

Et que de portraits, de Denon et de Crépy-le-Prince à Lassalle et aux Lemoine !

Pour l’ histoire des moeurs surtout, rien n’est à négliger, de Boillv. de Pigal, de Numa Bassaget à Alfred Dedreux et à John Lewis Brown, même à Victor Adam, tout est à connaître : des pièces d’une exécution ordinaire prennent souvent un intérêt capital. Voyez les caricaturistes : Traviès, Benjamin Roubaud, Nadar, Bénassit, Durandeau. Voyez les journaux de modes.

Vous voudrez aussi feuilleter une à une les soixante années du Charivari : c’est dans leur milieu d’apparition qu’il faut voir les œuvres de Daumier, et Gavarni, et Beaumont, et Platier, et Proche, et Vernier, et Cham, et Grévin.

Mais rien que là en voilà pour vingt mille pièces !

Cycle vraiment inouï !

Vu la rareté actuelle de la matière collectionnable, épuisée, mise à sec dans ces vingt dernières années, ce n’est plus dans les collections particulières que la lithographie peut se voir à fond. Il n’v a plus de collections Parguez ou de Lacombe. En sortant de l’Exposition du Centenaire, où vous vous serez mis en goût, c’est au Cabinet des Estampes qu’il faut aller — deux ou trois mois de suite — et fouiller jusque dans l’inconnu des « suppléments non reliés », dans les affiches, les titres de romances, les étiquettes et les innombrables cahiers d’études de paysages...

Restent les contemporains.

Vous vous déferez tout d’abord de cette rengaine : que la lithographie a dit son dernier mot avec les hommes d’autrefois et qu’elle est aujourd’hui un art mort. Un art qui a Chéret est pour

paraître fort vivant, même glorieux. — Mais ce 11e sont que des affiches ! — Eh bien ? la Reme nocturne et autres merveilles de Raffet ne furent que des feuillets d’album de jour de l’an.

Donc pour voir les vivants vous vous transporterez dans un milieu vivant, dans le magasin d’estampes de Sagot. Là, tout en entendant causer des hommes tels que Bracquemond et autres, ce qui ne peut que vous être profitable, vous feuilleterez les cartons, vous verrez, à fur et mesure de l’apparition, le dernier Fantin et le dernier Willette, le dernier Dillon el le dernier Robida, le dernier Chéret et le dernier Lautrec. Voilà ce qui vient de paraître !

Et quelquefois aussi le dernier fumiste, car il y en a; mais peu importe; le plaisir sera même de décider par vous-même qui l’est ou qu’il ne l’est pas, de sortir des jugements tout mâchés et d’avoir des opinions spontanées.

Tout ceci fait, c’est, je le crains, quarante mille pièces et non vingt mille qui vous seront passées par les mains. Vous aurez fait, à travers la lithographie, un long et fructueux voyage, et vous la

connaîtrez tout autrement, vous la verrez sous un autre aspect, que par les cent pièces-types, — par l'excursion à la minute de l’agence Cook.

MEISSONIËR

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