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L/EAU-FORTE EN FRANCE

AU XIXe SIÈCLE

Exposition nationale de l’Eau-Forte moderne, à l’Ecole des Beaux-Arts, 1896.

’eau- forte présente en France, au xixe siècle, une histoire touffue, mouvementée, prodigieusement riche, singulièrement glorieuse.

Nous prenons ici le mot « eau-forte » dans les deux sens de convention que lui donne aujourd’hui le langage courant, et qui désignent :

1° L’eau-forte dite originale, ou eau-forte de peintre (en y comprenant le vernis mou et la pointe sèche) ;

*2° J .a gravure de reproduction, la gravure de graveur, lorsqu'elle est exécutée en travaux librement conduits (par opposition à la gravure en tailles rangées, à laquelle on réserve le nom de gravure au burin).

L’eau-forte originale, depuis plusieurs siècles, a eu un sort agité, des moments très brillants, d’autres

presque effacés ; mais jamais elle n’a été totalement

abandonnée.

Sous le premier Empire, l’homme de l’eau-forte est Duplessi-Bertaux, « le moderne Cal lot » (style du temps). C’est le professionnel du genre : graveur de carrière, il trace d’une pointe incisive et spirituelle les Tableaux de la Révolution , la Campagne d’Italie, et son fameux Cahier de cent feuilles de sujets divers. Sa dernière pièce marquante est X Entrée de Louis XVIII à Paris , 1814.

Citons aussi, par exception, des graveurs d’une catégorie spéciale : Pauquet et autres survivants de l’ancien régime ; préparateurs, par l’eau-forte rangée, de planches destinées a être terminées par un glacis de tailles placé de la main des burinistes. Dans l’attaque à l’eau-forte des planches du Sacre de

Napoléon (le Junot , par exemple), ils mirent une dernière fois cette lumière et cet esprit dont les graveurs de vignettes du xvmc siècle avaient eu le secret et qui donnent à leurs « premiers états » la valeur d’estampes originales.

En cherchant bien, nous arriverons à énumérer, à l’actif des premières années du siècle, une production d’eaux-fortes assez importante, au moins en quantité. Les dernières eaux-fortes de Boissieu, Lélu, Pevron, Hennequin, — les portraits des généraux et savants de l’expédition d’Egypte, par Dutertre, — le Pie VII d’après un croquis de David, par Mme Mongez, — le Fragonard de Le Carpentier, 1803, — le Bruun-Neergaard de Mlle Naudet, — le Cortège de Napoléon passant devant le palais du Tribunat pour se rendre au Sacre , grande eau-forte pittoresque signée L.-D. Leleu, — l’Éléphant de la Bastille , par l’architecte Alavoine, — les cahiers d’eaux-fortes du comte de Bizemont- Prunelé, de Thomas-Charles Naudet, de Plonski (de Varsovie, mort à Paris), d’Alexandre Dunouy, — un curieux cahier d % Cris de Lyon par Julien, qui signe « Julien de Paris », 1811, — enfin, des croquis, avec profil de Bonaparte, exécutés sur le

fond d’une casserole par un garçon de seize ans nommé Eugène Delacroix.

Quant à la gravure de reproduction en travaux libres, elle se manifeste, dès le commencement du siècle, avec le portrait de Denon d’après Isabev, 1802. Mais cette question de la liberté de la taille, et surtout du rôle à laisser jouer au blanc du papier, c’est Ingres qui la pose, en plein règne de Bervic, et qui la résout victorieusement lorsqu’il fait graver ses dessins : les portraits de Thomas-Charles Naudet par sa sœur Caroline Naudet, 1808, l’ingénieur Mallet par Boucheron, Norvins par Muret, le peintre Grand et le Comte de Forbin par Marius Beinaud, d’Aix. Les graveurs sont de second pian, des inconnus : les gravures sont de tout premier ordre, tant la valeur du modèle et la logique du travail ont porté les interprètes.

Ingres allait rendre encore un aulre service à la gravure. Avec une seule pièce, le portrait de l’archevêque de Pressiyny , ambassadeur de France à Rome, il relève l’art de l’eau-forte originale, lui rend la qualité et le remet à la hauteur.

Mais l’année même (1816) où paraissait cette eau-forte, que Van Dyck n’eùt pas désavouée, l’eau-

forte semblait soudainement condamnée à mort. Une rivale se présentait, facile, souple, séduisante, la lithographie, et lui prenait tous les peintres. Constatons sans regretter : on sait l’étonnant ensemble d’œuvres admirables dont la lithographie a enrichi l’estampe française au xix® siècle. Et la lithographie a traité des sujets que nous n’eussions jamais eus sans elle et que l’eau-forte n’eût jamais abordés. L’eau-forte ne nous eût jamais donné les œuvres de Daumier, Dévéria, Gavarni, Raffet.

Toutefois, l’idéal ne serait-il pas d’avoir à la fois en plein éclat ces deux procédés — si différents — de l’estampe originale : la lithographie et l’eau-forte ? Mais placez-vous par la pensée vers 1820-25 : le pronostic, pour l’eau-forte, n’est-il pas désespéré ? Quelle apparence que cette agonisante arrive à survivre ? Quelle invraisemblance, surtout, qu’elle puisse jamais retrouver la pleine force, abattre sa rivale, l’enterrer presque, puis, forte de son succès, faire tête à l’art rangé du baron Desnoyers, au point de le forcer à se transformer? Ce serait miraculeux !

C’est pourtant l’invraisemblable et le miraculeux qui est devenu le vrai.

Pendant la Restauration, même, l’eau-forte vécut,

n’ayant guère que le souille. Elle eut un essai de Heim (le portrait de Louis XVIII), lin de Géricault, un ou deux de Delacroix, d’autres de Rœhn, — les planches d’animaux de Duclaux de Lyon, d’un travail précieux rappelant les anciens Hollandais, — le cahier d’eaux-lortes de Léopold Robert, qui avant d’ètrc peintre fut élève graveur et échoua au concours de 181 1 contre Forster, — le cahier de Marines de Gudin, — des essais d’un amateur qui signe F. P. O. (le duc de Chartres, depuis duc d’Orléans).

Et la question de la gravure de reproduction en tailles libres continue à se poser, encore par Ingres, qui fait graver par le buriniste Potrellc le portrait de Bartolini au manteau blanc : admirable pièce, une des plus belles gravures du siècle, qui n’eut d’ailleurs aucune influence. . . les temps n’étaient pas venus. Des graveurs comme Coiny, dans son petit portrait de Rossini , Henriquel-Dupont dans le portrait du dessinateur Desenne d’après Mourlan, 1828, vont pourtant vers le travail libre, et se préoccupent dès lors de rendre le vêtement moderne de l’homme, — pour l’appeler par son nom : la redingote — sans lui donner, par des tailles rangées, l’apparence de la tôle noircie.

Pierre Adam entreprend de reproduire en un volume tous les portraits du baron Gérard, et librement, car il faut aller vite et à peu de frais.

Cette question, misérable en apparence, de l’économie, ou plutôt de la gratuité, eut une influence capitale sur la renaissance de l’eau-forte.

Voici le mouvement romantique, 1830, les jeunes se remuent, écrivent, fondent V Artiste pour combattre le bon combat, et le combat illustré ; — ou bien lancent un volume isolé comme le Musée , revue du Salon de 1834 d’Alexandre Decamps. D’argent, ils n’en ont pas, pour s’offrir de la gravure gravée. Tandis que, pour rien, on a des lithographies, et quelquefois des eaux-fortes, en les demandant aux amis.

Les amis, c’est toute l’école française de 1830.

Pour l’eau-forte, c’est Tony Johannot, Delacroix, Decamps, Célestin Nanteuil, Paul Huet, Marilhat, Cabat, Barve, Feuchère, Etex, Henriquel-Dupont, etc.

Dans la première grande floraison de l’eau-forte, deux noms surtout sont à mettre hors de pair : Célestin Nanteuil, avec sa série de titres romantiques, Paul Huet avec son cahier de six grands paysages.

Par eux ont été obtenus cette vigueur de ton, cet aspect énergique, qui depuis sont restés la caractéristique des grands graveurs à l’eau-forte de notre temps, et qui ont fait dire à Philippe Burty : « l’eau-forte spéciale au xix® siècle, c’est l’eau-forte intense ».

A peine sentait-elle ses forces renaître que l’eauforte eut la louable pensée de remplacer dans le livre, non pas le bois — alors merveilleusement renaissant, lui aussi — mais la « vignette sur acier » ; l’horrible, glaciale et mécanique vignette sur acier.

Tant qu’il ne s’agit que de donner des frontispices isolés aux romans romantiques plus ou moins truculents, les choses marchèrent avec Célestin Nanteuil, Camille Rogier, Édouard May, Boisselat, Gustave Morin, Joseph Thierry et même Théophile Gautier, devenu eau-fortiste pour graver le titre de la Couronne de Bleuets d’Arsène Houssaye. Ajoutons Jeanron, qui grava des portraits de conventionnels pour la Montagne d’Hauréau.

Mais Rendue! eut l’idée de commander au « jeune homme Moyen-Age» (il n’avait pas vingt ans), au combattant de la première d ' Hernani, à l’illustrateur romantique par excellence, bref, à Célestin Nanteuil,

une illustration suivie pour les œuvres de Victor- Hugo. La première livraison parut : quatre planches, des merveilles ! Le public, changé de ses habitudes et violenté dans son goût, n’en voulut pas. Renduel, en bon éditeur, n’insista point, et servit au public une Notre-Dame de Paris à vignettes non seulement sur acier, mais encore gravées — ou aggravées — en genre keepsake, par des Anglais.

Au même moment Perrotin, préparant les Douze journées de la Dévolution , demandait à Raffet de graver lui-même ses douze dessins à l’eau-forte. Raffet en grava six : encore des merveilles. Le public ne les goûta pas, les trouvant « trop peu faites ». Il fallut repasser la gravure à Frilley qui, d’ailleurs, porté par les admirables dessins, fit très bien, et librement, à l’eau-forte ! L’eau-forte de peintre perdait la partie, mais la gravure de traduction en tailles libres la reprenait.

Dans la gravure de traduction aussi, la question d’argent continua à détrôner la taille rangée et la « vignette sur acier ». Plus d’une publication fut gravée librement pour l’être vite et économiquement.

Quelquefois, par les planches de camarades, on attrapait un chef-d’œuvre. C’est ainsi que l’Artiste ,

en 1839, eut le Carie Vernet d’Henriquel-Dupont, d’après Paul Delaroche.

Bonne fortune uon moins précieuse, Eugène Pio, eut, pour son Cabinet de l’Amateur , une admirable pièce, une gravure de grand graveur, le Fumeur de Meissonier, qui ouvre glorieusement l’eau-forte originale de la période 1840.

Cette période a Bléry, à son apogée avec sa belle planche des Chaumières ; Bléry, qui par son talent calme prend à ce moment un rôle tout particulier : il réconcilie avec l’eau-forte, il lui amène le grand public, les visiteurs du Salon.

Prennent la pointe, plus ou moins souvent, en dehors des hommes déjà cités : Bonvin, Collignon, Loubon, Duvaux, Charlet, Gavarni, Ary Scheffer, Benouville, Frédéric Villot, Bourgeois de Mercey, Wattier, Edouard Frère, Adolphe Leleux.

De 1842 à 1845 l’eau-forte originale pénètre victorieusement dans le livre, dans la Pleiade, le Jardin des Plantes, le Comic- Almanach, les Contes du temps passé, les Chants et chansons populaires de la France, les Contes Rémois, Werther, avec Jacque, Penguillv, Trimolet, Marvye, Daubigny, Perlet, Johannot.

Eu avançant dans le siècle, nous trouvons

Charles Jacque (le Jacque des premières œuvres et de la Truffière ), Hervier, Chassériau, Subercaze, Péquégnot, Segé, Damour, Malardot, Fugère, Pennautier, Berchère, Dufeu, Gabriel Toudouze, les frères de Lemud.

Nous touchons à 1848, voici Harpignies, Courdouan, Alexandre de Bar, le comédien Blaisot, Bresdin dit Chien-Caillou , et — toujours dans V Artiste, — des gravures de reproduction à l’eau-forte, signées Hédouin, Veyrassat, Chaplin (le futur peintre de portraits débuta par graver le Cochon de Decamps !).

Cependant, prise dans son ensemble, l’eau-forte de cette époque abandonne la couleur, elle s’amincit, et tend à se perdre dans un travail grêle et sans autorité, tel que nous le montrera bientôt l’œuvre de Valério.

L’eau-forte serait-elle à la veille de sa perte ?

Tout au contraire. Sa période d’incomparable éclat, la grande période de l’eau-forte « intense » va être le second Empire.

Voici Saint-Marcel (1848-52).

Voici (1850) un enseigne de vaisseau démissionnaire, halluciné, bientôt fou, ayant appris de

Blérv le maniement de l’eau-forte, et devenu en un jour, écrit Baudelaire « un artiste puissant, qui n’avait dit adieu aux solennelles aventures de l’Océan que pour peindre la noire majesté de la plus inquiétante des capitales » : voici l’une des gloires de l’art français, Méryon, « incontestablement un des plus grands artistes sur cuivre que le inonde ait produits» (dira Seymour -Haden), Méryon, « la personnification du peintre-graveur, à l’œuvre d’une accentuation et d’une originalité sans égales » (dira Bracquemond), Méryon, à qui « la plus inquiétante des capitales » n’a pas payé sa dette, puisqu’elle n’a pas encore donné son nom à une rue.

Voici Bracquemond, commençant à dix-neuf ans, en 1852, par le Battant de porte, la série des énergiques eaux-fortes qui le rendront à jamais célèbre.

Voici le cahier d’eaux-fortes de Daubignv.

Voici un autre robuste : Alphonse Legros.

Voici le puissant œuvre gravé de Millet ; voici Bon vin, Jacque et sa Bergerie , Théodore Rousseau, Corot, Ribot, Boybet, Vollon, Manet, Mme O’Connel, Bodmer, Chaplin, Jules Laurens, Jules Michelin, Allemand, Jean Achard;

La Gazette des Beaux-Arts et ses eaux-fortes de traduction séduisantes, comme la Miss Graham et l’Enfant bleu d’après Gainsborough , par Léopold Flameng ;

La pointe prestigieuse, unique en son genre, de Jules Jacquemart, le graveur des Gemmes et Joyaux ;

Le vif et spirituel Lalanne;

Gaucherel, surnommé le père ou l’oncle de l’eauforte, tant il a eu d’élèves;

Un jeune Américain publiant à Paris ses premières eaux-fortes : Whistler (1857);

Les savoureuses reproductions de dessins du xvnie siècle, par Jules de Goncourt ;

Le début de l’œuvre magistral d’Octave de Rochebrune.

Et, autour de l’eau-forte du xixe siècle, les collectionneurs, les amateurs, raffinant sur la « Belle Épreuve », recherchant les « états » et dressant les catalogues.

Voici Burtv le précurseur, menant pour l’eau-forte originale une campagne obstinée et magnifique. En 1859, il s’arrête longuement au Salon devant une vue de la Tamise signée de Sevmour-Haden. En 1862, dans un voyage à Londres, il décide le grand graveur

anglais à faire tirer par l’imprimeur Delâtre et à publier à Paris, sous le titre trop modeste Études. vingt-cinq de ses plus belles eaux-fortes. Plus tard c’est encore à Paris que se publiera l’œuvre de Fortuny.

Voici les catalogues raisonnés publiés par les Guiffrey, les Frédéric Henriet, les Gonse, etc.

Enfin voici l’éditeur Oadart, la publication des « Aquafortistes », et tous les peintres se mettant à l’eau-forte : de Gustave Moreau et de Chifflart à Cbam et à Stop.

Les illustrateurs des vieilles villes, Martial Potémont, Coindre, Queyroy, Léo Drouyn.

Appian, Amand Gautier, Auguste Ballin, Mme Henriette Browne, John Lewis Brown, Solon, Français, Gérôme, Leys, Jules Héreau, Feven-Perrin, Victor Giraud, Lausver, Tancrède Abraham, Claudius Popelin, Mlle Niel.

Les amateurs, comte Lepic, baron Roger Portalis, Don Fernando, et Carolus (ici, ce nom désigne le roi de Suède).

En un mot « l’aquafortisme », comme sous la Restauration il y avait eu le « lithographisme ». Tout le monde sur l’eau-forte. C’est maintenant à la lithographie de râler ! On ne peut plus nommer

tous les « aquafortistes » et, désormais, le choix s’impose. Pour répéter un mot connu : Ils sont trop !

Une exception, toutefois, et notable. Victor Hugo, sollicité par Burtv de prendre la pointe, refuse (1869).

L’eau-forte originale est dans le livre avec Rops, Thérond, Bénassit; — avec la publication des Sonnets et Eaux-fortes , 1869.

L’eau-forte de traduction y entre avec le Molière de Lyon, gravures par Frédéric Hillemacher, et avec les Évangiles de Hachette, figures gravées d’après Bida, sous la direction de Gaucherel, par Bida luimême, Bodmer, Bracquemond, Chaplin, Deblois, Flameng, Gaucherel, Gilbert, Girardet, Haussoullier. Ilédouin, Massard, Mouilleron, Célestin Nanteuil, Vevrassat.

En 1863, le ministère d’Etat avait commandé à Bracquemond la gravure du portrait d 'Érasme, d’après l’Holbein du Louvre. Cette maîtresse planche fut refusée par le jury du Salon. La première rencontre de la gravure en tailles rangées, alors régnante et officielle, et de la gravure en travaux libres était une collision, ou, pour employer le langage parlementaire, un « conflit ».

Il y eut un moment difficile : la gravure rangée craignait que « l’eau-forte » ne tombât dans le lâché et ne compromit la gravure ; l’eau-forte répondait que l’excès du rangement de la taille « militaire » par première et seconde tombait dans la mécanique, à preuve que des graveurs célèbres faisaient leurs fonds à la machine Collas, ce qui compromettait l’art.

Le moment difficile ne dura pas. L’eau-forte avait de vigoureux défenseurs, dont le meilleur était l’extraordinaire talent de ceux qui la faisaient. Un de ses partisans dévoués, Léon Gaucherel, la servit dans les jurys.

En 1868, paraît au catalogue du Salon le nom de Itajon, qui va bientôt devenir l’admirable graveur des portraits de Darwin et de .1/""’ Rose.

En 1870, paraît celui de Waltncr, bientôt synonyme d’exceptionnelle maestria.

La grande époque de gravure de reproduction à l’eau-forte va venir.

Sous la troisième république, Cadart et des revues comme la Gazette et l’Art aidaut, l’application des peintres à l’eau-forte redouble. Voici tout l’œuvre gravé de Gustave Doré. Puis Détaillé, Pils, Protais,

Berne-Bellecour, Dupray, Puvis de Chavanne, de Nittis, Camille Bernier, Ulysse Butin, Carolus Duran, Gervex, Eugène Lambert, Emile Bayard, de Beaumont, Paul Blanc, Luc-Olivier Merson, Armand Dumaresq, Bonnat, Falguière, Benjamin Constant, Jules Lefebvre, Bastien-Lepage, Clairin, Adrien Moreau , Lhermitte , Worms , Barillot , Guillaumet, Montarlot, André Gill, Montbard, Félix et Frédéric Régamey, Montefiore, de Reliée, Jacque fils.

Et ce sont les pointes sèches de Desboutin, celles deTissot, cellesde Rodin, celles de Norbert Gœneutte, celles de Somm, Lessore, Alasonière, Boutet, Piguet, Delàtre fils.

Et l’œuvre si personnel de Félix Buhot ; — et F oeuvre de Delaunay, le graveur des cathédrales, — et Nicolle, et Forel, et Cattelain, et Adeline, et Henri Guérard, et Fraipont, Félix Oudart, Armand Point, Beauverie, Aufray, Besnus, Taiée, Saffrev, Hahert-Dys, Storm, Van Muyden, Sadoux, Lucien Gautier, etc... etc.

Et la prise de possession du livre par l’eau-forte (pii arrive à en éliminer la gravure sur bois : Classiques de Maine illustrés par Valentin Foulquier;

Chronique de Charles IX, par Edmond Morin; Mireille , par Burnand ; illustrations d’après Rida pour les publications de Hachette ; illustrations de Dagnan- Bouveret gravé(‘s par Le Hat pour Y Eugénie Grandet de la Société des Amis des Livres ; publications de Jouaust, Lemerre, Quantin, Complet, Launette, Testard, illustrées d’eaux-fortes spirituelles, légères ou colorées, énergiques ou délicates — dans l’ensemble exquises — gravées par Hoilvin, Flameng, Hédouin, La Guillerinie , Buhot, Lalauze, Rudaux, Avril, Maurice Leloir, Géry-Bichard. C’est une période bien déterminée de l’histoire du livre illustré français.

Puis, au milieu de cette poussée formidable, Meissonier, encore au premier plan, et gravant de précieuses remarques pour les grandes planches exécutées d’après ses tableaux par l’élite des « graveurs à l’eau-forte ».

Car le dernier tiers du xi\c siècle a vu se développer et triompher l’étonnante cohorte des « graveurs à l’eau-forte », des graveurs de traduction en travaux libres ; Flameng, Rajon, Waltner, Bracquemond, Cbauvel, Boilvin, Hédouin, Courtry, Le Rat, Lalauze, Gilbert, La Guillerinie, Mongin, Lccouteux, Monziès, Henri Lefort, Géry-Bichard,

Milius , Damman , Daumont , Brunet-Debaisnes , Champollion, Mordant, Boulard, Teyssonnières, Ch. Deblois, Kratké, de Los Rios, Gaujean, Ruet, Desmoulins, Ramus, Duvivier, Muller, Desbrosses, Muzelle, Toussaint, Yion, G. Greux, Salinon, Lucas, Mathev, Lurat, Faivre, Manchon, Leterrier, Focillon, Manesse, Abot, Ardail, Jazinski, Payrau. .. Ils sont ici nommés au hasard, et nous nctus refusons à la tâche impossible et inutile de les classer individuellement. Pas un qui n’ait au moins quelque chefd’œuvre à son actif, quand ce n’est pas une série de chefs-d’œuvre !

C’est sur l’ensemble qu’il faut juger ces graveurs. Admirable légion ! Comme le dernier siècle a eu les graveurs de Watteau, notre temps a eu les graveurs des grands peintres de l’école française du xixe siècle, les graveurs de Delacroix, de Jules Dupré, de Théodore Rousseau, de Corot, de Diaz, de Trovon, de Daubignv, de Millet, de Meissonier, de Gustave Moreau, puis finalement de tous les peintres vivants de marque, français ou étrangers. Ces graveurs ont été franchement mêlés, si l’on peut dire, à leur temps, à la peinture contemporaine : ils l’ont rendue à miracle. Ils prolongeront la gloire

des peintres, car les tableaux passent ou s’altèrent, et l’encre d’impression est indélébile ! Par une juste réciprocité, la gloire des peintres du xixe siècle rejaillira sur eux.

Dans l’ensemble l’eau-forte a donné à la gravure la liberté et le renouvellement : pour traduire une peinture nouvelle, il fallait un accent nouveau. Aujourd’hui, les deux camps, burin et eau-forte, réconciliés, exposent côte à cote ; même ils sont plus (jue réconciliés, ils se sont pénétrés, ils se confondent par les bords ; on ne peut distinguer la ligne de séparation : telle « gravure à l’eau-forte » est une gravure rangée ; tel graveur qui est inscrit aux « burinistcs » nous donne chaque année des planches absolument libres, ce qui ne les empêche pas d’être de la plus haute valeur. Le grand graveur au burin Ferdinand Gaillard n’a-t-il pas, lui aussi, marché vers l’indépendance de la taille, — et dans ses moments perdus, ne s’est-il pas essayé trente fois à l’eau-forte ?

L’eau-forte a rendu un autre signalé service, elle a restitué le culte de la « Belle Epreuve », des papiers favorables à l’impression, et de l’impression elle-même, où de notre temps se sont rendus célèbres

Delâtre et Aidai] . Elle a porté le coup mortel au « papier pâte », opprobre de la gravure du xix® siècle.

Dans les dernières années du siècle, rien n’annonce que l’eau-forte originale perde de sa faveur. La matière collectionnable ancienne est épuisée. Par force majeure, le collectionneur vient à la production contemporaine en toutes choses : il est venu dès longtemps aux tableaux modernes, il vient au livre contemporain, il s’inquiète fièvreusement d’un nouvel « art décoratif » qui lui fournisse des objets de curiosité ; il est venu à l’ estampe originale actuelle, et chaque jour un nouvel adepte naît à l’eau-forte : c’est un renouveau constant, d’idées, de sujets, de talents : Albert Besnard, Degas, Pissarro, Raffaëlli, Sisley, Friant, Paul Mathev, Puez, Henri Rivière, Robida, Charles Plaît, Mlle Cassait, Zorn, Paul Renouard, llelleu, Auguste Lepère, Henri Paillard, Jeanniot, Louis Legrand, Béjot, Leheutre

On a vu un moment l’estampe originale avoir son exposition spéciale annuelle. Mais, avec bon sens, elle a jugé prudent d’v renoncer, jugeant périlleuse la fréquence d’expositions qui finissent par rendre

trop peu sévères sur le choix des œuvres présentées, et lassent le public, amené chaque année, dans la même salle, aux mêmes places, devant les mêmes artistes traitant toujours les mêmes sujets !

Mieux vaut, pour bien voir, de l’espacement et du recul.

L’exposition nationale de l’Eau-Forte moderne montre la production d’un demi-siècle.

Production inouïe ! Elle remplit de chefs-d’œuvre l’Ecole des Beaux-Arts, et l’exposition ne peut, — mais à beaucoup près, — tout montrer !

Dès aujourd’hui le jugement est certain et, sans hésitation, doit se formuler ainsi :

Depuis soixante-dix ans, et surtout dans la seconde moitié du xixe siècle, l’eau-forte a ajouté un chapitre éclatant, un de ses plus glorieux chapitres, non pas seulement à l’histoire de l’art français, mais à l’histoire générale de l’estampe.

L’ESTAMPE DU XIXe SIÈCLE.

Exposition Universelle de 1900.

Kn 1800 on disait « la Gravure » ; en 1900 on dit « l’Estampe » (burin, eauforte , bois , lithographie , couleur, estampe de peintre, — et même reproduction par procédés). La différence des deux termes est un siècle d’histoire.

Tout de suite, le point capital : la photogravure a-t-elle tué la gravure ? Jusqu’ici, pas plus que la photographie n’a tué la peinture. Depuis le début du siècle le nombre des exposants de l’estampe a décuplé. Et depuis

— un —

1880? Augmentation plutôt. On assiste bien au pullulement croissant des estampes par procédés photographiques, insérées dans les journaux et dans les livres comme documentation à outrance, mais ce courant coule parallèlement à l’estampe faite de main d’homme, et sans l’absorber. Tout au moins la photo-estampe n’a-t-elle pas tué la gravure de reproduction? Nullement : celle-ci paraît, en 1900, nombreuse, brillante. Mais ne s’est-il pas établi, à travers le siècle, des rivalités entre les diverses modalités de l’estampe, des prospérités, des éclipses? Cela, certes ; et ce sont ces concurrences, ces alternatives, ces renouvellements, qui font de l’histoire de l’estampe au xixe siècle quelque chose de prodigieusement vivant.

Cette histoire, il faut la rappeler sommairement et à toute vitesse, c’est-à-dire proportionnellement à ce qu'est l’exposition centennale. Centennale « d’estampes » : l’administration des Beaux-Arts à l’Exposition Universelle a très justement voulu cpie la lithographie parut avec un développement relatif (deux cents pièces) et que le bois, qui, à la centennale de 1889, ne figurais qu’à l’état embryonnaire, fût montré celle fois plus en détail (cent cadres). Par

malheur, au dernier moment la présentation de l’estampe centennale a subi un véritable désastre : la moitié de l’emplacement qui lui était réservé fut octroyé à une section de peinture étrangère : la lithographie et le bois furent envoyés à une extrémité du Grand Palais, la gravure restant à l’autre extrémité ; et encore, la gravure, à l’étroit, obligée de monter sur elle-même, hors de la portée de la vue, et de déverser un trop-plein dans une salle de dessins et de meubles...

Tout ceci n’est peut-être pas très respectueux pour l’estampe. Mais au fond, l’exposition centennale d’estampes ne vise point à montrer des œuvres, mais à rappeler des noms d’artistes inscrits au catalogue comme en un livre d’or. (Imaginez une centennale de la littérature : un paragraphe de

Chateaubriand, un paragraphe de Balzac, huit vers d’Hugo, huit de Lamartine, huit de Musset, etc.). On forme sur les murs comme la« tache » de l’estampe d’une époque, sa couleur d’ensemble. C’est un diorama qui appelle la conférence-express.

Premier tableau. Le commencement du siècle. Prenons le Racine de Didot, le Sacre de Napoléon, la

grande publication du Musée, les illustrations de Moreau pour la librairie de Renouant, celles de Percier pour les classiques in-folio ; quelques portraits. Étalons sur les murs. Le burin règne : l'Empire,

< I il i a recueilli sur leur fin tous les survivants du x\'iiie, possède une très belle gravure : il n’y a pour la méconnaître que l’Empereur, qui veut fixera Paris comme professeur l'italien Raphaël Morghen. Lu tète des graveurs français, l’universellement célèbre Bénie (non décoré par Napoléon), avec son Enlèvement de Déjanire et son Laocoon. Cette Déjanire est la dernière gravure de « beau burin », et de ce que Diderot appelait « la chaleur de burin », quand il pensait à Schmidt, Wille et Balechou ! A côté de Renie et des « anciens » du xvm®, quelques « nouveaux », burinistes d’école: Boucher, Desnoyers, Audouin, Massard, Ribault, Tardieu, le pointilleur Roger, etc. Métier sévère, sujets sévères, en réaction complète contre les sujets légers (‘I galants du x\ nie. En somme, la France au début du siècle est un pa\s de très remarquables graveurs, voilà le relatif. Au point de vue absolu: mettre cette production à côté de celle de Nanteuil, d’Edelinck, de Drcvet — ou des gravures de Watteau et juger. La gravure

de l’Empire est alors comme une personne dont on dit qu’elle a de beaux restes. La jeunesse manque à ce burin. On s’inquiète de ce qu’il sera demain.

A côté du burin, l’eau-forte, représentée par celui qu’en son temps on appelle « le moderne Callot » : de son nom le subtil et pointu Duplessi-Bertaux, le graveur des batailles, que les mémoires du général Thiébault nous ont appris avoir été, en 1792, si piteux à la bataille ! — Les derniers graveurs en couleurs, Alix, Levachez ; et la considérable production finale de Debucourt : courses de chevaux, types militaires ou caricatures d’après Carie Vernet, scènes de mœurs originales. Les gravures de mode du Journal des Dames. Des adresses gravées pour commerçants. La vaste production des estampes et images d’actualités (voir collection Hennin). Même la basse production dont Balzac a placé des échantillons dans la salle à manger de la pension Vauquer : des gravures exécrables gui ôtent V appétit, toutes encadrées en bois noir verni à filets dorés. — Enfin, quelques images pâles, à l’aspect de crayonnage effacé, signées Bergeret, colonel Lejeune, colonel Lomet, duc de Montpensier, Denon. On appelle ça d’un nom étrange, nouveau et d’allure barbare : lithographie. A pronos-

tiquer sur ces spécimens, pas d’avenir. l)e fait, ce procédé disparaît entièrement pendant dix. ans.

Deuxième tableau. La Restauration. Relies gravures encore, les burins de Desnoyers, Richomme, Lignon, Forster. Ce qu’il y a de mieux en leur temps. Et cependant en baisse par rapporta l’Empire. El si au lieu de Renie nous comparions à Augustin de Saint-Aubin ! Mieux encore, prenez les vignettes burinées vers 18*25 d’après Desenne et Devéria, placez-les à côté des illustrations des Chansons de Laborde , 1773, et mesurez la profondeur de la chute en cinquante ans. Pour comble, voici ce qui sera la plaie, le déshonneur du burin pendant lexixe siècle : la perte complète, chez les graveurs en taille rangée, du sentiment de ce qu’est « la belle épreuve », et de ce que peut apporter de mise en valeur pour la gravure la qualité du papier. Voici le règne du papier de Chine collé sur papier pâte. Voici la prédominance du métier sur l’art. Un chef-d’œuvre absolu par exception, et méconnu : le Bartolini de Potrelle d’après Ingres; le graveur y a laissé jouer le blanc du papier.

L’eau-forte de peintre reparaît, par une seule

pièce, mais capitale : le portrait de Pressigny, d’Ingres.

Une résurrection imprévue, qui prime tout. L’estampe originale renaît avec une puissance et un foisonnement extraordinaires. La lithographie, subitement, à dater de 1817, a été adoptée par les peintres : Guérin, Girodet, Gros, Prud’hon, Isabey, Hersent, Ingres, Goya, etc. Œuvres de Bonington, de Charlet, de Carie Yernet, d’Horace Vernet, de Géricault, de Boilly, etc. Publication de l’immense ouvrage du baron Taylor, Voyages dans V ancienne France: un musée lithographique.

Troisième tableau. Le gouvernement de Juillet. La gravure rangée, de plus en plus mécanique. Elle en vient à la gravure dite de keepsake et à ce qu’on nomme alors en librairie, en se rengorgeant, les « magnifiques gravures sur acier ». A la tète, cependant, toujours de remarquables talents : Pradier, Calamatta, Mercuri. Mais voici qu’un graveur s’efforce de rendre à son art la vivacité et le sémillant, l’originalité en un mol, même dans l’interprétation ; et ce Français, qu’on appelle alors le graveur du Gustave Wasa (d’après Hersent), ce graveur du

portrait de M,jr de Latil, du Sucre de Charles X , <|ui sera le graveur du fameux Hémicycle d’après Paul Delaroche, occupera dès lors une place hors ligm1 dans les artistes de son temps. C’est l’illustre Henriquel-Dupont.

A coté du burin, la manière de crayon (pour les portraits d’Ingres), et un genre qui fut la « toquade » de l’époque : la manière noire, Jazet. Cet excellent Jules Janin, qui se piquait d’être connaisseur en gravure, demandait qu’on ne gravât plus qu’en manière noire, <c comme en Angleterre ».

Les lithographes de profession : Aubry-Lecomte, Sudre, Grévedon, Léon Noël, Maurin, (‘te. : préoccupation du métier, du grain, du grené-fondu.

Développement inouï de l’estampe originale. Besoin de liberté et de vigueur. Seconde floraison de la lithographie, plus coloriste et plus mêlée aux faits de la vie contemporaine. Louis Boulanger, Decamps, Eug. Isabey, Delacroix, Gigoux, Roqueplan, Jules Dupré, Dauzats, Céleslin Nanteuil, etc., Eugène Lami, Henri Monnier, Granville. Publication de la Caricature: Traviès, Auguste Bouquet, Damnier. Suppression de la caricature politique, les lithographes se jettent sur la satire des mœurs : dévelop-

peinent des œuvres immenses de Daumier, de Gavarni. Le Charivari : une lithographie originale par jour pendant un quart de siècle. L’épopée des guerres de la Révolution et de l’empire : Charlet, Hippolyte Bellangé ; développement de l’œuvre incomparable de Raffet. Les portraits types de la génération de 1830 : développement de l’œuvre hors pair d’Achille Devéria. Si delà nous venons àLemud et autres jusqu’à Chassériau, il faudrait énumérer indéfiniment !

Une revue d’art : V Artiste : romantisme et combativité. Renaissance de l’eau-forte de peintre : Paul Huet, Delacroix, Decamps,Marilhat, Raffet, Johannot, Célestin Nanteuil, Charles Jacque, Meissonier, Daubigny, Trimolet, Bléry, etc. Vernis mou : Marvve. Essais de gravure ^ libre : les Contes du temps passé , les Chants et Chansons populaires, (bientôt, premières tentatives pour faire de la gravure de reproduction, à peu de frais, par l’eau-forte : Veyrassat, Bédouin, Chaplin, etc.).

Encore un fait extraordinaire et subit : admirable résurrection et floraison du bois. Premiers bois romantiques par Porret, d’après Johannot: la perfection ! Éclat du livre illustré : Gil Blas , de Gigoux,

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