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UNE RÉPONSE ATTENDUE

« Maintenant que la famille de M. Félix Faure a parlé, je n'hésite plus à accepter l'offre qui m'a été faite par le directeur du Gaulois de déposer en toute liberté sur l'affaire de Fashoda.

« L'article du Figaro prêtait à un illustre mort des propos singuliers et invraisem-

blables ; les parents de M. F. Faure ont fait justice de ces propos.

« J'ai connu, beaucoup connu, quant à moi, M. Félix Faure, je l'ai apprécié et aimé. Mais c'est une raison de plus pour que je ne commette pas l'inconvenance de le faire parler à mon tour. Je n'ai aucun goût pour les violations de sépultures, pas plus que pour les évocations posthumes grâce auxquelles les vivants vont chercher dans les cimetières des réhabilitations impossibles.

« D'ailleurs les faits parlent d'eux-mêmes et ce sont ces faits que j'entreprendrai de rétablir et de préciser.

« Dans l'article de Saint-Simonin ? il y a

tue sortes d'assertions , les unes sont

ictes, les autres matériellement erronées.

l'ajouterai que la partie vraie des documents

en question n'est là que pour faire passer

les inexactitudes voulues qui y pullulent. Or, les choses réelles sont d'une importance historique tout à fait secondaire, alors que les inexactitudes ont une valeur exceptionnelle.

«Expédions d'abord la vérité, il s'agit du fameux conseil des ministres, qui vota les fonds nécessaires à la défense des côtes. Ce conseil s'est réellement tenu. J'ajouterai que tous les membres de la commission du budget signèrent spontanément une lettre collective par laquelle ils garantissaient les fonds votés, avalisant ainsi la signature de la France.

« Mais je passe, car j'ai hâte d'arriver à la question de Fashoda, pour laquelle il est visible que tout l'article a été écrit.

« Que dit, à ce propos, Saint-Simonin du Figaro ? Que M. Delcassé, qui « n'était pas l'homme des coups d'épingle ni un chercheur de querelles », avait confié à Marchand, une mission exclusivement scientifique et économique. Or, M. Delcassé n'a

jamais eu à préciser les conditions de la mission de Marchand par la bonne raison que cette mission fut confiée à Marchand par M. Guieysse, le 24 février 1896, d'une part, alors que, d'autre part, M. Chautemps s'en était précédemment occupé.

« Plus tard le ministère Méline vint aux affaires. M. Lebon, ministre des colonies, envisagea la mission avec sa largeur de vues habituelle, et M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères , approuva , avec sa sagacité ordinaire, les termes d'un rapport que lui adressa Marchand et dans lequel celui-ci manifestait son intention de prendre un point d'accès sur le Nil de façon à ce que, lorsque la question d'Egypte viendrait en discussion devant l'Europe, il fût possible à la France d'en causer utilement. La mission n'avait ainsi aucun caractère provocateur contre l'Angleterre dont les ministres n'avaient cessé de déclarer que la question d'Egypte restait ouverte.

«Marchand allait donc vers le Nil, muni

d'instructions précises et avec l'assentiment de tous.

« D'ailleurs, M. André Lebon s'est expliqué sur cette question dans un article paru le 15 mars 1900 dans la Revue des Deux- Mondes ; l'ancien ministre des colonies prend soin de souligner que l'Angleterre ne pouvait se formaliser d'une expédition vers le Nil. De cet article, oiïM. Lebon s'inspire visiblement de la politique étrangère suivie par M. Hanotaux, je détache le passage suivant :

«Nul, au surplus, ne pouvait contester ni la bonne foi de la France, ni son droit strict d'en agir ainsi. Les incidents de 1894, marqués par le retrait final du bail consenti par la Grande-Bretagne au roi Léopold, étaient un premier et significatif avertissement que la République n'adhérerait point sans protestation ou compensation aux envahissements de l'impérialisme britannique. Il y en eut d'autres, et tout aussi clairs. En 1895, notamment, quand le sous-secré

taire d'Etat du Foreign-Office, sir Edward Grey, dans un discours public, fulmina une sorte de Quos ego contre ceux qui seraient assez audacieux pour s'approcher du Nil, M. Hanotaux ne se borna pas à relever comme il convenait ce discours à la tribune du Sénat, il obtint encore du chef de la diplomatie anglaise la déclaration expresse que « la question restait ouverte au débat». En décembre 1897 enfin, au cours des négociations suivies à Paris pour fixer les limites entre les deux puissances dans les territoires de la boucle du Niger, deux lettres échangées entre M. Hanotaux et l'ambassadeur anglais constatèrent formellement que les réclamations réciproques relatives au Nil étaient de part et d'autres réservées, chacune des deux parties maintenant d'ailleurs ses positions antérieures.

« Ainsi l'Angleterre était officiellement

prévenue par les voies diplomatiques. Elle

it d'accord avec nous sur le point liti-

ux de la question, et dès lors son indi-

gnation manquait totalement de base sérieuse.

«M. Lebon explique encore dans le même article que l'idée génératrice de la mission Marchand ne fut pas la propriété d'un cabinet opportuniste ou radical, mais l 'expression active de la politique française obligatoire en Egypte.

«Quand donc, M. Delcassé, prenant les devants, fit, au moment de l'occupation de Fashoda, des déclarations publiques telles que la diplomatie anglaise s'en servit immédiatement pour adresser à la France un ultimatum ou une note verbale comme le dit Saint-Simonin, il apporta dans ses actes une précipitation que mon ancienne situation m'interdit de qualifier, et qui pèsera non seulement sur sa carrière d'homme d'Etat

mais sur le développement politique de la troisième république.

« Or quand M. Delcassé reniait si hâtivement Marchand, lorsqu'il déclarait ignorer que le vaillant officier était à Fashoda, j'ai des raisons de croire, j'ai des raisons d'affirmer que M. Delcassé ne doutait pas à ce moment de la présence de Marchand sur ce point précis du Nil.

« Il suffira de rappeler que M. Delcassé transforma par dépêche la victoire de Marchand en retentissante défaite, et que le second de Marchand, le capitaine Baratier, dut revenir brusquement à Paris pour demander des instructions au ministre.

« Celui-ci fit à Baratier une réception où la colère succédait au désespoir, tantôt pleurant , tantôt menaçant , toujours nerveux, inconséquent, bizarre et flottant.

« — Mais enfin, monsieur le ministre, quelles sont vos instructions ? interrogea Baratier.

« — Vous les trouverez au Caire à votre retour ! répondit M. Delcassé.

« A ce moment, un huissier annonça que sir Edmond Munson, ambassadeur d'Angleterre, attendait le ministre. Alors, M. Delcassé, se tournant vers Baratier :

« — Vous voyez bien ! c'est la guerre ! et j'ai l'ultimatum dans ma poche !

« Et la main du ministre se portait constamment sur sa redingote, à l'endroit sans doute ou reposait le fameux document. Le capitaine Baratier, laissant le ministre à sa crise, sortit, fit sa malle et repartit pour le Caire.

« Arrivé en Egypte, il acquit la conviction que les instructions annoncées par M. Delcassé n'avait pas encore été télégraphiées. Enfin, la dépêche tant attendue arriva ; elle portait que Marchand et sa mission devaient rentrer directement en France. Marchand refusa et répondit qu'il traverserait l'Abyssinie avant de réintégrer la mère-patrie. Nouvelle dépêche de M. Delcassé enjoignant

à la mission de passer par le Congo. Nouveau refus de Marchand. Enfin M. Dulcassé céda et autorisa le vaillant explorateur à suivre la route qu'il avait choisie, celle qui lui permettait de rendre encore, et malgré M. Delcassé , d'inestimables services au prestige de la France.

« Ainsi non seulement Al. Delcassé fournissait aux Anglais les arguments qui leur étaient nécessaires pour adresser à son pays une réclamation insolite, mais encore il luttait contre un chef de mission française qui, n'ayant pas été autorisé à remporter la victoire, voulait du moins, au prix de mille dangers, faire flotter le pavillon tricolore dans les profondeurs de l'Abyssinie.

« Deux éléments alimentaient l'extraordinaiiv résistance de M. Delcassé : d'abord la crainte de la guerre avec l'Angleterre ; ensuite le souci exclusif de régler l'affaire Dreyfus qui obsédait tous ses amis et luimême. Et n'est-ce pas cet état d'esprit même qui permit au sirdar Kitchener d'inviter,

avec une ironie féroce, le commandant Marchand à la résignation parce que, lui ditil textuellement, « la situation troublée de la France rendait invraisemblable toute intervention efficace du cabinet de Paris au secours des Français de Fashoda » ?

« Ainsi lord Kitchener, renseigné par Londres, connaissait les préoccupations de M. Delcassé et pouvait signaler à un Français, ignorant jusqu'au nom de Dreyfus, l'impuissance irréparable du gouvernement français !

« On sait le reste. Marchand et ses compagnons, condamnés au silence, obéirent en soldats. Cependant, à son retour à Toulon, Marchand eut le courage de dire que « la France ne pourrait supporter deux fois en un siècle une pareille reculade ».

« Résumons-nous : Marchand est allé à Fashoda avec le consentement et les instructions de tous ceux qui l'y avaient envoyé ; il s'est montré, dans cet effort héroïque et sublime, fidèle à la grande tradition française. C'est alors que ceux qui étaient restés à Paris imaginèrent, pour des raisons de politique intérieure, tout un système de menaces et de dangers de guerre illusoires, suivis du fameux ultimatum dont ils avaient fourni eux-mêmes les éléments. A ce moment, l'abandon de Marchand et de ses compagnons était décidé, et l'on eut l'audace de déclarer que Marchand avait faussé et outrepassé le mandat, cependant précis, qui lui avait confié.

« Voilà pourquoi il m'a paru que, sans avoir besoin d'aller glaner des commérages autour des tombes, je devais répondre aux propos de Saint-Simonin recueillis dans le Figaro,

u Républicain de la veille, ayant servi en toute loyauté les institutions que le pays

s'est librement données, je veux conserver le droit de ne pas pardonner Sedan à l'Empire en me montrant inflexible à l'égard de ceux qui prétendent se glorifier du nouveau Sedan qu'ils ont imposé à la république. »

Nous reproduisons, ci-après l'article de M. Maurice Barrés publié dans le Drapeau du G juillet 1901.

LE PELÉ, LE GALEUX d'où nous vient tout le mal

« Il y a des plaisanteries qui passent là mesure et je crois que le colonel Marchand, s'il était en France, ne tolérerait pas les affirmations publiées dans le Figaro d'hier matin. Elles prennent leur importance du fait qu'on les met dans la bouche de Félix Faure

« D'après ce Félix Faure du Figaro, Marchand était chargé tout bonnement de se promener vers le Haut-Nil, d'y faire des ob-

servations géographiques, politiques et économiques, mais nullement d'une mission mi. lit aire.

« Cette affirmation contredit la vérité.

« Marchand a été envoyé sur le Haut-Nil pour occuper Fashoda. Dans quel but, cette occupation ? Pour rouvrir la, question

d Egypte.

« C'est parce qu'on ne veut pas que cette vérité soit proclamée et prouvée que le gouvernement empêche la mission Marchand de publier son rapport.

« Rétablissons les grandes lignes de cette terrible histoire, et d'une expédition éblouissante de gloire pour cette poignée de soldats, en même temps que honteuse pour le parlementarisme.

« On avait expédié Marchand pour satisfaire les grandes idées africaines des coloniaux. Peut-être avec Tarrière-conviction qu'il n'arriverait pas. Faute d'un courage civique suffisant pour avouer notre impuissance à entraver le rêve anglais « du Cap au Caire »,

on voulait paraître agir. Et l'on n'a pas pardonné à Marchand d'avoir réellement agi.

« Nous l'affirmons : la mission Marchand avait pour tâche de rendre irréalisable la grande pensée africaine de l'Angleterre. Il s'agissait, par la présence de quelques soldats français sur le terrain, de disputer à l'Angleterre la vallée du Nil. On coupait la voie en construction du Caire au Gap. Et par là on se ménageait un début de conversation, un moyen de reprendre la question d'Egypte.

« L'histoire le dira : le gouvernement parlementaire envoya cette mission au petit bonheur, sans lui donner les ressources matérielles suffisantes (de cette difficulté extrême, l'héroïsme ingénieux de Marchand triompha) et sans lui préparer l'appui diplomatique indispensable. (Là fut l'échec.)

« J'ignore de qui émanent les notes sur Félix Faure que publie le Figaro et que je relève. Si elles viennent de Mademoiselle Faure (on

nous a parlé jadis de souvenirs qu'elle rédigeait avec Hugues Le Roux), j'accepte respectueusement leur sincérité. Mais je dis que dans la bouche du président patriote c'étaient des mensonges de convenance, des expédients de conversation. Honteux, il cherchait à nier l'humiliation de son gouvernement. Il voulait donner créance au moyen dont s'était servi le quai d'Orsay vis-à-vis du Foreign-Office. On se reniait.

« Soit ! Encore faudrait-il ne pas déshonorer le bon serviteur Marchand qui, dans cette conception, cesse d'être le héros de Fashoda pour devenir un imbécile et un déséquilibré, compromettant pour la sécurité et pour l'honneur du pays.

« Une preuve, s'il en faut, de la mission politique et militaire qu'avait reçue Marchand, jt la trouve dans certain conciliabule et dans une entente patriotique où prirent part des parlementaires de toutes nuances au moment du départ de Marchand.

« Lr Figaro nous dit qu'après Fashoda, les

présidents et les rapporteurs généraux des commissions financières du Sénat et de la Chambre, Barbey et Morel, Mesureur et Pelletan s'engagent à ne point susciter d'obstacles aux 60 à 70 millions de dépenses qu'on n'osait pas faire voter et qu'il fallait engager pour se tenir prêt à une guerre avec l'Angleterre. Eh bien ! à l'heure où partait Marchand, je le dis et je n'insiste pas, il y eut quelque chose d'analogue...

« Non, le sage héros Marchand n'est point une sorte de fou furieux qui a engagé et compromis, par monomanie professionnelle, son pays. Laissons les responsabilités à qui de droit, c'est-à-dire au parlementarisme. (Et Dieu sait que les responsabilités ne gênent pas un gouvernement parlementaire !)

« Maintenant, pourquoi , à cette heure, cette nouvelle campagne contre Marchand?

« Eh ! parce que l'officier anglais, le colonel Sparkes, vient d'occuper le Bahr-el-Ghazal et d'installer des postes à Meshra-el-Rock,

à Fort Desaix, à Rumbeke. C'est la réalisation du traité de 1899 ; c'est l'éviction en fait que nous avons dû consentir après Fachoda. S'il y avait encore quelque sensibilité chez tes Français, nous serions à ce moment dans le deuil. Et pour répondre à cette émotion possible, une fois de plus, on essaye de faire de Marchand le pelé, le galeux d'où nous vient tout le mal. »

Maurice Barrés.

Quand on a lu ce que M. Félix Faure a dit à son « ami » du lieutenant-colonel Marchand on

demande ce qui a pu exciter en M. Maurice Barrés une si forte fièvre. En effet, les Propos en ce qui concerne le chef de la maison de Nil, ne sont qu'élogieux d'un bout h l'autre, sans aucun restriction.

M. Judet a donné dans le Petit Journal l'article suivant qui contredit l'exposé fait par M. Félix Faure de l'affaire de Fashoda. Nous

avons dit dans l'Introduction ce que nous pensions de ces contradictions.

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