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A DONNÉ SA DÉMISSION

«La retraite de M, Casimir-Perier ne fut pas le résultat d'une pression exercée sur lui par les événements ou par les hommes, non plus que d'une intrigue ourdie contre lui

paiTégoïsme d'ambitions à qui sa fortune portait ombrage. Elle n'eut pas d'autres causes que le conseil de sa propre réflexion. M. Casimir-Perier se donna à lui-même les raisons de se retirer; non par lâcheté, il avait fait ses preuves de courage; non sous l'influence de sa famille qui, au contraire, tenta jusqu'au dernier moment de le détourner de son projet; mais pour obéir à ce qui lui parut être le sentiment da sa dignité personnelle, pour ne pas laisser compromettre l'institution de la Présidence par les injures dirigées contre sa personne, et aussi et surtout parce qu'il vit l'impossibilité de mener à bien l'œuvre qu'il estimait avoir reçu mission d'accomplir»

« On se rappelle les conditions difficiles dans lesquelles M, Casimir-Perier inaugura sa présidence. Impossible de débuter par des faveurs, par des grâces, par des mesures d'apaisement. Sous le coup de l'émotion profonde où le meurtre de M. Garnot avait plongé le pays, le gouvernement avait pour devoir

strict de punir l'assassin et d'édicter, contre ses complices de fait ou d'intention, une législation rigoureuse. Le procès des Trente avait été engagé sous le ministère même de M. Gasimir-Perier. M. Casimir-Perier président ne pouvait infliger un démenti à M. Casimir-Perier ancien ministre. C'était, pour lui, Tinterdiçtion d'ouvrir sa présidence par une amnistie, puisque les actes qui s'imposaient" étaient, au contraire, des actes de ri-

gueur et de châtiment.

«Du reste, M. Casimir-Perier n'aimait pas son élévation. Elle n'ajoutait à son train de vie, toujours d'une luxueuse élégance, qu'une pompe fastidieuse et une étiquette dont il était le prisonnier impatient.

« Par les hautes fonctions qu'il avait antérieurement exercées, par son nom, par sa réputation d'homme d'Etat aux volontés nettes et énergiques, par la fortune personnelle et par le rang social qu'il avait reçus en patrimoine, il occupait non pas seulement en France, mais en Europe, une place im-

portante. La présidence ne lui apportait rien qu'une consécration platonique et décorative dont il se serait volontiers passé, car il n'avait pas la vocation du rôle qu'elle lui imposait.

« Son élection avait été un acte d'aberration, non pas tant de sa part que de celle de ses amis qui l'avaient contraint à accepter une tâche sous le poids de laquelle il devait nécessairement succomber.

« Il faut se rappeler quel était, à ce moment, l'état d'esprit du Centre. Son rêve était une façon de Seize Mai favorisé par un besoin de réaction contre la presse et d'épuration du personnel politique dont la propagande anarchiste et les scandales de Panama lui fournissaient le prétexte et l'occasion. Dans les couloirs du Parlement cela se traduisait par « la nécessité d'arrêter la république sur la pente révolutionnaire et socialiste. »

« Pour cela, était-il habile de mettre à l'Elysée un homme dont le nom symbolisait avec trop de force l'idée de conservation

politique et de richesse acquise ? Chef reconnu de la haute bourgeoisie, cet homme ne serait-il pas immédiatement tenu en défiance par le peuple? N'aurait-il pas, dès la première heure, des préventions contre lui? Son élection n'aurait-elle pas toutes les apparences de l'avènement d'une classe ? Et la popularité ne lui viendrait-elle pas d'autant moins qu'il était obligé de commencer par demander aux Chambres des lois de répression et de dresser un échafaud ?

« Quelques hommes clairvoyants, au lendemain delà mort de Carnot, avaient essayé de faire comprendre que la république n'avait pas d'intérêt à placer à sa tête un homme auquel on avait fait une légende de sa fortune, un homme que Ton appelait couramment « l'homme aux quarante millions. » Faire cette élection, c'était réunir, confondre le pouvoir politique et la puissance capitaliste, c'était, par conséquent, faire la partie beaucoup plus belle aux socialistes-révolutionnaires que l'on prétendait écraser.

306 propos de i j;lix faure

« Les quelques républicains de gouvernement qui tenaient ce langage ajoutaient encore que la présidence de la république ne doit pas être occupée par les chefs de partis ; que la place des hommes de lutte est à la présidence du conseil et non à l'Elysée ; qu'il ne faut pas que le président de la république ait une personnalité trop accentuée, trop énergique, qu'il faut au contraire dans cette fonction un personnage à la physionomie moins nettement combative et militante, un homme avant tout décoratif, que personne ne puisse à, priori suspecter d'hostilité contre tel ou tel groupe politique, qui n'interdise l'espérance à personne, qui soit, en un mot, à l'Elysée, une porte ouverte. M. Casimir- Perier était une porte fermée.

« L'inconvénient qu'il offrait, d'autres l'auraient offert avant lui. Gambetta et Ferry, malgré leur incontestable supériorité intellectuelle, auraient été de moins bons présidents que Grévy et Carnot. C'est que l'un et l'autre, par le tour de leur caractère et la

qualité de leur esprit, sortaient plus de l'ordinaire et du commun. a

« Or, avec les mœurs politiques qu'on lui a faites, notre temps, qui veut se reconnaître dans son chef, ne le souhaite pas trop éminent. La présidence de la république est la première place. Mais on l'a réduite à n'être qu'une place en lui retirant son caractère de haute fonction politique et sociale. Et c'est pourquoi ce n'est pas toujours le meilleur qui est le plus apte à l'occuper.

« Ces réflexions, on les faisait timidement dans l'entourage de M. Casimir-Perier. Luimôme partageait l'opinion de ceux qui combattaient sa candidature. Mais un vent de folie passait sur les modérés, — le môme vent qui souffla encore sur eux quand ils tentèrent de recommencer M. Casimir-Perier avec M. Waldeck-Rousseau, — et la première magistrature de la république fut ini| à l'homme le moins préparé à

l'exercer.

« Une fois élu, il prit absolument au sérieux tout ce qu'il avait entendu dire pour vaincre sa résistance pendant les trois jours que cette résistance avait duré. On lui avait dit que, pour la représentation de la France au dehors et pour le salut de la République au dedans, son sacrifice était nécessaire. On lui avait promis, en retour, une abnégation sans réserve. Ceux qui devaient voter pour lui étaient venus l'assurer de leur concours, de tout leur dévouement. Ils l'aideraient de toute leur fidélité, de tout leur pouvoir...

« Dans la fièvre de cette crise, M. Casimir- Perier avait ajouté foi à ces propos. Certes, au point de vue extérieur, sa personne pouvait être tenue pour préférable à toute autre. Son nom historique, sa fortune, sa qualité de représentant d'une façon de dynastie lui donnaient devant les gouvernements étrangers et devant l'opinion publique du monde un avantage marqué sur ses compétiteurs. Mais si, à l'extérieur, il pouvait justement espérer servir la république, il eut le tort de

se laisser convaincre (avec quelle peine y réussit-on !) qu'il servirait également la république à Tintérieur. Enfin, il eut le tort plus grave de compter sur la sincérité et surtout sur la constance des concours qui s'offraient à lui.

« Quel concours peut-on prêter à un président de république ? C'est de ne pas renverser les ministères qu'il forme, de ne pas contrarier la politique qu'il préfère.

« Quand un président s'appelle Carnot, quand il est l'élu de la concentration républicaine, on peut, sans l'atteindre personnelle ment, renverser ses cabinets, car chaque parti a le droit de lui dire : « Vous êtes à nous autant qu'aux autres. Vous ne sauriez, équitablement, marquer de préférence pour telle ou telle fraction de l'élément républicain. »

« Mais M. Gasimir-Perier avait été élu dans d'autres conditions que M. Carnot. Il était l'homme des modérés, des républicains du centre. Le parti modéré s'était, avec lui,

emparé de la puissance publique, avec l'intention de s'en servir exclusivement pour le triomphe des idées de conservation politique et sociale.

»M. Casimir-Perier devait donc attendre de tous les modérés qu'ils se serrassent autour de ses ministres, quels qu'ils fussent. Vouloir qu'il gouvernât pour eux et renvoyer ses collaborateurs, c'était lui rendre impossible la tâche à laquelle on l'avait convié.

« Mais, après les effusions de la crise, la réalité apparut.

« Au moment de l'élection présidentielle, M. Dupuy était président du Conseil. Il avait même accepté ce poste contre l'avis de M. Casimir-Perier, mais sur les instances de M. Carnot, qui lui avait tenu ce langage :

« L'expiration prochaine de mes pouvoirs suscite de nombreux conflits d'ambitions. Je ne peux pas déclarer que je ne me représenterai pas. Car cette déclaration diminuerait mon autorité aux yeux de l'Europe. A vous, je dis que mon parti est pris. Mais visible-

APPENTICES 311

ment, la Chambre est modérée. C'est donc vous que je prie de former un gouvernement, car vous y aurez la majorité. Si vous refusez, je n'ai plus qu'à écrire un message et à me retirer. »

« C'est dans ces conditions que M. Dupuy avait pris la succession de M. Perier. D'où un premier malentendu entre lui et les amis de l'ancien président du Conseil, enclins à suspecter l'homme qui avait accepté de remplacer « leur homme ». M. Dupuy avait ensuite posé sa candidature à la présidence de la république au moment où il savait que M. Perier résistait aux instances de ses amis. Cette candidature une fois posée, il F avait maintenue. D'où un second malentendu entre lui et le Centre.

« L'élection présidentielle faite, la question ministérielle se posa. « Qui remplacerait M. Dupuy? » telle était l'unique formule de cette question. On ne se demandait même pas si, d'aventure, M. Dupuy ne pourrait pas tout simplement rester aux affaires,

tant cette solution semblait incompatible avec la présence de M. Casimir-Perier à l'Elysée.

« Ce fut pourtant celle-là qui prévalut. M. Perier avait pensé tout d'abord à M. Burdeau. Mais M. Burdeau était dans un état de santé qui ne lui permettait pas d'assumer l'écrasant labeur d'un chef de gouvernement. Les médecins lui interdirent d'accepter. Il dut se dérober aux instances de M. Casimir- Perier. Celui-ci fit alors un retour vers M. Dupuy.

« Les deux présidents se connaissaient depuis longtemps. Ils avaient fait partie ensemble, depuis 1885; de toutes les commissions du budget. Leurs relations étaient d'une cordialité qui touchait à l'amitié.

« La candidature de M. Dupuy à la présidence de la république n'avait pas, comme on s'est plu à le dire, contrarié M. Casimir- Perier, à qui l'on peut reprocher des erreurs politiques, mais dont l'âme ne connaît pas les sentiments bas de l'envie et de la ran-

cime. Au surplus, M. Casimir-Perier tenait M. Dupuy pour ce qu il est : un honnête hoir me, très énergique, ayant prouvé cette énergie par de nombreux actes et notamment par la fermeture de la Bourse du travail, haï des collectivistes, mais contre qui la haine était forcée de se contenter de l'insulte, la calomnie n'ayant pas de prise sur son indéniable probité.

« Le nouveau président de la république demanda donc à son compétiteur de la veille de garder le pouvoir. Celui-ci accepta, à la condition que tous les ministres qu'il avait choisis seraient maintenus avec lui.

« C'était évidemment le parti le plus digne ; mais, au point de vue parlementaire, ce n était pas le plus habile. M. Dupuy agissait avec une parfaite loyauté en conservant tous les ministres qu'il avait choisis un mois auparavant. Mais, ce faisant, il causait bien des déceptions.

« Les promoteurs de la candidature Perier avaient compté que le pouvoir leur serait remis. Avec M. Burdeau, ils se seraient partagé les portefeuilles. Avec M. Dupuy, ne faisant dans son cabinet aucun remaniement, leur attente fut trompée.

« M. Dupuy n'appartenait à aucune des petites bandes de camarades qui, de temps immémorial, se partageaient l'influence au palais Bourbon. Il n'avait, pas connu Gambetta ; il avait peu connu Ferry. Il était entré au ministère de l'instruction publique désigné par sa spécialité et non pas porté par un groupe. Dans la formation de son cabinet, le souci des groupes n'avait joué qu'un rôle à peu près nul. Il n'avait pas fait appel aux anciens ministres, aux vieux chefs. Il avait choisi des jeunes gens.

« Déjà, dans son premier ministère, il avait fait entrer M. Poincaré. Dans le second, il avait appelé MM. Barthou, Leygues, Hanotaux, dont on peut aimer ou ne pas aimer les personnalités, mais qui sont trois nou-

veaux de talent. Le choix de M. Félix Faure pour la Marine avait été un acte personnel de M. Dupuy, et non pas une avance au groupe modéré auquel AI. Faure appartenait, niais dont il n'était pas le représentant préféré, car il n'en partageait pas toutes [lassions.

« Ces choix de a nouveaux » et de «jeunes »

dent irrité les vétérans ministrables, qui voyaient avec dépit occuper des places qu'ils estimaient leur revenir de droit. D'autre part, le rajeunissement du personnel de la

•ublique, qui devait satisfaire toutes les ambitions nouvelles, irrita parmi les nouveaux beaucoup de ceux qui n'avaient pas été appelés. Combien se dirent : « Pourquoi Barthou, pourquoi Le ygues, pourquoi Ilanotaux ? Et pourquoi pas moi ? »

« Le cabinet Dupuy, restant sous le président Perier ce qu'il avait été sous le président Carnot, se représenta donc devant la Chambre avec les éléments de force qu'il tirait de la valeur personnelle de quelques-

uns de ses membres, mais aussi avec la faiblesse résultant du mécontentement sourd que sa composition môme avait semé çà et là sur les bancs de ceux qui auraient voulu être ministres et qui ne l'étaient pas.

« On a beaucoup parlé de certains procédés désobligeants dont quelques ministres auraient usé envers M. Casimir-Perier. Il n'y eut, à vrai dire, qu'un incident de ce genre. M. Hanotaux, à qui M. Casimir-Perier demandait de venir travailler avec lui, lui aurait répondu : « Ayant été votre subordonné aux affaires étrangères, je ne puis venir travailler avec vous ; car on ne manquerait pas de dire que vous êtes toujours ministre dans mon ministère. »

« M. Casimir-Perier fut un peu interloqué. Et on trouvera sans doute qu'il avait quelque raison de l'être lorsqu'on saura que c'est sous son propre ministère qu'avait eu lieu, entre la Russie et la France, l'échange des signatures de la convention existant entre les deux pays. Mais il n'insista pas. Il

ne parla môme de l'incident que par hasard, un jour que M. Dupuy, faisant, pendant une absence de M. Hanotaux, l'intérim des affaires étrangères, apporta à l'Elysée le portefeuille des dépêches.

« Un autre petit fait put étonner le président de la république. Ce fut le dépôt par M. Poincaré, ministre des finances, d'un cahier de crédits supplémentaires dont M. Perier n'avait pas eu connaissance. Ce fait, qui paraît anormal, était entré sous M. Carnot dans les habitudes courantes de l'Elysée. Très bon, et poussant le respect de la Constitution jusqu'à oublier les prérogatives de sa fonction, M. Carnot avait toujours souffert que ses ministres prissent en dehors de lui, pour les affaires courantes, des décisions auxquelles il donnait toujours sa signature.

« M. Casimir-Perier comprenait autrement ses droits. Il en avait peut-être même une idée légèrement exagérée. Il se considérait comme le président du conseil des ministres

qui se tenait dans son cabinet et prétendait que rien ne fût fait sans sa participation. Incontestablement, en théorie, il avait raison. Mais il y a loin des rigueurs de la théorie aux possibilités de la pratique.

a Quoiqu'il en soit, l'incident Hanotaux e1 l'incident Poincaré dont, au surplus, M. Casimir-Perier ne s'exagéra pas l'importance, furent les seuls, en leur genre. Les rapports des ministres et duPrésident furent toujours les plus corrects et même les plus cordiaux. Le Président était tenu au courant de tout, avant le conseil des ministres. Aucune affaire grave ne venait en délibération sans qu'il en eût été avisé.

« Tandis que les uns ont raconté que M. Casimir-Perier était comme tenu en quarantaine par des ministres déloyaux, d'autres l'ont représenté comme une sorte de maître despotique prétendant imposer ses volontés au conseil. Ainsi, combien de fois n'a-t-on pas dit que M. Casimir-Perier avait voulu les procès de chantage, que ces procès

étaient son œuvre, qu'en frappant la presse il avait cherché à venger des injures personnelles ! Singulière vengeance qui, pour châtier M.Jaurès, aurait frappé M. Canivet ! C'est encore là une légende. Les procès de chantage, entamés sur une plainte de M. Canivet, ne furent môme pas l'objet d'une discussion. On laissa le juge d'instruction suivre sur les traces que le principal intéressé lui-même avait imprudemment signalées.

« S'il n'eut pas à se plaindre de ses ministres, excepté dans la circonstance que nous avons relatée, pourquoi M. Casimir-Perier est-il parti?

« M. Casimir-Perier adonne sa démission ■ause de la conception particulière qu'il avait, ;i tort ou à raison, de son rôle, parce qu il &e considérait moins comme le chef de l'Etat (jue comme le représentant d'une politique, comme le leader d'un parti, comme le

chef d'un ministère. Se tenant toujours pour le président du conseil des ministres, il se sentit atteint par le vote qui renversa M. Dupuy.

« Aux ministres, quand il leur annonça sa résolution de se retirer, il dit : « Ce faisant, je manifesterai que nous avons toujours été d'accord. »

« A tous ceux qui vinrent le supplier de rester, il répondit : « Je ne veux pas aller à gauche. Je ne veux pas appeler M. Bourgeois. J'ai été élu non pour faire le jeu de la bascule mais pour accomplir une certaine tâche de préservation sociale. Faire un ministère radical, c'est manquer à mon mandat, c'est trahir la confiance que Ton a eue en moi... »

« Si encore, ajoutait-il, j'avais Burdeau ! Ce serait un relais. Mais Burdeau est mort, et je ne vois pas à qui confier la présidence du conseil. L'honneur, le respect de mon nom ne me permettent pas de passer de la politique de M. Dupuy à celle de M. Bour-

geois.Onneme comprendrait pas. On m'a élu non pour être le Président qui laisserait tout faire, mais pour être un Président agissant. Je ne peux pas, par le choix d'un cabinet radical six mois après mon élection, m'associer à une action contre mes idées, contre mon parti, contre ce que je crois être le bien public. »

« Ce langage, il le tint à ses amis politiques, à ses ministres, aux siens. Sa mère, qui l'avait déterminé à accepter la candidature, fit, à dîner, le soir même de la démission, sur la prière de madame Casimir- Perier, une dernière tentative. On avait obtenu de lui que, jusqu'à ce qu'il eût vu sa mère, il ne rendrait pas sa résolution publique. Il fut inébranlable ; et, après le dîner, il fit prier les ministres de communiquer sans retard sa lettre de démission.

« La démission de M. Casimir-Perier fut donc amenée par des considérations politiques, celles d'un chef de parti ne voulant pas, malgré les fictions constitutionnelles,

donner le pouvoir au parti adverse, et se trouvant en présence de cette obligation, quand la Chambre eut renversé le ministère dont la politique ressemblait de plus à la sienne.

« M. Casimir-Perier éprouva un vif dépit contre les députés modérés qui, en laissant tomber son cabinet, l'atteignirent lui-même, ainsi qu'il en jugeait. Il s'était imaginé qu'ayant exigé de lui, pour le faire entrer à l'Elysée, le sacrifice de ses goûts personnels, les républicains modérés se croiraient au moins tenus de faire trêve à leurs rivalités et se serreraient autour du cabinet que M. Casimir-Perier identifiait avec la présidence jusqu'à ce que l'œuvre de la politique modérée, c'est-à-dire la barrière contre la révolution, fût sinon achevée, du moins poussée assez avant pour qu'on ne la pût détruire aisément. Son cabinet renversé grâce à certaines défections du centre, il jugea que le pacte qu'il pensait avoir conclu avec les modérés était dénoncé, et il s'en alla.

« Un autre souci, chez lui, était que la constitution et la présidence de la république (l'institution elle-même) fussent atteintes par les attaques dirigées contre sa personne.

a Nul doute qu'il ne souffrit de ces attaques. Jusqu'à son ministère, il avait été un privilégié de la politique. Il n'avait pas été discuté, ni contesté, à plus forte raison pas injurié. Rallié de la première heure, rallié loyal, sincèrement républicain, ayant pris part à tous les combats pour la république, tous les partis l'avaient ménagé. Brusquement, tout changea. On épuisa contre lui les pires outrages. Il eut la surprise de se voir calomnié jusque dans son grandpère, dont la mémoire avait été jusqu'alors pour lui une égide...

« Dans les conversations intimes, il parlait avec amertume de cette campagne de presse menée contre lui. Mais sa dignité ne lui permettait pas d'en saisir le conseil des ministres. C'est sans lui que le conseil, sur la proposition d'un de ses membres, qui a

eu depuis une haute fortune due à la confiance de son parti, décida les poursuites contre AI. Gérault-Richard.

« M. Casimir-Perier laissa faire. M. Gérault-Richard, condamné, fut élu député pendant qu'il était détenu à Sainte-Pélagie. M. Millerand ayant demandé son élargissement immédiat, la Chambre le refusa. M. Casimir-Perier, à la suite de ce débat, dit à son entourage que, si la Chambre n'avait pas repoussé la proposition Millerand, il serait parti avec son cabinet. Le soir de ce même jour, il y avait réception à l'Elysée, et le Président se montra, avec ostentation, particulièrement empressé auprès de madame Charles Dupuy, avec qui il se promena longuement. On en conclut qu'il voulait témoigner ainsi la satisfaction que l'attitude du premier ministre clans la discussion lui avait causée.

« Les ministres et ses amis politiques, inquiétés comme lui par la campagne menée contre sa personne, et qui pouvait atteindre

la présidence elle-même, cherchaient le moyen de l'arrêter. On ne pouvait pas songer à une nouvelle modification de la loi sur la presse. Dans le vote des lois de guerre contre les anarchistes, la Chambre avait donné son maximum. Elle se cabrerait si on lui demandait d'aller plus loin.

«Cette conviction était celle de tous. Mais quand M. Casimir-Perier, après la chute de M. Dupuy, eut fait connaître qu'il donnait sa démission, on osa aborder avec lui la question des attaques personnelles. On- lui proposa de former un ministère, qui aurait pour unique programme d'apporter à la Chambre une nouvelle loi sur la presse.

« L'homme politique républicain, qui devait présider ce cabinet de combat, était trouvé. Il acceptait cette rude tâche, qui devait le vouer à l'impopularité. Nous ne le nommerons pas, car le courage dont il faisait preuve le compromettrait aujourd'hui auprès de ses amis, les pharisiens de la concenl ration républicaine. M. Casimir-Perier refusa. On

insista en lui disant qu'après avoir ainsi obtenu une loi pour protéger la présidence elle-même, après avoir armé le pouvoir, il serait en meilleure posture pour s'en aller. Rien ne l'ébranla et il partit. »

Article de M. Marcel Habert dans le Drapeau du 9 juillet 1901.

« Maurice Barrés, avec son habituelle précision, a déjà répondu à l'information sensationnelle publiée par le Figaro sur la mission Marchand.

« Les propos prêtés au président Félix Faure sont, sur beaucoup de points, contraires à la réalité des faits et, si l'on insiste, j'apporterai ici mon témoignage personnel et j'appellerai à la rescousse d'autres et importants témoins qui ne pourront refuser de confirmer mes déclarations.

«J'étais député quand Marchand est parti et, comme beaucoup de mes collègues, j'ai

été mis au courant de ce qu'il allait faire.

« Pendant toute la durée de sa marche vers Fashoda que nous avons tous suivie anxieusement, nous nous sommes préoccupés de savoir s'il arriverait à temps pour barrer la route aux Anglais.

« Peu de jours avant la rencontre de Kitchener et de Marchand, j'ai posé à ce sujet, à M. Delcassé lui-même, une question précise et s'il avait l'audace de prétendre que Marchand n'était pas parti avec l'ordre formel d'atteindre et d'occuper Fashoda, j'aurais le regret de lui rappeler la cruelle réponse qu'il me fit alors, et dont j'ai gardé le pénible souvenir.

« L'auteur de l'article s'est d'ailleurs chargé d'atténuer l'importance des considérations diplomatiques du président Félix Fatire sur les origines du conflit de Fashoda, en rappelant l'énergique et grave observation faite par le président Carnot, au moment même du départ de la mission.

« Car il n'est pas permis de traiter

fade "une phrase tombée des lèvres de cet homme sérieux toujours avare de paroles inutiles.

« Lorsque le président Carnot a dit que si Marchand parvenait au Haut Nil, c'est-à-dire à Fashoda, nous serions en meilleure posture pour engager la conversation au sujet de l'Egypte, il a dit la vérité et réfuté par avance, en en précisant le but et la portée, tous les commentaires mensongers qui tendent à diminuer l'importance et à fausser le caractère de la mission Marchand.

« Je considère donc momentanément le débat comme clos par cette parole décisive du président Carnot, dont l'acte non moins décisif du président Félix Faure, que nous révèle l'article du Figaro, n'a été que la conséquence logique.

« Car le Figaro nous apporte une révélation capitale qui fait éclater aux yeux de tous les patriotes le danger mortel auquel nous expose le régime parlementaire.

« Nous savons maintenant que, lors de l'af-

faire de Fashoda, alors que nous étions à deux doigts de la guerre avec l'Angleterre, le président Félix Faure, d'accord avec quelques hommes d'Etat dont c'est l'honneur, ne craignit pas de violer ouvertement la Constitution parlementaire, pour prendre les mesures de défense imposées parla nécessité, et que, sans consulter les Chambres, il engagea pour près de cent millions de dépenses en préparatifs de guerre.

« Je n'hésite pas à dire qu'il a bien fait et je ne suis pas surpris qu'il ait osé prendre une telle décision, car je sais et tous ses intimes savent, qu'il était depuis longtemps résolu, en cas de guerre imminente, à signer le décret de mobilisation avant d'avoir réuni le Parlement, c'est-à-dire à fouler aux pieds la Constitution pour sauver la France. »

MM. llorhette et Goblet ont adressé l'un au directeur du Figaro, l'autre au directeur du Temps les lettres dont voici le texte :

« 20 juillet 1901.

» Monsieur le directeur,

» Les « propos » du président Félix Faure sur les circonstances dans lesquelles s'est dénoué, en 1887, l'incident Schnaebelé, tels que les rapporte votre collaborateur Saint- Simonin dans le Figaro d'hier, sont inexacts en ce qui me concerne.

» Je n'ai jamais eu entre les mains l'origi-

nal de la lettre de rendez-vous écrite par le sieur Gautsch au sieur Schnsebelé, et je n'ai pu, par conséquent, le remettre à M. de Munster pour qu'il le communiquât à l'empereur Guillaume Ier.

» Je n'ai eu à ma disposition que la photographie de ce document, et je l'ai portée, sans hésitation, au comte Herbert de Bismarck, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, qui l'a mise sous les yeux du chancelier.

» L/ affaire Schna?belé a été réglée en moins d'une semaine par la voie diplomatique et dans la forme ordinaire. Mais elle avait revêtu, par l'effet de l'excitation des esprits à cette époque, un caractère critique, et il n'est pas surprenant que certains personnages qui y ont été mêlés de près ou de loin se targuent gratuitement d'avoir contribué alors au maintien de la paix.

» Je vous prie de vouloir bien publier cette rectification dans l'intérêt de la vérité historique, et d'agréer, monsieur le directeur,

l'expression de mes sentiments très distin-

gues.

» Jules Herbette, » Ancien ambassadeur à Berlin. »

« Les Grands-Pierres, » par Mondoubleau (Loir-et-Cher).

» 20 juillet 1901.

)> Monsieur le directeur,

» Le Temps de ce jour reproduit à propos de l'affaire Schnœbelé certains renseignements qui me paraissent fort sujets à caution.

» Je ne vois pas comment l'ami de M. Félix Faure, qui ne faisait pas partie du ministère à cette époque, a pu connaître ce qui se serait passé, dit-il, entre M. Herbette et le comte Munster à Berlin.

» Ce que je puis affirmer, c'est que, lorsque, sur ma demande, les originaux des lettres

PROPOS DE fi:lix faure

Gautsch m'ont été apportés par un commissaire de police envoyé du préfet de Meurtheet-Moselle, M. Schnerb, je me suis empressé de les remettre au ministre des affaires étrangères, M. Flourens, qui en a fait faire des photographies.

» Ce sont ces photographies, et non les originaux eux-mêmes, que M. Flourens a été chargé d'adresser avec nos instructions à notre ambassadeur.

» Cette rectification me parait mériter d'être enregistrée, et je prends la liberté de vous l'adresser en vous priant d'agréer, monsieur le directeur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

» René Gorlet. »

Nous donnons ici l'article publié dans le Drapeau, le 24 juillet 1901 par M. H. Galli, conseiller municipal de Paris.

« Les notes que publie dans le Figaro un

ami de M. Félix Faure, mettent en cause un grand nombre d'hommes politiques dont quelques-uns disparus et dont les réponses ne sont plus à craindre. Un chapitre de ces souvenirs anonymes est consacré à l'incident Schmebelé qui faillit provoquer la guerre en avril 1887 entre la France et l'Allemagne. Le confident de Félix Faure y évoque les noms des principaux personnages, alors mêlés à l'affaire : M. Grévy, M. Flourens, M. Goblet et le général Boulanger. M. Goblet a déjà rectifié, en ce qui le concerne et contesté l'exactitude du récit. Nous la contestons également au sujet du rôle prêté au général Boulanger.

« En 1887, le général, alors ministre de la guerre, n'eut qu'un souci — bien légitime et qui lui fait honneur — celui de son devoir, celui de sa responsabilité. Il se prépara à la guerre ; il se préoccupa d'assurer, en cas de conflit, la défense nationale et, particulièrement, de garnir la frontière des troupes de couverture qu'il jugeait nécessaire, mais il

n'intervint en rien dans les négociations diplomatiques ; il ne proposa, en aucune façon, ainsi qu'on l'a prétendu, au conseil des ministres, d'adresser un ultimatum à Berlin. Il se contenta de faire obseï ver que, si la guerre éclatait, les régiments de l'Est ne suffiraient pas à protéger notre mobilisation, et il demanda l'envoi immédiat d'un certain nombre de bataillons détachés pour les renforcer et occuper des points stratégiques déterminés.

« Il est vrai que M, Grévy s'opposa de parti pris à ces mesures et que le ministre menaça de donner sa démission,

« Tel fut alors l'attitude du général Boulanger.

« Pas un instant, il n'agit ni en politique, ni en diplomate ; il laissa à ses collègues le soin de régler des questions qui n'étaient pas de sa compétence ; il parla en soldat, en chef de l'armée.

« Quatre ans plus tard, à Bruxelles, en 1891, peu de temps avant son suicide, le gé-

néral Boulanger nous a fait à nous-même le récit de ces incidents émouvants. Il n'avait jamais songé à déchaîner la guerre ; mais, sûr de l'armée, fort de la confiance de la nation, il voulait doubler nos chances de succès. On l'accusa alors — en Allemagne et en France, hélas ! — de provocation ; mais les dispositions qu'il voulait prendre, en avril 1887, n'en étaient pas moins si sages et si utiles, que le général Ferron, son successeur, dut les appliquer quelques mois plus tard et réorganiser le service des troupes de couverture. »

Cet article nous suggère une réflexion. Après avoir annoncé qu'il va contester l'exactitude du récit fait par M. Félix Faure à son ami, M. H. (ialli confirme ce récit.

Qu'a dit M. Félix Faure?

« Le général Boulanger voulait prendre des » mesures militaires qui auraient peut-être été » trop apparentes... M. Grévy s'y opposa. »

Que dit M. Galli, parlant d'après le souve-

nir des conversations qu'il a eues avec le général Boulanger?

« Le général Boulanger demanda l'envoi im- » médiat dans l'est d'un certain nombre de ba- » taillons détachés pour occuper des points stra- » tégiques déterminés... M. Grévy s'opposa de » parti pris à ces mesures... »

Donc M. H. Galli et l'ami de Félix Faure s'accordent pour faire le même récit, presque dans les mêmes termes. Et ce qui voulait être une rectification estime confirmation de l'exactitude historique des « Propos ».

VÈclair du 21 juillet a publié l'article suivant : nous le reproduisons d'autant plus volontiers qu'il répare une injustice, involontairement commise sans doute par M. Félix Faure, à l'égard de M. René Goblet, un des hommes les plus respectables et les plus considérables du parti républicain.

«Le dernier article de M. Saint-Simon sur » les propos du président Félix Faure » , article

que nous avons reproduit en partie, appelle l'attention sur une des périodes les plus critiques qui aient été traversées par la troisième République. La guerre pouvait sortir de l'affaire Schnrebelé, cela ne faisait doute pour aucun des membres du gouvernement d'alors, surtout lorsqu'ils songeaient que M. de Bismarck pouvait être l'artisan des difficultés survenues entre les deux pays.

«Le confident de M. Félix Faure attribue au président Grévy tout l'honneur d'avoir mené à bien les négociations engagées alors entre les gouvernements français et allemand et il le félicite d'être sorti de son rôle de président irresponsable pour accomplir ce qu'il avait cru, avec raison, être son devoir.

» Nous étions, écrit M. Saint-Simon qu'il nous faut citer à nouveau, assez mal parés au point de vue diplomatique. Flourens n'était ministre que depuis trois mois. Il n'avait pas encore eu le temps d'acquérir cette autorité personnelle qui ne vient

qu'avec le temps et qui est indispensable à un ministre des affaires étrangères. On ne le connaissait pas.

» Heureusement que M. Grévy était là. Il fut vraiment alors la tête agissante du gouvernement français. En dépit de la fiction d'irresponsabilité, il agit ; en quoi il fit son devoir absolu. Car si le président de la République, quand la patrie peut-être en danger, devait se borner adonner des signatures, il ne serait qu'un méprisable figurant.

« M. Grévy mit de l'ordre dans le conseil des ministres en lui communiquant son sangfroid. Les ministres ne désiraient pas la guerre. Mais ils croyaient qu'on voulait nous la faire.

» Boulanger, au premier conseil, proposait qu'on ordonnât des mesures militaires qui auraient peut-être été trop apparentes. Le père Grévy l'entraîna dans une embrasure de fenêtre, lui prit les mains, lui prodigua les exhortations :

» — Calmez-vous, mon cher général. Nous sommes tous aussi indignés que vous. Mais il n'y a peut-être rien d'irréparable. Préparons-nous. Mais que nos préparatifs n'aient pas l'air de menaces. Voyons venir. »

« Nous avouons que cette version nous parut toute nouvelle. Chaque fois que, depuis douze ou treize ans, nous avions entendu parler par les gens qui la connaissaient le mieux, de l'affaire Schneebelé, il nous avait été affirmé que M. Goblet, alors président du conseil, avait été, en cette affaire, autre chose qu'un témoin entre le président de la République et le ministre des affaires étrangères.

« Ayant eu l'occasion de rencontrer, hier, un homme politique qui eut l'honneur d'être ministre à cette époque, nous lui avons demandé ce qu'il pensait de la révélation faite par le confident de M. Félix Faure.

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