M. HERBETTE CHEZ GUILLAUME
« A une époque peu éloignée du début de
L'affaire Schnœbelé, j'étais à Vienne, chargé d'une mission scientifique. J'eus l'occasion de me trouver avec M. Alglave et quelques autres Français chez un homme fort au courant des questions internationales et en relations suivies avec le regretté archiduc Rodolphe. L'éminent Viennois qui nous recevait fit en notre présence des confidences fort intéressantes sur Boulanger en particulier. Il fut amené à parler de la guerre.
;> La veille, il avait rendu visite à M. de Hohenlohe, de passage à Vienne. Le grand seigneur allemand avait affirmé que Bismarck, opposé à la guerre, faisait tous ses efforts pour l'éviter. « C'est possible, avait répondu notre hôte, mais de Moltke désire la guerre et, un de ces jours, passant par dessus la tête du chancelier, il agira sur l'empereur Guillaume qui signera la déclaration de guerre ». Hohenlohe, ajouta le confident du prince Rodolphe, garda le silence absolu.
» Plus tarclj au cours d'un voyage en
Allemagne, je pus me convaincre que Ton s'était singulièrement mépris sur les intentions du prince de Bismarck.
» Que de Moltke voulût la guerre, le fait n'est que trop certain. Le parti militaire, dont il était le chef, pensait qu'il était temps d'abattre définitivement la France, dont la prospérité et la renommée militaire étaient un sujet d'inquiétude pour les officiers allemands. Mais ce que M. de Hohenlohe n'avait pas dit, c'est que Bismarck était absolument inféodé au parti de la guerre, qu'il en était Tàrne et qu'il n'attendait que l'occasion favorable pour forcer la main à l'empereur Guillaume.
» J'eus l'honneur d'être reçu à Berlin par un personnage singulièrement bien placé pour parler des incidents qui avaient failli amener la guerre entre la France et l'Allemagne , à propos de l'arrestation de Schnœbëlé.
» De l'avis de cet homme d'Etat, la guerre avait été imminente. Le prince de Bismarck
s'enfermait dans un isolement farouche et de mauvais augure. Les communications qui se faisaient entre l'ambassade française et M. Herbert de Bismarck étaient plutôt fraîches. On était acculé aux pires extrémités, quand le président Grévy prit l'initiative d'écrire directement au roi Guillaume une lettre dans laquelle il plaidait, d'une façon aussi digne que pressante, la cause de la paix.
» Cette lettre qui ne fut pas lue au conseil des ministres et qui resta secrète, fut remise à l'empereur Guillaume par M. l'ambassadeur Herbette, persona grata à la cour impériale d'Allemagne.
w Guillaume, après avoir pris connaissance de la lettre de Grévy, après avoir entendu les explications données avec une conviction et une chaleur communicatives par l'ambassadeur de France, lui déclara spontanément qu'il faisait de l'incident Schnœbelé son affaire personnelle, qu'il le réglerait d'une façon équitable et hono-
rable pour la France et que la guerre n'aurait pas lieu.
» Quelque temps après, M. Herbette rencontrait le prince de Bismarck qui, avec sa froide ironie, lui disait que le malentendu peu grave qui avait existé pendant quelques jours entre l'Allemagne et la France n'avait plus aucune raison d'être et devait être réglé amicalement.
» Le rôle de Grévy a donc été très important dans le règlement pacifique de cette malencontreuse affaire Schnœbelé, qui nous mit, à un moment où l'armée française n'était pas entièrement munie du fusil Lebel. à deux doigts de la guerre» Il est vrai de dire que le général Boulanger était singulièrement désireux d'en finir avec l'Allemagne et de régler nos différends avec elle les armes à la main. L'empereur Guillaume décida spontanément, et malgré les incitations qu'il subissait de tous les côtés, que la paix serait conservée.
» Je suis certain que le rôle de l'ambassa-
deur français à Berlin, lors de ce douloureux incident, a été tout à son honneur. Il n'a eu ni faiblesse, ni jactance. Il a su parler le langage de la raison, de la justice et de l'humanité. Il a fait valoir, comme il convenait, le bon droit de la France. Son intervention près de l'empereur allemand n'a certes pas été étrangère à la solution pacifique qui prévalut. En Allemagne et en France dans les hautes sphères gouvernementales, on s'accorde à rendre hommage à l'intelligente attitude de M. Herbette. C'est une justice à lui rendre publiquement. »
Malgré sa forme discourtoise nous croyons devoir reproduire la dépêche suivante que le Gaulois dit avoir reçu de son correspondant de Berlin :
« Berlin, 22 juillet.
» L'article dans lequel le Figaro fait parler feu le président Faure sur l'affaire
in èelé ayant été reproduit par plusieurs ■naux, j'ai tenu à me renseigner à son ît auprès de personnes exactement inforîs. Et voici ce qui m'a été répondu :
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deur français à Berlin, lors de ce douloureux incident, a été tout à son honneur. Il n'a eu ni faiblesse, ni jactance. Il a su parler le langage de la raison, de la justice et de l'humanité. Il a fait valoir, comme il convenait, le bon droit de la France. Son intervention près de l'empereur allemand n'a certes pas été étrangère à la solution pacifique qui prévalut. En Allemagne et en France dans les hautes sphères gouvernementales, on s'accorde à rendre hommage à l'intelligente attitude de M. Herbette. C'est une justice à lui rendre publiquement. »
Malgré sa forme discourtoise nous croyons devoir reproduire la dépêche suivante que le Gaulois dit avoir reçu de son correspondant de Berlin :
« Berlin, 22 juillet.
» L'article dans lequel le Figaro fait parler feu le président Faure sur l'affaire
Schnsebelé ayant été reproduit par plusieurs journaux, j'ai tenu à me renseigner à son sujet auprès de personnes exactement informées. Et voici ce qui m'a été répondu :
» — Ce que vient de raconter le Figaro relativement au cas Schnœbelé est de tous points fantaisiste. Le prince Mùnster-Dernebourg n'a ni mérité, ni démérité en tout ce qui concerne cette malheureuse affaire. Absent de Paris lors du malencontreux incident de Pagny-sur-Moselle, il n'a nullement eu à intervenir dans son règlement. Et il n'est intervenu en aucune manière.
» Le chargé d'affaires qui remplaçait alors à Paris l'ambassadeur allemand absent, et qui a eu à s'occuper, de façon immédiate, du cas Schnaibelé, était le comte de Leyden. Et c'est surtout grâce, d'une part à ses rapports, clairs autant qu'énergiques, sur l'émotion énorme causée en France par l'arrestation de Schna^belé, et, d'autre part, à la connaissance, bientôt acquise, que cette arrestation s'était produite dans des « con-
» ditions moralement inadmissibles », qu'a pu s'effectuer rapidement la mise en liberté du commissaire spécial de Pagny-sur-Moselle.
» Il va sans dire que, de son côté, le gouvernement français avait fait le nécessaire pour éclairer le gouvernement allemand sur l'illégalité d'une pareille arrestation. Mais les paroles que le Figaro, en racontant à nouveau l'événement, met dans la bouche du feu président Faure sont et demeurent de la fantaisie pure. »
On remarquera que « le correspondant » n'indique pas la provenance de ses renseignements ». Il nous semble que le prince de Miinster-Derneburg aurait eu qualité et autorité pour démentir un récit dans lequel on lui prête un rôle. Or, M. de Munster n'a pas écrit un mot ni fait un signe de désaveu. Nous croyons puisque MM. Goblet et Herbette le disent, que l'original de la lettre Gautsch n'a pas été envoyée à Berlin, qu'on y a fait parvenir seulement des photographies de cette pièce décisive. Mais l'une de ces photographies n'a-t-elle pas été portée par
M. de Munster à l'empereur Guillaume Ier. Par cette hypothèse se concilierait à la fois la version qui fut donnée à M. Félix Faure et qu'il répéta à son ami, le silence gardé par M. de Munster devant une publication qui le met en cause et les rectifications de MM. Herbette et Goblet.
M. Millevoye a donné dans la Patrie la version suivante de l'Affaire Schnœbelé :
« Je fus l'ami du général Boulanger. Il m'a raconté vingt fois les péripéties de sa carrière, traversée par tant de déceptions cruelles. 11 s'exprimait avec fierté sur le rôle qu'il a joué dans la terrible aventure de 1887. Son récit mérite d'être conservé pour l'histoire.
« Il n'est pas vrai que la guerre ait été évitée par l'accord direct du président Grévy et de l'ambassadeur allemand. Il n'est pas vrai que l'Allemagne se soit arrêtée devant
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la modération recommandée et imposée par l'Elysée. Il n'est pas vrai qu'une diplomatie occulte ait contrecarré les effets de La politique machiavélique et brutale du chancelier de fer.
« Le vieil empereur céda, il obligea son redoutable ministre à se résigner à la paix, quand il eut acquis la conviction absolue que l'épée de la France était posée à la frontière et la certitude qu'il ne pourrait, sans une lutte de géants, la briser ou la prendre.
« Dans les conseils de cabinet que'présida Grévy, des propositions d'une ignominieuse lâcheté furent formulées. Un homme d'Etat dont notre ami Ferrette a heureusement débarrassé le Parlement conseilla de retirer les troupes françaises des départements de l'Est. Boulanger se leva, pâle de colère ; il mit son portefeuille sur la table. « Je me retire, s'écria-t-il, la France connaîtra les motifs de ma démission. » C'est alors que le chef de l'Etat s'appliqua à le calmer. Le funeste avis donné par un ministre affolé fut
repoussé. Le ministre de la guerre resta à sou poste périlleux.
« Le chef de L'armée avait alors la confiance enthousiaste des soldats. Cette considération pesa d'un grand poids dans les balances du destin. Elle donna beaucoup à réfléchir au Kaiser : et Tétat-major allemand en a reconnu lui-même la gravité. Notre démocratie armée eût suivi sans hésitation le général déjà populaire dans la défense des foyers menacés. La guerre eût été nationale et, par conséquent, implacable.
« J'associe impartialement les noms de trois hommes à cet hommage historique... : Goblet, Flourens, Boulanger. Ils ont été tous les trois, dans cette circonstance suprême, à la hauteur de leur grande mission. La politique les sépara depuis. Mais, ce jour-là, le patriotisme les unit pour le salut de leur pays.
« Boulanger prit les mesures militaires que comportait la situation. Il est faux que ces précautions défensives aient été atténuées
par l'intervention du président Grévy. Il est ridicule de croire que la sensibilité de Bismarck ait été touchée des bons procédés de la diplomatie élyséenne. L'Allemagne nous a tatés : elle a été étonnée, puis effrayée de nous trouver si résistants. Nous n'avons été sauvés que par notre virilité.
« Je n'éprouve aucun embarras à rendre justice à M. Goblet. J'ai proclamé, dès 1889, devant les électeurs d'Amiens, et malgré les vivacités de la lutte politique, ce que je pense, ce que je sais de l'attitude du Président du Conseil de 1887. « L'Allemagne, avait osé objecter M. Herbette, a le droit de dire : Ego nominor leo ». M. Goblet rappela rudement son ambassadeur au respect de la France : et, dans ces débats angoissants, il ne fut pas un instant l'avocat de la timidité.
« La République, dans cette épreuve noblement supportée, fut digne dj la France. »
Autre explication de l'affaire Schnsebelé donnée, celle-là aussi, dans la Patrie, journal de M. Millevoye.