‹ Propos de peintre (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · Pas nous · texte numérisé non relu

Pas nous

SPÉCULATION ET CRITIQUE Ht

« ce sont là des questions trop complexes pour être « traitées en quelques lignes... »

Quelles affirmations gratuites, quelle confusion, quel désordre d'esprit dans les exemples... Et, toujours, une farandole de noms que l’on croirait pris au hasard. Mais quoi ? Est-ce que des volumes entiers, dus à nos maîtres esthéticiens, philosophes, élucideraient ce sujet? Et ne serait-ce pas l’escamoter, ou volontairement passer à côté, que de soupirer : (.( Qu’j pouvons-nous? » Un tel renoncement aveulit la critique des journaux d’art, endort les peintres qu’elle loue, dans la coite illusion qu’ils s’expriment et réalisent leurs nobles intentions. Si la qualité de la matière n’a pas, en elle-même, certaine solidité, qui lui assure la durée, certaine beauté intrinsèque de pâte, de surface, qu’ont tous les beaux objets d’art, comment se classe alors la peinture à l’huile, dans l’ordre des moyens d’expression plastique ? Au-dessous des textiles, de la poterie, de l’imprimerie, de la ferronnerie, etc. ? Incontestablement, l’ancienne technique des écoles dont nous révérons les maîtres n’est plus applicable ; notre vision moderne demande une autre technique, mais qui ne soit pas Và peu près, le bâclé, le griffonné, l’abréviatif à quoi des peintres charmants se sont trop complus. On la cherche, cette langue solide perdue, elle n’est point retrouvée encore. Il est mille

façons d’écrire et de peindre. S’agit-il donc d’écrire grammaticalement bien pour faire oeuvre classique ? Non, certes !

Renvoyons nos lecteurs au Rappel à l'Ordre de Jean Cocteau, prestigieux dévideur de fils embrouillés — et nous songeons plus spécialement à ses notes sur Picasso. Le cas de Picasso, s’il domine toute la production moderne, l’homme Picasso est une anomalie et une exception. Cet Oriental, capable de se manifester de tant de manières, grâce à son intelligence et à ses doigts de fée, qu’on ne le range pas avec les peintres à la mode, qui réussissent, dans un domaine très étroit, à exécuter de petits tours de passe-passe, infatigablement répétés. S’il y a vingt jeunes peintres ayant plus de talent que Sargent (selon mon correspondant), on peut dénier à la plupart de ceux qu’il mentionne une qualité de peinture, un « tempérament » plus authentiques, un sens plus traditionnel de leur métier que n’eut Sargent... R y aurait à dire, pour la défense de Sargent portraitiste, qu’il s’attaquait à des problèmes plus ardus que ceux où se jouent les paysagistes et les figuristes de l’avant-garde. Leur succès repose presque toujours sur un accord heureux, inattendu, de trois tons, qui subissent à peine quelques modulations, répétées de toile en toile. Et quant à la ligne, ne sont-ils pas libres de la déformer selon

leur caprice ? « La mise en place n^est pas le dessin. » Mais la déformation n’est pas le dessin non plus, ni le style. Chez Ingres elle obéit à un rythme de beauté, elle est invention. Ce qu’aujourd’hui Ton appelle « l’invention », n'est-ce pas, plutôt que la marque si rare du génie, une première rencontre fortuite, un bonheur de palette, ensuite raisonnés et habilement exploités en vue de cette fabrication en série, semblable à celle des vêtements ou des automobiles ■?

Le lecteur de tout article exige que le signataire apporte une conclusion. Seul pourrait en tirer une, des faits exposés ici, le « partisan », plutôt que l’observateur. Le haïssable « qu’y pouvons-nous ? » devient, hélas, une règle de trop sage expectative, à une époque de hâte frénétique où, le lendemain, un souffle venu l’on ne sait d’où balaye les croyances ({ui, la veille, semblaient se concrétiser en faits.

Chacun de nous peut prendre une attitude, selon ses aspirations, en face de TArt moderne. Braver l’opinion, l’ignorer, croire en soi; vivre seul avec ses convictions? Cette dernière attitude est peut-être la plus noble. Nous ne la recommandons pas à l’artiste, car un solitaire risque de mourir de faim, aujourd’hui. En dehors du commerce et de la finance, soumis à des forces qui conditionnent toutes les activités de notre civilisation, il y aurait le mysticisme

des sombres surréalistes, ci-devant dadaïstes, romantiques révolutionnaires de la saignée universelle. Il j aurait aussi le mysticisme chrétien des néo-thomistes. M. Jacques Maritain, qui est fort d’avant- garde et très proche de Dieu, écrit : « L’art reflète les mœurs et leur renvoie centuplé ce qu’il a reçu d’elles. Il exalte la corruption des âges corrompus. Mais un moment arrive où, à force de s’isoler de ce qui fait la plus haute vie de l’homme, lui-même périt d’inanition. »

Si cet âge est corrompu, comme on incline à le croire en considérant le commerce qui se fait des œuvres d’art, tout de même s’élève vers le Ciel une ferveur toute nouvelle, dont l’immense production fiévreuse des peintres est peut-être une des sources. Que tant de prières naïves soient entendues Là-haut l

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