Helleu, ou les anges ? Mystère
chants, des roulements de V orgue, au son des cloches en branle, il donnait des coups de pinceau sur la toile, à la façon d'un chef d orchestre, complètement affolé.
La physionomie, l’éloquence entraînante, fanatique et démesurée du sensuel artiste, rien ne les suggérerait davantage à qui ne Tapas connu, que cette dernière phrase de Goncourt — sur-redondante comme un pastiche de Proust.
Elle évoque encore mieux, peut-être, ces milieux d’où le peintre émergea soudain, comme un de ces noirs iris si à la mode alors, qui ressemblent à des orchidées géantes. Le pauvre Helleu aura vu disparaître de son vivant ces Aristarques du « goût » dont y <( écriture artiste » est devenue aussi vieillotte et cocasse que paraît sans doute aux jeunes gens d’aujourd’hui Tart d’Heileu, de La Gandara et consorts, grands « espoirs » de la Société nationale du Cliamp-de-Mars.
Mais au cours de récentes promenades au Louvre, notamment dans les salles des collections Chauchard et Thomy-Thiéry , j’ai constaté l’indifférence que marquaient les visiteurs à une notable partie de la peinture du dix-neuvième siècle. J’ose à peine citer les noms fameux qui ont perdu l’audience du public, b^audrait-il inscrire sur les portes de ces nécropoles (]ue sont les musées : J^oiit passe, tout cuàse.
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tout lasse, ou encore le Lasciate ogni speranza, de Dante ?
Valéry a dit : Le sort fatal de la plupart de nos ouvrages est de se faire imperceptibles ou étranges. Les vivants successifs les ressentent de moins en moins, ou les considèrent de plus en plus comme les produits ingénus ou inconcevables d'une espèce d’hommes. Entre la plénitude de la vie et la mort définitive des œuvres matériellement conservées, s’écoule un temps qui en assure la dégradation insensible, qui les altère par degrés. Elles s’affaiblissent sans remède , et non point d'abord dans leur substance meme, car elle est faite d'un langage qui demeure intelligible encore et encore usité ; mais, comme il sied dans l’ordre de l’esprit, elles voient s’évanouir l’une après l’autre toutes leurs chances de plaire, et choir tous les supports de leur existence.
Au Louvre, nous partageons la morbide humeur que montre Valéry ; Parfois la mode, qui cherche toujours et de toutes parts de quoi nourrir son lendemain, rencontre quelque nouveauté dans les sépulcres. Pour unpeude temps, elle les entr ouvre, y puise et passe. Mais ce désir trompeur n'a fait que défigurer un peu plus le triste objet de son inquiétude.
L'œuvre d’art, soudain, perd ses rapports avec P homme.
^ Tels peintres actuellement en vogue réincarnent le Helleu de Longcliamp et de Deauville, puisent dans ses œuvres, qu ils feignent d’oublier, assaisonnent ses légères fantaisies des piments rouges et des sauces poivrées d’après-guerre. Si les a initiateurs » sont les peintres qui ont le plus de chances de durer. Helleu devrait compter parmi ceux dont le nom grandit après leur mort. Or, il semble qu’il en aille tout autrement pour lui.
Quand j étais élève d’Henri Gervex, alors étoile de la jeune peinture française, il peignait du bal
et un portrait d’Alfred Stevens inspiré du Bon bock. Un marchand de la Chaussée-d’Antin exposait en secret son scandaleux, « indécent» Rolla, refusé par le jury du Salon. Le Salon officiel était donc alors un conservatoire des bonnes mœurs, où le « nu moderne », c’est-à-dire une figure de femme sur un lit, dans une chambre non stylisée, offenserait la pudeur du public? La « hardiesse » du pinceau de Gervex, sa qualification de « réaliste mondain », ses bruyantes liaisons féminines et son esprit parisien le désignaient à l'attention de la jeunesse. Chaque après-midi, journalistes, littérateurs, d’élégantes « hétaïres » envahissaient l’un des deux ateliers delà
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rue de Rome, celui où je ne me livrais pas à l’étude de l’anatomie d’après ses modèles... Mais les vis teurs du patron devaient passer près démon chevalet pour se rendre dans la pièce voisine, où Gervex montrait ses ouvrages à ses admirateurs ; j’ouvrais la porte quand ils sonnaient, trop souvent à mon gré, quoique j’eusse quelques compensations. Ainsi connus-je Stevens, Boldini, F’orain, Lautreç et Paul Helleu, qui suivait ceux-ci comme leur ombre. Un grand garçon, mince, tout noir, avec le chapeau melon sur une tête d’ Assyrien, en complet-uniforme de serge noire. Une cravate-plastron remplaçait la chemise ou en bouchait les trous. Le seul luxe, plus que modeste, de ce dandy à la bourse plate, consistait en une canne d’ébène à pomme d’argent, cadeau d’une de ces quelques demi-mondaines pour membres du Jockey, avec lesquelles Marcel Proust composa le type d’Odette Sw^ann. La plus intelligente et la plus « femme du monde » était, avec Fanny Signoret, la charmante Laure Heymann, amie de Paul Bourget et de quelques gens de lettres. Helleu, comme Forain, s’il ne dînait pas en ville, mangeait dans une crémerie avant d’aller dessiner au théâtre, au caféconcert. Muni de crayons, on l’apercevait à l’Eden, au Cirque d’été, croquant des silhouettes, dessinant, dessinant sans relâche sur des feuilles d un cahier qu’il tenait dans son chapeau. Les ouvreuses le
^couvraient de leur protection; il était populaire auprès des cercleux, des hommes de sport et de finance, qui se prêtaient comme modèles à Helleu, déjà une sorte de Sem. Au pesage des courses, au Weber's, chez Ledoyen, au vernissage du Palais des Champs-Elysées, on le hélait, on l’entourait, on le fêtait; avant même que Ton découvrît Tartiste qu^il était, son individualité avait conquis un prestige singulier.
Que savait de lui le public, alors?
Avec des photographies de professional heauties, des images de magazines anglais, il avait déjà fourni au céramiste Deck, pendant une dizaine d’années, ees plaques-médaillons qui s’étalaient à la devanture d’une des boutiques achalandées de la rue Halévy. Nous, nous savions qu’il faisait poser la Marie Renard de Manet et de Berthe Morisot, et cette étrange fille tuberculeuse et névropathe, Olympia, qui tenait son ménage, partageait les plaisirs et les désespoirs d’un perpétuel malrontent de soi-même, reprisait les chaussettes de soie, lavait les poignets et les manches maculés de couleur par les longs doigts osseux de Helleu. Et il ne vendait rien. Que de labeur désintéressé ! pensait Olympia.
Une fois, le jury accepte une toile de lui : c’est La gare et le tunnel des Batignolles^ morceau d’une harmonie gris chauve-souris que signale J. -K. Huys-
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mans à ["attention des critiques d"avant-garde. Heileu déteste l’exotisme ; il refuse de voyager en Italie avec un ami qui Ty invite. A tout, il préfère notre paysage urbain, les environs de Paris, la mer normande, la « nature morte moderne ». Voici une série de bouquets de fleurs, que Duez montre à Goncourt qui les déclare « d une exquise rareté de ton ». Quelques amateurs implorent le peintre de ne plus effacer, sitôt finies, des toiles qu’il recouvre d’autres études : oiseaux du Jardin d’acclimatation, hortensias fanés, bateaux à voiles, que Claude Monet dut parfois lui arracher. Personne n’aura vidé autant de tubes géants de blanc, de laque de garance rose, ni usé autant de grattoirs. Selon nous, jeunes rapins, ses cadets, il était le plus habile, le mieux doué; Manet, Monet, Renoir, le croyaient comme nous. De surcroît, il nous semblait aussi intelligent que spirituel ; nous étions subjugués par une sorte d’éréthisme verbal qu’il avait, fait d’enthousiasme et de mépris; la sûreté de son jugement en art nous attachait à ce fanatique de la peinture. Quelles bassesses n’eussionsnous pas commises pour regarder ses études à l’huile dans ce mystérieux logement du boulevard Pereire, où personne ne pénétrait à part ces rousses à la peau verte, maîtresses et esclaves, qui disaient : « Si vous saviez ce qu’il y a là-dedans .'c’est du génie î A un type comme ça, on ne peut rien refuser. . . »
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Uidéal de Helleu, ses ambitions très nobles, sa morgue orgueilleuse et dénigrante n’étaient pas encore si justifiés par ses œuvres, que sa cruauté envers ses confrères ne le rendît intolérable à d’anciens élèves de J.-L. Gérônie, certains médaillés, décorés; ses amis à l’École des beaux-arts avaient été bons pour lui. Il les raillait. Néanmoins, ils lui pardonnaient ses mots cruels et comiques, si fort était son ascendant. « Son charme tout à fait féminin, disait encore de lui Goncourt, est comparable au musqué endentellé des grands félins du xviii® siècle. » Original, ingénieux, stimulant, il créait cependant pour nous autres une atmosphère d’émulation. Les miens et moi-meme avions de telles faiblesses à son endroit, que ses caprices et sa condescendance magistrale lui étaient pardonnés. Il était si gentil î
Je me console mal d’avoir égaré la moitié d’une lettre pathétique qu’il m’adressa peu de temps avant de mourir, au sujet d une exposition prochaine, à Londres, de ses marines et paysages de Versailles. En me demandant de lui prêter plusieurs toiles que je tenais de sa générosité (la plupart déjà confiées au musée de Rouen, M. Lapauze les ayant refusées pour le Petit Palais), il ajoutait : « Si elles n’ont pas été au poêle ou à la mer, c’est grâce à vous, mon vieil ami. Vous me poussiez à montrer mes tableaux. Trop d’orgueil, et la conscience de l’inutilité de se
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|^)roduire, de nos jours, m’ont empêché d’exposer. Maintenant, devenu un barbon solitaire, il me semble qu’il y a de bonnes choses dans ce que j’ai peint à l’huile. Sait-on ce que l’on vaut? Nous avons en tout cas bien aimé la peinture ; et comme nous bûchions, comme nous l’aurons prise au sérieux ! Vous vous êtes mépris quant à mon jugement sur votre peinture. Si je vous ai fait de la peine autrefois, rappelez-vous que j’étais plus dur pour moi que pour les autres... »
Il l’était cruellement, en vérité, et parfois d’une façon déconcertante. Mais au sujet de Manet, de (daude Monet et d’Alfred Stevens, il ne se contenait plus, s’écriant qu’il voudrait « manger les couleurs de leur palette », faisant claquer sa langue en gourmet qu’il était, ainsi que Claude Debussy. Ces deux amis de ma jeunesse avaient bien des ressemblances, parmi lesquelles leur épicurisme, leur cynisme en tout ce qui ne touchait pas à l’art, leur raffinement ; et ce total dénûment de culture intellectuelle que palliait leur sens infaillible de la qualité.
Cette lettre de plusieurs grandes pages, Helleu, qui avait des élans de tendresse en se ressouvenant du passé, ne l’aurait pas écrite de la même plume, à l’époque où nous nous sommes liés. Il hésitait à répondre à quelqu’un qui l’intimidait, par crainte de faire des fautes. Il regrettait de n’avoir pas poursuivi
ses classes, lui le neveu de M. Helleu, un excellent professeur de grammaire à Condorcet. « J’aurais dû être matelot », disait-il. « Mais je n’aime que Paris ; les voyages m’assomment ! Je suis une brute civilisée par la peinture. »
Né à Sarzeau (Côtes-du-Nord), notre Breton au type oriental était fils d’un capitaine au long cours. On se le fût mieux représenté avec le col bleu et le béret à pompon rouge de nos mathurins, qu’en sa tenue de plage balnéaire, le chapeau canotier sur la tête, ou plus tard en costume de yachtsman, àCowes. La casquette plate du Royal Squadron s’accordait drôlement avec son visage jaune, maigre et poilu, de Scaramouche Longtemps avant qu’il naviguât sur son propre yacht, l'Etoile^ sa peau semblait bronzée par l’embrun et les vents du large. Un fonds de distinction, son élégance native et sa rudesse plébéienne s’harmonisaient tout de même, dans la fougue de sa parole pittoresque, la mimique quasi napolitaine de ses gestes. Il ne nous avait jamais avoué son âge; mais il prétendait que nous nous «rajeunissions » comme lui, honteux de ses rides et de ses cheveux gris, « dégoûté par la décrépitude ».
La répétition est un des plus sûrs moyens de persuader ; les orateurs, les chroniqueurs politiques le savent Sans calcul, Helleu abusait d’elle. A force de l’entendre parler du dessin, louer celui d’Ingres et
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de Watteau, parler de la peinture « qui fait du bien à la santé » et de celle « qui fait du mal àda santé », bon se persuadait : « Quel dessinateur, quel artiste, ce Helleu ». L'argent, métal qui reflète en toute leur pureté les couleurs, devenait pour lui un symbole ; il s'y référait infatigablement, comparant tout à « un service à thé », eau, ciel, fleurs, carnation des femmes. Une toile impressionniste était « en argent » ; un effet atmosphérique amenait fatalement, dans sa bouche, une comparaison avec des étalages d'orfèvres, les vitrines de ce Leuchars, de :e Jones, qui introduisaient en France un style, ou dutôt I' « absence de style », les surfaces nues, oigneusement polies. Une autre comparaison à nultiples fins était dérivée des yachts, des voiles le navires et de leurs mâtures ; et son type idéal le la beauté aura été le visage impassible de la irincesse de Galles, Alexandra : « Pas d'expres- -ion, un miroir d'argent, une pivoine double du iapon. »
Une de ses premières commandes avait été leporrait d'une enfant de quinze ans, lady Montagu, fille de aduchesse deManchester, a mondaine Iphigénie ^ en .a tunique blanche retenue par des rubans de satin lofr, gracieux et grâce cisage en proie aux atteintes fun mal qui fauchait ce modèle en fleur, peu de nois après les rapides séances qui nous en lèguent
le candide souvenir ^ ». Ensuite, la duchesse de Marlborough, née Vanderbilt, deviendrait un de ses modèles « qui associeraient leur prestige » à celui de Helleu de l’autre côté de la Manche et de l’Océan. En attendant la célébrité transatlantique (Helleu est l’auteur d’un plafond, Le Zodiaque^ qui décore une grande gare de New-York), les jeunes femmes de la bourgeoisie qu’il suivait au bois de Boulogne, qu’il persécutait de ses sensuelles flatteries pour qu’elles posassent, s’entendaient dire qu’elles « ressemblaient à Alexandra, princesse de Galles », qu’elles étaient « dessinées comme un joli canoë ». On riait; mais on prenait rendez-vous. Quelle beauté altière, si décidée qu’elle se crût à ne pas répondre, n’eût tôt ou tard cédé au désir d’être représentée en « royaltj » ? La crise du chic anglais étail à son paroxysme. A Paris, la belle M“® Standish, née des Cars, amie de la princesse de Galles dont elle copiait le style, l’élégance un peu raide, était, elle aussi, imitée par les dames du « gratin » et par les sociétaires de la Comédie-Française. Fannj Signoret, Liane de Pougy, Lucy Gérard, Laure Heymann, ces reines du demi-monde, attestaieni leur anglomanie par la sobriété de leur parure, pai leur démarche et le port de leur tête aux cheveux
1. R. de Montesquiou, Helleu peintre et graveur. H. Floury, i913.
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tirés vers les tempes, une « frange » mousseuse sur le front, et même un accent assez ridicule, quand elles baragouinaient l’anglais avec les hommes.
Entre batelier de Forain, en haut du faubourg Saint-Honoré, et celui de Boldini, place Pigalle, Helleu avait encore quelques occasions de courtiser des demoiselles « copurchic », filles de négociants cossus, hères de recevoir chez elles les peintres de <( mondanités », habitués de l’avenue du Bois de Boulogne à l’heure dite « de la plage », et du salon de M™® Robert de Bonnières. Les Demi-mer g es de Marcel Prévost, Y Yvette de Guy de Maupassant, donneraient à un Parisien d’aujourd’hui une idée de ce que furent les milieux roturiers, conventionnels et pourtant louches, où nous étions quelques-uns à recruter des modèles’. Depuis la guerre de 1914, les mères laissent leurs enfants sortir seules, flirter à leur aise, recevoir chez elles des « gigolos », sans craindre les suites de ce gentil commerce. Point autrefois, et nos petites camarades imprudentes ne faisaient de rares exceptions qu’en faveur des amis de leurs frères...
Quelques peintres auront assisté, entre 1880 et 1890, à la formation de colonies étrangères et d une société bâtarde de Français, jouisseurs élégants, en marge de toutes nos classes sociales ; et ces nouveaux venus préfiguraient le public des
théâtres et des dancings d’aujourd'hui, où nous renonçons à repérer la provenance de ceux qui y brillent par le luxe de leurs joyaux, remonteront tout à riieiire dans leur Rolls-Royce. La surprise fut grande pour ceux d’entre nous qui n’étaient jamais dépaysés dans les lieux publics ; les mailles d’un « filet invisible » nous emprisonnaient, l’on se sentait tous d’une même famille, pouvant dire avec justesse : « Gomme le monde est petit », puisque l’on finissait infailliblement par se rejoindre les uns et les autres. Mais nos petites camarades, nos si charmants modèles, rencontrés dans les avenues du Rols, chez Gagé, au skating rink, nous aurions été en peine de dire ce que leurs pères fabriquaient ou vendaient, qui payait leurs toilettes. Un soir, Helleu dut s’enfuir par un escalier de service, tandis que le commissaire de police fouillait dans les papiers du soi-disant banquier X... dont nous mangions les dîners exquis, ou les ratatouilles cuisinées par la concierge, quand il était « à la côte ».
Vers 1885, autour de l’Arc de Triomphe, dans le quartier neuf de la plaine Monceau, des Sud-Américains, des familles Israélites, fascinés par les gens du bel air et qui en copiaient les usages, comprirent qu’il fallait donner des « réceptions amusantes ». On commença par attirer des artistes. Ce fut une rage. John Sargent à ses débuts, Boldini, Forain,
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Helleu, puis James Tissot, furent les favoris de femmes aimables, riches et désœuvrées, en proie au nouveau snobisme de la peinture, de la musique et des lettres. L’art de Helleu, peintre de portraits au pastel, naquit dans les salons dont Bourget était le littérateur, dont les symbolistes furent les poètes, Jean Lorrain le chroniqueur, Colette et Willy les vedettes.
Parallèlement, nous situerons le Helleu d’alors comme connaisseur en antiquités, fureteur à l’Hôtel des Ventes. Il avait acquis le titre incontesté d’expert dans ces milieux cosmopolites très riches, que des antiquaires et des hommes du monde, comme le marquis de Biron, Saint-Maurice, Charles Haas (Swann) initiaient aux styles anciens et à la peinture moderne. Charles Éphrussi, directeur-propriétaire de la Gazette des Beaux-Arts, fut le courageux défenseur, l’introducteur dans le monde de quelques artistes et littérateurs qu’il aimait et qu’il imposa peu à peu. Jules Laforgue collaborait au bulletin de la Gazette. Helleu, Laforgue, Ephrussi et moi, parfois courions les petits marchands de tableaux, à Montmartre, qui vendaient pour quelques francs des Manet, des Cézanne. On encadra ceux-ci de vieilles moulures de bois doré, merveilles dédaignées alors, que Helleu jugea dignes des appartements somptueux où tous les meubles étaient anciens, et en général signés. Helleu
se fit une spécialité, comme collectionneur, des objets du XVIII® siècle, en même temps que M. Jacques Doucet, que M. Groult et autres fameux collectionneurs.
De chez Gervex, qui demeurait rue de Rome, nous rayonnions alentour, du temps que le parc Monceau devenait le quartier des princes de la finance. Le baron Adolphe de Rothschild, les Stern, les Gahen d'Anvers, les Goldschmidt, les Camondo, les Gustave Dreyfus, les Rardac, les Porgès, s'étaient liés avec MM. Paul Bérard, Deudon, Théodore Duret, avocats de l’impressionnisme. Renoir, poussé par Bérard et Deudon, se résignait à peindre des portraits de femmes et d'enfants chez des amis de Charles Éphrussi, qui commençaient à prôner Degas, Puvis de Chavannes, Claude Monet, Sisley. Les portraits de Renoir, on les accrochait d’abord dans le fumoir, puis ils grimpaient subrepticement dans la chambre de la gouvernante. Les belles dames craignaient-elles de prêter leur visage aux fantaisies du grand coloriste ? Alors Ephrussi les engageait à prendre Helleu comme interprète de leurs charmes. Si ce n'était au pastelliste, elles avaient recours au graveur. Etienne Moreau -Nélaton avait la plus grande considération pour les pointes sèches et pour la peinture de son ami.
Les plus jolies pointes sèches de îïelleu, inspirées
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par ses souvenirs de James Tissot, de Whistler, et les égalant parfois, décelaient, en outre, une vision toute française, un je ne sais quoi de gai, de coquet, de pétillant. Helleu est un oracle en matière d’art, selon certains convives de la princesse Mathilde, dont les salons s’ouvraient à toutes catégories de l’ancienne et de la nouvelle société. Edmond de Goncourt lui décerne le titre de « notre Watteau ». Ce titre sera lourd à porter longtemps, comme cette autre qualification : « l’homme de goût ». Le « goût » d’un Montesquiou, même celui d’un Goncourt se livraient à bien des incartades. Helleu y mit ordre, avec une ironie, des éclats de rire dont ces messieurs ne surent jamais qu’il était prodigue, derrière leur dos. Leur japonisme, par exemple, le mettait en liesse comme la « stylisation » des fleurs de ce Gai lé, de Nancy, qui exécutait des meubles pour le « Chef des odeurs suaves », et le a goût couturier » de certains protecteurs des peintres Van Beers, Friant, D agn an - B ou ver e t .
Le jeune portraitiste Helleu, qui n’a pas d’atelier, préfère transporter son chevalet de maison en maison. Ainsi pénètre-t-il dans des intérieurs pleins d’objets rares; il ne les goûte pas tous, le dit sans ambages. Avec une véhémence persuasive, il impose ses admirations exclusives pour l’art français des xvii° et XVIII® siècles, il presse ceux qui l’écoutent
d^acheter des tapisseries d’après Boucher, des meubles, des bronzes, qu’en ce moment les antiquaires sous-estiment, des bibelots auxquels on attache moins de prix qu’à ceux du quattrocento italien, de la Renaissance, ou d’époques plus reculées. Helleu va créer une mode française qui influera, pendant plus de vingt ans, jusque sur le style des hôtels particuliers, les jardins, et la disposition de nos appartements bourgeois. Son goût, en cela, fait date. Ça va être une révolution chez les antiquaires, chez les marchands de tableaux primitifs. Les Wildensteln vont se lancer sur les grandes routes nationales, à la chasse des trésors gardés par les familles de l’aristocratie dans leurs provinces. Vieux châteaux, hôtels du faubourg Saint-Germain délaissés, Helleu pousse les étrangers riches à les acquérir, à s’y installer. Versailles va devenir un lieu de pèlerinage ; le palais endormi, ses parterres, ses bosquets mélancoliques se réveillent, la canne noire à pomme d’argent de Helleu fait jaillir l’eau des fontaines oubliées. Les peintres peindront Versailles; architectes, décorateurs, artisans de toute espèce copieront les motifs que leur proposent le grand et le petitTrianon. Il y aura un grisTrianon, un bleu Nattier. Nattier, La Tour, Watteau, Fragonard, petits maîtres oubliés de la salle Lacaze, et vous statuaires de Louis le Bien-Aimé, votre regain de
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gloire est dû à la voix claironnante de Paul Helleu, presque davantage qu'aux livres des Goncourt.
Les gravures d'HelJeu, puis ses dessins aux trois crayons compléteront rameublement des pièces à petits carreaux, à brise-bise. Boudoirs, salles de bain, cabinets de toilette et garçonnières, dont l'occupant ne peut se payer que des fac-similés, s'égayeront de passe-partout Louis XVI encadrant des originaux signés de notre Wattean.
Mais revenons au salon de la princesse Mathilde. Goncourt n'accorde son patronage définitif au graveur-dessinateur qu'à la suite des triomphes récoltés par le pastelliste. Je l'ai trop de fois rappelé dans des souvenirs d'un temps défunt^: les peintres étant moins nombreux, leurs succès étaient plus retentissants.
Celui de Helleu fut foudroyant.
Environ 1888, Helleu, nommé membre de la Société des pastellistes, expose chez Georges Petit cinq ou six panneaux carrés, bordés d'une mince baguette. Ces pages^ comme on disait alors, ont une saveur toute nouvelle. Entre autres, se font remarquer le portrait ravissant de M"® de Béchevet et celui d'une autre jolie personne, nièce d’Arthur Meyer.
Elle se détache sur une harpe dorée. Ces deux pastels ont été peints à la lumière du soir, effet dont Albert Besnard, avec son portrait de Jourdain, n'avait pas imposé la hardiesse aux critiques. Chez Helleu, ce n'était pas de ces éclairages trop chatoyants et vulgaires, à la La Touche, qui réussiraient à coup sùr chez Georges Petit, mais une recherche de couleurs délicates, comme d'une Berthe Morisot whistlérienne, nuances d'une subtilité que le pastel n'avait pas encore su rendre. Parmi les Duez, les Gervex, les Jacquet, les Besnard, les Nittis, astres en plein éclat, les grisailles chaudes de Helleu avaient une distinction surprenante, une pointe d'étrangeté, faite pour retenir les amateurs las des formules des Lucien Doucet et des Madeleine Lemaire. Alfred Stevens s'emballa. Albert Wolff, Edmond de Goncourt. Octave Mirbeau, Gustave Geffroy, Charles Morice, voire les critiques d‘extrême-gauche, délirèrent. En une journée d'ouverture, Helleu fut « le Whistler de nos nuances modernes », selon le mot de Robert de Montesquieu. Il ne me souvient pas d'avoir assisté, lors d'un vernissage, à semblable manifestation, sauf, peut-être, le triomphe du pauvre Charles Cottet, si vite oublié. Le Figaro^ le Gaulois, le Te?npSy c'est-à-dire Albert Wolff, Octave Mirbeau, Thiébault-Sisson, disposaient alors du sort d’un débutant. Une chronique de Wolff (c'est à
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peine croyable) était reçue par des centaines d’abonnés, comme Test une encyclique par des dévotes. Les commandes affluèrent, les collectionneurs en vue achetèrent ce que Helleu consentait à leur vendre. Six mois après, le Breton parisianisé épousait Tadorable Alice aux mèches d’or, que des parents timorés lui avaient refusée jusqu’alors. Qui donc, en terre civilisée, manquerait à clouer sur quelque lambris (( gris Trianon » un échantillon de la marque fameuse, portant les six lettres droites, effilées, de la signature du Watteau ressuscité? Tracé à la sanguine, aux trois crayons ou à la pointe de diamant, le corps d’(( Alice » se ploierait comme une liane. Tantôt elle embrasserait un bébé, puis jouerait avec deux, puis avec trois enfants, à mesure qu’il en naîtrait dans le tendre ménage. Plages, pont du yacht VÉtoile, chambre à coucher : partout l’amoureux épie l’épouse qui prévient ses désirs. Ici à l’ombre d’un parasol; là appuyée contre un guéridon Directoire, ou étendue sur un canapé Directoire à têtes de cygne. Des hortensias, le buste de Marie-Antoinette, ornent la cheminée aux fines cannelures. Les ignorants n’ont plus qu’à consulter les estampes du maître en vogue pour prendre des leçons de goût.
Nous venons de mentionner VÉtoile, nom du bateau dont Helleu nous avoua, un beau jour, qu’il était propriétaire. Il embaucherait un petit équipage
de matelots anglais, userait de son yacht en guise d’hôtel durant ses séjours d’été à Deauville et à Cowes. Ainsi son rêve d’enfant de marin se matérialisait.
Chaque mois de juin, nous étions partis pour l’Angleterre avec Gervex, Ary Renan et une bande de peintres, dont Helleu, qu’attiraient son ami Sargent, le voisinage de Whistler à Tite Street, et peut-être... la divine princesse de Galles; mais davantage encore, je le crois, la Tamise. Combien de journées avons-nous passées sur les pontons des bateaux-omnibus, de Chelsea à Greenwich, salissant des toiles sitôt jetées à l’eau, tandis que nos compagnons visitaient le British Muséum! Helleu me disait : « Je ne tiens pas à faire fortune; pourtant, si je pouvais avoir un bateau, je crois que je ne peindrais plus que des marines. » Une clientèle d’amateurs d’estampes commença de l’inviter en Angleterre : Henri Rocheforten exil le remerciait de lui apporter à Londres une bouffée d’air parisien.
« On obtient tout ce que l’on désire quant on veut, comme moi je sais vouloir », me disait Helleu plus tard. «Vous rappelez-vous comment Rochefort a fini par me donner, en échange d’un de mes sales pas* tels, cette tête de George IV par Lawrence? Je ne pouvais plus manger, tant le désir de posséder ce chef-d’œuvre me coupait l’appétit, quand j’étais
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assis en face. De même, je vous ai chipé ce Cézanne que vous aviez acheté un jour à Montmartre. Tissot m’a cédé sa magnifique jardinière en cloisonné chinois du quinzième, et il est dur à la détente ! J’aurai des chaises de Jacob plus belles que celles du marquis de Biron, de plus beaux cadres en bois doré que ceux de Sigismond Bardac; il n’y a qu’à aimer les objets comme on aime la peau d’une femme! » Il ne mentait pas. L’anecdote du Thomas Lawrence était exacte; cette toile, l’une des rares pièces de la collection d’Henri Rochefort qui fût authentique, Helleu la vendit à M. Groult, sur le conseil de Montesquieu. L’achat du yacht VÉtoile fut peut-être facilité par les profits de cette affaire si réussie. « Pourquoi pas? Un bateau, c’est un de mes instruments de travail; j’en ai plus besoin que d’un atelier. »
Ce house-boat pour villégiature, plus souvent ancré dans les ports qu’il ne naviguait en pleine mer, le peintre (encore ignoré) que fut Helleu en a tiré les thèmes de sa vraie, de sa meilleure production. Sa joie de vivre, son esprit léger et facile s’y expriment en couleurs pimpantes, frétillantes comme les petits drapeaux dont les mâts de VÉtoile sont pavoisés. La sobriété luisante des agencements pour cabines, dont la mode semble venir de Helleu, les lignes, l’architecture d’un yacht, d’une automobile.
d'une locomotive, allaient être pour lui une forme de la beauté moderne. Bien des motifs qu'il aimait, les c( valeurs » trop rapprochées de ses marines, ne sont pas sans analogie avec ceux de Seurat. Je crois que son amourpour la Tamise, amour que nous partagions lui et moi, fut contagieux. Si Claude Monet et beaucoup de faux impressionnistes ont peint la Tamise, aucun, selon nous, n'en a exprimé mieux que Helleu la lumière a la fois diaprée et monochrome, lourde, impalpable et fugace, qui supprime plans et valeurs, à la manière de ces éclairages diffus que répand la coupe des plafonniers d'albâtre. A Londres, le soleil n est jamais où, selon l’horloge, il devrait être. De désespoir, Helleu effaçait; que sont devenues ses toiles de Londres? Il se sentait mieux à l'aise autour de l’île de Wight, dans la rade de Portsmouth. Les hauts voiliers de course sur le Soient, leurs ailes frémissantes comme des mouettes d’argent, se penchent sur les flots ou s'élèvent vers la voûte d'un ciel plus clair que le blanc pur. Une poésie toute à lui se dégage de ces peintures de Helleu, jalousement cachées au public et qu'il donnait, brusquement, à ses amis. Elles existent, celles-là, mais où sont- ; elles? Parmi les fusées, les panaches d'écumes, les ^ flammèches de cristal et les stalactites laiteuses de ^ ses jets d'eaux versaillais, le Bassin de Latone ] (grand panneau décoratif pour la maison de John '
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Sargent) nous semblait être sa pièce de maîtrise. Il lui préférait sa Nef de la cathédrale de Reims, qui figurera bientôt, selon son désir, dans la salle principale de Técole française, au musée de Rouen, si riche en chefs-d'œuvre anciens.
L'harmonie de la Cathédrale de Reims est d'une étrangeté pleine de saveur; mais les piliers titubent, les voûtes chancellent, et l'on sent que Helleu, si sévère pour les mauvais dessinateurs, si respectueux des grands architectes, a, dans son vertige de « chef d’orchestre », négligé le fil à plomb, la règle et le compas. Il lui manque la patience d’un Maurice Lobre, autre dévot des vieilles pierres de Versailles et de Chartres, et la naïveté des Flamands qui rendaient au naturel les nefs austères de leurs temples.
Helleu se fiait trop à son « goût ». Sous son pinceau, les tons rapprochés, malaxés sur la palette, se neutralisent. Un industriel avait songé à lui offrir la direction de sa fabrique de tissus précieux, de papiers de tenture; car Helleu devançait ces peintres d'aujourd'hui. Braque notamment, dont les récentes natures mortes sont de ravissants échantillonnages, d'un goût exquis, comme ces vitrines où s'organisent des symphonies de mouchoirs, d'écharpes et de gants.
Degas, inexorable pour les arrivistes, disait à Turi deux : « Vous pensez trop à votre notice nécrologique. » Helleu, on Ta vu, doutait de son œuvre peinte, si bien qu'il ne la vendait à aucun marchand; mais la cote qu'obtenaient ses portraits de jolies femmes, résultat palpable dont il s'amusait, pour la stabiliser, il lui eût fallu plus de rouerie; exiger, sans faiblir, les prix paradoxaux qu'obtenaient les Boldini, les Sargent, les Zuloaga, les Laszlo et tous les portraitistes britanniques; prendre un imprésario, puisqu'un peintre doit se comporter comme un comédien en tournée. Au contraire, il laissait, sceptiquement, les petits brocanteurs de l'estampe galvauder ses croquis, qu'ils ramassaient chez lui, emportaient par douzaines, et se souciait peu de savoir où cela irait ensuite, pouvu qu'on l'en débarrassât. Un bas marché s'encombra de chiffons de papier, balafrés de sanguine et de craie. Certes, il savait ce que c'était que le dessin, mais restait conscient de n'avoir ni la science, ni la démoniaque virtuosité de Boldini. Ses masques d'hommes à la pointe sèche, le Whistler, le Concourt, — une perle dans du coton, mot de Jeanne Forain — et le Montesquieu à la moustache cirée, pièces classées dans les cabinets
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d'estampes, sont de banales physionomies, arrondies comme des fioritures de calligraphe. L'admirateur de Watteau et d'Ingres ne pouvait se faire illusion.
A sa mort, des notes brèves parurent, comme s'il se fût agi d'une de ces notabilités qu'on cite dans les comptes rendus des courses. Les chaisières de l'avenue du Bois appelaient Helleu par son nom. Toujours dehors le matin — l'hiver dernier encore — il rentrait chez lui, aux environs de la porte Dauphine, travailler, pour sa propre délectation. Peu d'amis, parmi les plus anciens, se vanteront d’avoir reçu son hospitalité. Affectueux, fidèle, il l'était, mais de loin. Ravi de vous rencontrer dehors, à l'hôtel Drouot, au Louvre, il n'allait plus chez personne et ne vous engageait pas à venir voir l'homme d'intérieur, père de famille, bon bourgeois, couchetôt, lecteur du Figaro et du Temps, échappé de ce monde qui l'avait accaparé. Vers la cinquantaine, l'horreur de vieillir l'inclinait à la retraite, quoiqu’il gardât sa fièvre de chasseur, à l'affûtdes jolies femmes, son amour des bibelots, des meubles rares et des bateaux. Comment se fût-il résigné, sans restriction mentale, à n'avoir plus que sa position d'ex-ténor, porteur de besicles? On n'imagine pas les grands séducteurs « barbons », comme il m'écrivait en être devenu un.
Jusqu'en mars dernier, quand on dut le transporter
en hâte à la maison d'opération d'où il ne reviendrait! pas, méconnu, plus qu'oublié, il peignait encore de ' violentes et voluptueuses études de fleurs, empâtées, j des natures mortes fort jolies d'exécution. Mais qui | donc aujourd'hui saurait que c'était de la bonne peinture? Il déduisait de ses méditations chagrines
— était-ce une coquetterie de s'en ouvrir à nous?
— que ses recherches n'intéressaient plus que luimême, et un nombre infime de « retardataires ». L'accueil fait à son dernier envoi en Amérique, organisé par son ami Wildenstein, ayant prouvé l'ingratitude des belles de New^-York dont il avait été l'idole, marquait l’heure des adieux au public. On s’étonne qu'il ait ensuite consenti à exposer en Angleterre ses marines inédites^, quoique, on nous l'assure, la Société nationale devait lui accorder une salle en 1928 pour une rétrospective de son œuvre. Espérait-il que la faveur qu'on lui avait si tôt reprise lui serait rendue, au moins par des détracteurs trop oublieux de leur ancienne admiration pour lui? Boldini l'avait renié, et il ne se consolait pas d'une brouille sans motif avec le grin-
1. Cette exposition eut lieu à Londres, chez Brown et Philipps, le printemps qui suivit sa mort, et fut passée sous silence par toute la critique, quoique organisée par l’ancien directeur du Times. Elle comportait la série des Régates de Gowes, que Claude Monet considérait d’une grande importance dans l’évolution de l’impressionnisme.
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cheux. « Si j’ai tôt trop fait ce qu on appel le des images pour magazines, même pour catalogues américains », m’écrivait-il en 1926, « j’ai inventé ce genre de silhouettes que Van Dongen, Marie Laurencin, Driant, ont repris après moi; toute la peinture moderne est de l’image pour la reproduction. Vous verrez que j’ai fait tout de même de la pas mauvaise couleur, mon cher. Si je ne me mets pas le doigt dans l’œil, on le saura plus tard. »
Après ces journées de travail forcené, d’élan vers la vie qui l’excitait « plus qu’à vingt ans », il allait jusqu’à la porte Dauphine prendre les journaux du soir. La brise, au crépuscule, devait lui apporter une odeur de cimetière, en passant sur les arbres du Bois démocratisé, sans Odette, sans Charles Swann, sans Oriane, ni Charlus. Ses modèles n’étaient qu’un mirage, comme tout un Paris, tout un passé auxquels le génie de Marcel Proust avait donné une réalité supérieure, un visage immortel... Pastels décolorés, pastels gris de poussière, que restait-il déjà de cette Anne de Béchevet aux lèvres jadis lilas, relique qu’Helleu gardait auprès de lui?
Helleu m entretient d’une centaine de croquis faits dans un séjour à Boishoudran, de la comtesse Greffulhe. (Journal des Concourt.)
Que reste-t-il de ces portraits, de ces yeux impérissables dont Montesquieu chanta la fascination?
Ces toiles fameuses, le biographe de notre peintre! tâche de les recréer dans son iconographie des: Belles de Helleu, mais l’écriture artiste de Montes-’ quiou date comme ses Chauves-Souris et ses Hortensias bleus.
Ce sera sous C aspect de blancs cygnes qu’y apparaîtront et joueront^ alors, leur rôle prédominant, les trois pastels dès longtemps accomplis d’après l’adorable modèle. Je revois encore le premier, ébauché dans une furia de bon augure. C’est le soir, à la lumière des bougies dont les flammes inégales palpitent comme ces papillons que chérit Helleu, au-dessus des appliques de Gouthières. Une pierre de lune, au buste de la Dame de beauté, semble un de ces insectes de feu, attiré par les feux du corsage. H autres papillons, obscurs etrayonnants, sont ces vastes prunelles que nul point lumineux ne paillette, mais qui semblent des étoiles ténébreuses.
Or, ceci n’est qu’une vaste ébauche. Plus important, plus capital, plus scénique, le deuxième pastel, exécuté dans le même décor, mais avec plus de sûreté et d’allure. Dans l’aynbiance dorée et grise du salon Louis XV tout papillotant de lustres, la blanche personne, debout, s’évente d’un blanc éventail géant que l’on prendrait pour yne aile. Sous la fumée des cheveux frisés haut, les yeux
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presque durs dans leur regard ensemble pénétrant et profond, seule note foncée de ce tableau, dilatent leurs pupilles nocturnes. Et l'on pourrait inscrire, au-dessous de ce portrait, le dernier vers du sonnet inspiré par le modèle :
Beau lis qui regardez avec vos pistils noirs !
Le troisième pastel est né d’une esquisse que j’ai sous les yeux et qiiil a développée. Appuyée, incurvée, au bord d’un guéridon Empire, dont certains cygnes de bronze sont le mythologique ornement, 7}! est-ce pas un cygne féminin que cette silhouette de jeune Muse inspectant, au pourtour du meuble précieux, la silhouette ciselée de l’oiseau de Léda, en 7ine attitude de grâce toute fraternelle?
Ces afféteries détestables se perdent dans le lointain, comme les fêtes du Pavillon des Muses, du Pavillon rose où le « Chef des odeurs suaves », d^Artagnan réincarné en un esthète, donnait des festivals en l’honneur de Sarah Bernhardt, de Madeleine Lemaire, devant des panneaux de Helleu dont il faisait le boniment.
Au premier volume du Temps retrouvé , Proust a dû songer à la vieillesse de son ami Helleu .
J’avais pu étudier son œuvre à un point en quelque sorte absolu. Mais lui, surtout au fur et à
mesure qu'ait vieillissait^ la reliait superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles^ et après s'être ainsi, par l’ alchimie des impressions, transformée chez lui en œuvres d’art, lui avait donné son public, ses spectateurs. De plus en plus enclin à croire matériellement quune part notable de la beauté réside dans les choses, ainsi que pour commencer, il avait adoré en Elstir, le type de la beauté un peu lourde qu’il avait poursuivie, caressée dans des peintures, des tapisseries, il voyait disparaître avec M. Verdurin un des derniers vestiges du cadre social, du cadre périssable, aussi vite caduc que les modes vestimentaires elles-mêmes qui en font partie, qui soutient un art, certifie son authenticité, comme la Révolution en détruisant les élégances du XVIID siècle aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes, ou affliger Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette; mais surtout en M. Verdurin il voyait disparaître les yeux, le cerveau qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, où cette peinture, à l’état de souvenir aimé, résidait en quelque sorte. Sans doute des jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais une autre peinture, et qui ré avaient pas connu Swann, comme M. Verdurin, ^eçu des leçons de goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet, leur permettant de juger Elstir
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avec justice. Aussi celui-ci se sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin, avec lequel il était pourtant brouillé depuis tant d’années., et ce fut pour lui comme un peu de la beauté de son œuvre qui s’éclipsait avec un peu de ce qui existait dans l’univers de conscience de cette beauté.
Mon sévère et ironique camarade d’autrefois, de quoi avait-il joui davantage : de ses triomphes, ou de sa vie cachée ? Quelques jours après avoir appris, par hasard, sa maladie tenue encore secrète, et sa mort dans une clinique, on téléphonait de chez moi afin de connaître le jour de l’enterrement; un domestique répondit : « Mais l’enterrement est fait! Selon la volonté de Monsieur, il n’y a eu que la plus triste intimité. »
VAN GOGH
Nous avons lu, d'abord, pour situer notre artiste, l'exacte et significative Biographie d\in héros, par M. Paul Colin (F. Rieder, Maîtres de V Art moderne). Nous confondions un peu les dates, ne nous rappelions plus la longueur du chemin de croix parcouru par Van Gogh; ses stations dans le Borinage, sa crise de mysticisme, son apostolat tolstoïen ; misères romantiques à la Chatterton, amours lamentables, violentes querelles avec ses parents. Le pasteur, son père, maudit l’insensé. Dix ans de perdus pour la peinture. Si bien que le peu que nous ayons vu et su de l'artiste, vers la fin de sa vie, coïncide avec les premiers succès de plusieurs de ses cadets que nous croyions avoir été ses contemporains. Gauguin le découvre, l'encourage. Auparavant, ç’avait été l'apprentissage, dans le commerce des tableaux, où