‹ Propos de peintre (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · L’Art Vivant, juillet · texte numérisé non relu

L’Art Vivant, juillet

le fit entrer son frère Théo qui fut longtemps vendeur chez Goupil, à Paris, Vincent s’éduque dans les autres galeries Goupil, à Amsterdam, puis à Londres, où les œuvres de Jozef Israëls, de Mauve, de Maris, d’Alfred Stevens, de Théodore Rousseau’ de Millet et autres paysagistes de Fontainebleau’ sont le gros fonds de commerce. A Millet il restera fidèle.

Ne se fût-iJ pas donné la mort, n'eùt-il pas rencontre Si^fi^nac et Gauguin, il aurait sans doute fait de la peinture néo-réaliste ou symboliste, comme on la concevait en Belgique au temps du poète de Bruges- ta- Morte, Rodenbach, de Fernand Knopff, des salons de la Libre Esthétique. Non encore salué grand peintre belge, James Ensor, le maître d Ostende, brossait allègrement des toiles très variées. Entre James et Vincent, les analogies sont évidentes. Nous nous demandions lequel avait influencé l’autre. Mais peu nous cbaut : l’existence « héroïque » de Van Gogh aurait été un poème étonnant à elle seule, et qui niera que son œuvre lui doive une part de son prestige ?

Mais évitons un malentendu primordial. Quand nous discutons une aquarelle de William Blake, nous songeons à la poésie. Quand un jeune écrivain,’ tout pantelant, me soumet parmi ses trésors une composition de Chirico, ou des dessins de fou, nous

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demandons-nous si ces ouvrages stimulants sont d'un peintre? G. de Ghirico nous prend par d'autres moyens que ne fait le Matisse du Bocal de poissons 7'oiiges. Une femme est couchée dans un carrefour à l’interseclion de deux rues bâties de palais italiens sans fenêtres, sinistres, muettes ; sous un ciel bleu de Prusse, la lune magnifie de ses rayons la statuette en plâtre que Ghirico lui immole. Est-ce un sujet de pendule en albâtre? Est-ce un antique du Louvre? G'est une apparition de cauchemar. Mais si le meme Ghirico modèle trois pommes devant des triangles fleuris, conventionnels accessoires du cubisme, alors, adieu la poésie, et nous nous récrions, parce que sa nature morte est faible. Pourquoi, alors que Van Gogh est un imaginatif, voudrait-on nous 1 imposer comme grand peintre?

Il est des cultes dont on ne peut entreprendre la critique avec trop de tact, tant que leurs rites sont acceptés passivement. Gertains artistes, soit par leur génie, soit qu'ils bénéficient des circonstances où ils sont apparus comme des initiateurs, prennent une place qu'ils n’eussent point occupée quelques ans plus tôt ou plus tard. Nous avons toujours besoin d'un saint de plus, mais certaines époques sont davantage propices à la canonisation ; alors, il en est fait un grand nombre. Nous sommes dans une ère de générosité à l’égard des peintres, et ceux-ci se

portent avec d’autant plus de désinvolture comme candidats à la béatification. Une fois le décret prononcé par le Sacré Collège, des ans se suivent durant lesquels le sanctuaire de Télu se pare de fleurs, des attributs du fanatisme. Un jour vient, cependant, où Ton se demande si le Bienheureux invoqué méritait tant d’ex-voto et de cierges.

Si téméraire que ce soit de l’avancer, nous croyons que Van Gogh — ou du moins sa peinture, car l’homme restera un personnage légendaire bien curieux — perdra peu à peu de son importance ; rares sont les morceaux de cette œuvre si sincère, et qui eut tant de répercussions, qui resteront tout à fait dignes qu’on les admire comme d’un moitre^ parmi les peintres qui profitèrent de Cézanne et des impressionnistes. Le non-professionnel qui croit discerner dans les toiles de Van Gogh « de la peinture », nous le soupçonnons d’insincérité, de snobisme quand, ensuite, il s’extasie devant des Cézanne, des Manet, des Renoir, des Henri Rousseau, et loue avec intrépidité Derain, Picasso, Matisse, Utrillo, Vlaminck : tous techniciens qui, même s’ils bousillent leur (( numéro », restent peintres. L’amateur n’est sensible qu’à la valeur marchande : or, tels, entre les héros de la renaissance picturale en France, furent sous-estimés; tels autres sont surestimés. Van Gogh nous semble être de ces derniers, avec Lautrec

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et Gauguin, puisque leurs ouvrages sont plus cotés que ceux de Corot. Une ballerine, par Schall, a autant d'adorateurs qu'un nu de Boucher, parmi les collectionneurs !

Le matin que j'allai à la rétrospective de Van Gogh, les journaux publiaient le discours de Valéry pour sa réception sous la coupole académique. Assis au centre de la salle, avec un jeune littérateur de mes amis, j'attirai son attention sur le récit de la seule visite qu'avait faite Paul Valéry à Anatole France, ce sceptique par excellence, érudit, mais (( gobeur », vieillard lascif et paresseux. Je lus ceci : La crédulité^ pensai-je, n'est pas difficile. Elle consiste à ne pas l’être. Il lui suffit d'être ravie. Elle s’emporte dans les impressions, les enchantements, et toute dans l’instant même, elle appelle la surjjrise, le prodige, l'excès, la merveille et la nouveauté. Mais un temps vient, quoiqu'il ne vienne pas pour tout le monde, que l’état plus délié des esprits leur suggère d'être exigeants. De même que les doctrines et les philosophies qui se proposent sans preuves trouvent dans la suite des temps plus de mal à se faire croire et suscitent plus d’objections, tellement qu'à la fin on ne retienne plus pour vrai que ce qui est vérifiable ; ainsi va-t-il dans l’ordre des arts... D'autres couplets de la harangue seraient à signaler pour les rapports étroits

qu’ils ont avec l’attitude actuelle de l’opinion des amateurs vis-à-vis des gloires consacrées de la peinture moderne. Mon compagnon s’amusait à se figurer les trois quarts de l’auditoire très choisi, applaudissant dans l’hémicycle de l’Institut les phrases savantes de Valéry sans les comprendre, à cause qu’il rétablit les mots dans leur sens original.

Mon compagnon affectait un malin plaisir à considérer la mine pleine de componction des fanatiques de Van Gogh, à ouïr les paroles orthodoxes de groupes de gens sidérés par ces clairs « à plats », par ce « cloisonnage » simplifié, lesquels, tout de même, ne sont point un substitut de ce que Berenson appelle « valeurs tactiles ». La suppressiorndu clairobscur — suprême difficulté technique — est un fait accompli; la disparition des mystérieux moyens employés par les maîtres a transformé, sans doute à .out jamais, la vision des peintres et de leur clientèle. Les (( connaisseurs » n’en sont que plus affirmatifs, péremptoires, hautains, quand ils se prononcent pour ou contre un tableau. « C’est si sérieux l Quels noirs ! Plus solide qu’un Chardin I » s’écriait un monsieur porteur d’une V. R. F. et d’un rouleau de musique, devant les Croquenots de Van Gogh. Cette nature morte, sans noirs, d’un éclairage vulgaire, doit néanmoins agir par quelque [adjuvant qu’il importerait d’analyser. Et pourtant, qu’est-ce qu’une nature

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morte représentant des vieux souliers, en vrac sur le plancher d'un couloir de garni, si elle n'est point un morceau étourdissant de maîtrise ? Un poulet, de Soutine, est plus de la peinture que ces chaussures dramatisées.

Mais prenons-y garde, « maîtrise » ayant perdu son sens, comme les mots que restaure Valéry, une multitude d'associations imprévisibles naissent dans des cerveaux pour lesquels un tableau est une sorte de bouton qui déclenche un lyrisme d'époque, comme le commutateur nous donne la lumière électrique. Pour nous aussi, certes! mais à condition que le tableau en soit un véritable; tandis que le déclenchement chez la plupart des gens se fait à propos des objets les plus saugrenus. On pourrait sans fin disserter sans établir ce à quoi est due la puissance de suggestion d'une œuvre plastique. Une médiocre peut-elle, autant qu'une œuvre excellente, émouvoir des esprits cultivés? Où commence l'élément littérature, depuis que la plastique est toute pénétrée d'intellectualisme, pour quatre-vingtdix-neuf sur cent de ceux qui croient jouir de la peinture? Mais le plus paradoxal n'est-il pas que tout ayant été essayé pour nous surprendre et toucher nos âmes par l'appel aux sens, un peuple riche d'un magnifique passé, qui se dit le plus civilisé, raisonnable, et très sceptique, ne distingue plus l'expres-

sion de Y expressionnisme , qui en est le simulacre? Van Gogh, pieux enfant du Nord, transplanté à Paris, se débrailla, parla, il y a trente ans, un dialecte pictural, aussi desserré que le jargon des garagistes. La guerre nous aura habitués au lexique petit nègre.

Nous aimons le nouveau; mais il n'y a plus, hélas, de surprise pour nous, dans les œuvres de Van Gogh. Elles vieillissent assez mal; sous leur croûte et dans leurs sillons qui s’encrassent, dépérit une chair pauvre, jadis habilement maquillée, un squelette rudimentaire. Nous reconnaissons ici et là les attraits qu’elles eurent en leur avril, mais prévoyons avec tristesse les duègnes qu’elles vont devenir. Puisqu’elles sont classées objets de haut prix, nous ne ferons de tort à personne en sonnant l’alerte, hormis à nous, l’impudent qui les dénonçons vides de cela même qui constitue un bon tableau. De l’illustration, du décor? Que vaut la forme? Où est la couleur ? Estce « de la peinture », ce travail imité des laqueurs de Coromandel, ces tons vulgaires dans la violence autant que dans la fadeur? Banalité des visages quand ils ne sont pas de la charge, convention du dessin, manque d’expression, d’invention de «coupe ». La fameuse Pieta n’ani pathétique, ni tendresse, ni humanité, ni spiritualité, ni cocasserie. Si un artiste s’attaque à un tel sujet, qui a été traité par les plus grands, encore faut-il qu’il ne nous fasse point souvenir de détes-

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tables images pour livre de messe. De quelles vertus peut — oh ! qu^on nous l’apprenne ! — se réclamer ce morceau, sinon d'une ■< visibilité » de touche bien agaçante, de bleus et de jaunes de faïencerie? La plupart des personnages, des paysages, sont stylisés et enluminés comme les anciennes affiches de la Compagnie du P.-L.-M. : L’hiver sur laRiviera^ la Belle Arlésienne. Van Gogh peint-il des roses, il reste entre Louise Breslau et Rochegrosse pour l’interprétation de la fleur et du feuillage, mais il cerne d’un fil de fer les contours, comme l’illustrateur des Quatre fils Aymon fait dans ses planches pour éditions de bibliophile. Van Gogh « concurrencie » la défunte « barbotine », le verre de Gallé et la marqueterie de Nancy. Cette matière est à la peinture ce qu’est le macramé de naguère à la belle guipure. Les bonheurs d’harmonie (tels, les Tournesols de la Tate Gallery) ne dépassent pas la moyenne des arrangements en maint papier de tenture modemstyle. Quelquefoi's un site romantique, ou un lieu jusqu’à lui réputé peu pictural, inspire Van Gogh ; Arles, les Aliscamps, une salle d’hôpital, un bouge. La vibration de la lumière, le bariolage amusant d’une foule méridionale nous font alors oublier un peu que la toile est « creuse ». Peinture maigre, malgré les empâtements, toujours l’est un tableau de Van Gogh.

Nous avons donc revu son portrait (pas celui à la mentonnière) et le Portrait du zouave, avec ses vilains brillants sur la paupière, ses cernures d’élève décorateur qui masque ainsi l’hésitation de la main. Il paraît que ce zouave n’est pas le bon, que l’autre est sublime. Nous avons une fois de plus contemplé les Iris (100.000 francs le centimètre carré), sans pouvoir plus qu’hier ni qu’ avant-hier écarter de nous le souvenir d’un Hector Guimard, d’un Quost gourmé qui composerait un modèle de tapisserie pour Au fil de la Vierge, ouvrages de dames ». Les verts modern-style sont opaques, sans modulations ; les iris? d’un lilas de boîte à bonbons pour (( A la Marquise de Sévigné ». Il est fort pertinent que ces coloriages bon marché plaisent au naïves jeunes générations de mondains qui viennent, à l’appel des clairons d’avant-garde, s’instruire à l’école de Van Gogh, avant de monter au second étage où les pastels de la comtesse de Noailles les sollicitent ^

Elie Faure, par jeu d’esprit, vient de donner une reproduction de la Chaise de paille, par le Fliegende Hollânder de Provence, à côté d’un merveilleux exemple d’architecture navale. Pourquoi des gamins incultes ne seraient-ils point dupés, si un

1. Ces pastels étaient exposés, au mênae moment, chez MM. Bernheim jeunes.

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Élie Faure, puissant cerveau de savant, sans cesse méditant sur les problèmes les plus ardus de la philosophie, n’est pas encore revenu de ses mysticismes d’adolescent?

Il me souvient de la figure de Van Gogh. Il était d’une couleur ravissante, vert et rose — vous connaissez ses portraits. — La mentonnière, la blessure au rasoir, la folie, toute son histoire, et ses lettres ajoutaient un pathétique qui chavira nos cœur, à ce qu’avait de piquant, en sa fleur, sa peinture martelée, hachée et vivace. Qu’elle semblait affriolante chez le père Tanguy ! Mais trop tôt, l’on nous avait montré deux « japonaiseries » qui nous sont resservies en 1927 : chromos simplement innommables, comme une couverture de catalogue d’une spécialité de meubles en bambou. Tout artiste, parfois^ rate; mais il est des fautes qu’il n’est pas permis de commettre, si l’on a du génie. M. Colin écrit de Van Gogh : « Fils de roi y aurait dit Gobineau » Mazette ! Et l’auteur de « la fameuse Cour de prison de la collection Mourousoff, la toile la plus hallucinante qu’un peintre ait jamais signée. »

Hallucinante? Mais les photographies des enfants du tsar Nicolas, les cheveux rasés, prises par le précepteur des grands-ducs avant leur meurtre, donnent le frisspn au monsieur qui feuillette Y Illustration ç\\o,7. le barbier. Les galériens du fdm Ben Hur nous ont

empêché de dormir. Un quelconque instantané a la même magie, mais non un mauvais dessin d’artiste. Le Van Gogh de l’éditeur Rieder comporte des héliogravures excellentes d’après 45 chefs-d’œuvre du Fils de Roi. Nous vous recommandons ces machines-là, privées de leur couleur : le frottaillis, l’égratigné du genre Raffaelli, le dessin, style Assiette au Beurre. Voyez le schéma de la Ronde des prisoîiniers. Alors, qu’admirez-vous en Daumier, en Delacroix? Pourquoi Israëls serait-il un artiste très ?noyen, si Van Gogh est de race royale? Ce sont deux Néerlandais, dont le plus jeune prit la rage, d’une morsure faite chez nous par un molosse de notre noble chenil.

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