PAUL GAUGUIN ET CHARLES MORICE, INITIATEURS
Puisque ces deux hommes n’ont pas encore de statues pour rappeler au passant qu’ils furent aussi importants que M. Lumière, l’inventeur du cinéma, nous ne saurions témoigner assez de gratitude à l’éditeur qui publie enfin le Paul Gauguin, de
Vivante, expressive, humaine, elle l’est. Mais belle ? Il ne nous semble pas qu'il y ait impertinence à dire que, quoi qu’on en ait, nous nous trouvons là en face de productions de races peu évoluées 11 est en train de se former, d’après ce grotesque, ce caricatural, ce fantastique nègre, une sorte d’académisme qui finira par être aussi plat que la tradition gréco-latine transmise par l’Ecole des beaux-arts.
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Charles Morice. Ce magnifique ouvrage, avec ses reproductions en noir ou en couleurs et son texte si bien imprimé, commentant des planches d’un rendu très exact, tout amateur le consultera avec fruit, à l’occasion de maintes « manifestations artistiques » de ce que Charles Morice fut l’un des premiers à appeler r Avant-garde .
Je propose ces deux dates à retenir :
1® La préface manifeste de Charles Morice au catalogue de l’exposition Gauguin (trois ans après sa mort, en 1906). « Les admirateurs renseignés, fort tranquilles quant à V avenir, se demandaient avec curiosité si le public de la minute était prêt à comprendre . On trouvera dans les pages que voici le retentissement de cette anxiété ; elle s'exprime jusque dans la précaution que f avais cru devoir prendre, d'abriter du nom de Carrière celui de Gauguin... Gauguin, ajoute Charles Morice, inaugurait le Lendemain de l’impressionnisme, trop tôt. C’est de cela qu’on eut horreur, c est cela qui ne peut plaire ni aux amateurs, ni aux femmes, ni aux sous-secrétaires d’État. Cela, qu’est-ce donc ? Ce livre est écrit pour répondre à cette question. » 2° Les sous-secrétaires d’Etat comprennent. Carrière est mort : il n’est plus compris, on l’oublie. Le Salon des Indépendants de février 1920, après vingt autres salons et salonnets, répond aussi à la ques-
tion de Charles Morice : « Gela, qu^est-ce donc ? » Eh bien ! ne serait-ce pas un mal qui se déclai’a vers 1893, au retour de Gauguin de Tahiti, et qui se développe encore : Y éréthisme esthétique? L'art passe du plan intellectuel à celui de la tératologie.
Regardons dans le livre de Charles Morice les portraits de Paul Gauguin par lui -même, genre « vieux chef-d'œuvre » ; d'abord un portrait peint à 1 huile, la palette à la main ; plus loin, un profil dessiné sur une feuille maculée, maquillée, et qui fait encore plus « la blague » du chef-d'œuvre. Ce crayon est, d'ailleurs, d'un beau caractère léonardesque.
Voici qu’apparaît le « dessin de maître » fait à volonté. Il faudrait écrire tout un livre sur l’histoire du « dessin de maître » tel que l'enseigna Alphonse Legros à la Slade School de Londres. Ce dessin accentué, stylisé et inspiré surtout des Italiens de la Renaissance, ce pastiche, de bon ton dans maints ateliers britanniques, allait remplacer l’ancienne for- j mule académique bâtarde, à la française, que Gustave Moreau bannirait de sa classe à l'École des beauxarts, où étaient venues s'instruire des générations d'élèves de toutes nationalités. Le style genre « des-
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sm-de-maître », il faudrait avoir le loisir d’en analyser les multiples expressions, depuis les études de draperies antiques de Degas, les détestables dessins de Moreau, les sanguines de Puvis de Chavannes et de Paul Baudry, jusqu’au néo-classicisme de M. Lhote et de M. André Favorv, en s’arrêtant d’abord à Gauguin, à l’école de Pont- Aven, et à tous les cézannisants. Le retour au « style » pouvait être fructueux pour de fortes natures d’artistes ; pour d’autres, il n’était qu’une affectation et une préciosité.
Les auto-portraits de Gauguin me le font revoir tel que le décrit Armand Seguin : « Ce bonnet d’as~ trakan, cette énorme houppelande bleu foncé que maintenaient des ciselures précieuses, et sous lesquels il apparaissait aux Parisiens un Magyar somptueux et gigantesque, un Rembrandt de 16S5, lorsqu’il allait lentement, gravement, s’appuyant de sa main gantée de blanc, cerclée d’argent, sur la canne qu’il avait décorée. »
Entre Bruant, et tant d’excentriques notabilités <( chatnoiresques » auxquelles l’apparentait la singularité voulue de sa mise et de son maintien, tel se présentait à nous cet initiateur de l’exotisme pictural.
Qui sait encore ce que le simple mot Papou faisait alors couler de frais, d’agréable, le long de
i2 PROPOS DE PEINTRE î
notre épine dorsale '? Depuis lors, les noms Rim-^ baud-Gauguin ont été conjugués. |
Noms prestigieux ! Mais il y am’ait une auguste! généalogie à établir : de Baudelaire naquirent Rimbaud, puis Laforgue; du Bateau ivre, à'Illuminalions, (ÏUne saison en enfer u2iC{\ÛTeni Connaissance' de l'Est, Nourritures terrestres.., \
Iles Océaniques, palétuviers, cocotiers et ta-; touage... Grand style biblique.
Les oiseaux sont des nombres,
L'algèbre est dans les arbres ^
La recherche du grand style biblique et légen-, daire, Charles Morice la signale dans les notes et les lettres de Gauguin. Ce sera toute une esthétique^ et une littérature. Écoutons la marche des Rois ' mages vers Tétolle. Le cortège est disparate et mêlé : . princes et esclaves, dans des roulottes de cirque . décorées avec la palette de Cézanne. Le bagage'^ comporte mille attractions : malabaraises, la trapéziste mulâtresse de Degas, la négresse d’Olympia, des damnées baudelairiennes, des aimées du > bain turc d’Ingres. Affiches et programmes : Invita- ' tion au voyage, steamers pour les Villes tentacu- ' laires, les pays du Formidable, le Jardin des Supplices, ou pour la Bretagne des Pardons et des cal- ,