Louis Aragon
GAUGUIN
vaires gothiques d'imagerie populaire. Il y a encore un stock de masques nègres rapportés par un officier de marine, grand pianiste dans le privé; et des catalogues i 1 lustrés de la flore des tropiques, d'où naissent comme d’un chou Bilitis et Rarahu. Pendant que se déroule la procession, Péladan psalmodie, Papus consulte le tarot ; Eric Satie, clown cabriolant, comme il l'a A)uverte, ferme la marche avec la fanfare de la Rose-Croix de M. le comte Antoine de la Rochefoucauld.
Jean Dolent écrit : « Paul Gauguin parlait de tout avec assurance ; il parlait un peu bas de ce qiiil entendait mal^ disant n^ avoir pas « de lettres », attendant peut-être de nous une objection que notre imparfaite éducation et aussi notre malice lui laissaient parfois attendre assez longtemps. »
En exergue, le livre de Charles Morice pourrait porter ces lignes de M. Middleton Murrv, de V Athae-neum (20 février 1920), Critical inter est.
«... Toute notre attention se concentre.^ aujourd'hui, sur /’oRiGiNALiTÉ, sur ce qui semble différent d'autre chose [à part) et il semble que la dernière pensée qui vienne à un esprit contemporain c^est d’ examiner si la différence, le caractère ^io/i(uNiQüENESs) Ont unc valeur intrinsèque... »
Ou encore : « La tête de nos « génies » s'affaisse sous le poids des lauriers, avant que ces jeunes
PROPOS de PELNTRE
créatures aient appris à se tenir droit sur leurs 'jambes. »
Mirbeau, qui devait par un article célèbre imposer r « uniqueness » de Gauguin aux lecteurs du Figaro, hésitait à « fixer en notes brèves et rapides la signification de l’art si compliqué et si primitif, si clair , et si divin, si barbare et si raffiné de Gauguin ». J’estime que le genre préface dithyrambique qui-, nous empoisonne encore fut instauré par Tanteur du Jardin des Supplices. Et je distingue plus nettement, si je vais au Louvre, quel pont a jeté Gauguin entre les classiques et les peintres modernes dits d' avantgarde, créant un malentendu qui ne fera désormais que s’aggraver, sur le sens de la plupart des mots employés dans le langage d’atelier, tels que : forme, dessin, composition, style, etc...
L’esthétique à laquelle le nom de Gauguin s’attachera désormais allait constituer un nouveau critère et une référence pour toute une école, avec le néoimpressionnisme.
Le Paul Gauguin, que raconte Charles Morice, après avoir vu ce peintre comme il voyait l’univers, est le père spirituel des nouveaux peintres du Salon d’Hiver. Bien plus que Cézanne, le Saint-Esprit
&AUGÜIN
c'est Gauguin, dont Tinfluence a peu à peu transformé la peinture européenne, ou plus exactement son aspect linéaire et décoratif. Il a presque créé une esthétique. Paul Gauguin est donc une figure essentielle de la fin du xix® siècle. On s'apercevrait vite, en lisant le livre de Charles Morice, que c’est à cet artiste français, plus qu’à ceux de Munich, qu’est due une bonne part de ces modes dont nous sommes lassés, mais qui furent si impérieuses.
Gauguin, d’une voix un peu rauque, disait : « U art 'primitif procède de l’esprit et emploie la nature. L’art soi-disant raffiné procède de la sensualité et sert la nature. La nature est la servante du premier et la maîtresse du second. Mais la servante ne peut oublier son origine ^ elle avilit l’artiste en se laissant adorer par lui. C’est ainsi que nous sommes tombés dans ï abominable erreur du naturalisme... »
« ... La vérité, c’ est l’ art cérébral pur , c’est l’art primitif, — le plus savant de tous, — c’est l’ Égypte. Là est le principe. Dans notre misère actuelle, il ny a de salut possible que peur le retour raisonné et franc au principe... »,etc. Ainsi à cette époque-là, certains artistes considéraient que l'art était en péril et cherchaient le moyen de le sauver par un retour en arrière.
Charles Morice entendait l'étrange boyard-marin
dire ces choses, et il « écoutait, ravi, cette parole ^ qui s'harmonisait avec sa propre pensée et V éclairait
Une des premières étapes de ce « retour rai- ; sonné » allait être le symbolisme en art.
Le livre, dévotement écrit par ce mystique Morice, me rappelle la grande exposition que fit en 1893 Gau- ^ guin, après son premier retour de Tahiti. J’avoue que je fus très remué par cette vaste galerie où flambait aux murs sa vision peinte . Il était presque toujours présent, pour écouter les réflexions du public. Mo-, rice dit : « Bientôt, il n'eiU plus de doute : on ne comprenait pas. »
Or, comment souscrirais-je à cette affirmation de myope lyrique, quand, autour de moi, c était un concert d’éloges, que menaient Degas avec Pissarro et à peu près tous les meilleurs artistes dont l’encoura-, gement aurait dû compter pour Gauguin? Les couronnes de lauriers commençaient de pleuvoir sur la tête des peintres...
La copie de VOlympia, par Gauguin, que possédait Degas, m’a toujours paruétablir, avec une extraordinaire puissance historique, le point où la peinture moderne cessait de prolonger la tradition française du tableau.
En feuilletant le Gauguin de chez Floury, avec ses estampes si bien choisies : cette Femme à la mei
GAUGUIN
avec ses vagues stylisées ; l’eau-forte de Mallarmé, stylisée en figure de vitrail ; les Tahitiennes, sur tapis violet; le ^oTir^ïi àe Mademoiselle Chuffeneckei\ etc. ; ma conviction s’affermit qu’en ces divers ouvrages apparaît l’écriture fabriquée des post-impressionnistes néo classiques. Gommel’ondisaitalors, cette manière ne me semblait point authentique. L’écriture naturelle de Gauguin était assez banale.
Mais, l’art pour littérateurs, qu’est-ce donc? L’art du grand Frédéric Watts, peut-être, comme l’art du gnome Odilon Redon certainement; comme l’art de Gustave Moreau, de M. Piot, de M. Point, de charmants, comme d exécrables artistes du Salon d’ Automne et des autres Salons, jusqu’à M. Matisse qui, pour les jeunes, est, avec Derain, le plus grand peintre français depuis que Renoir est mort... Pour la forme et pour la couleur, le seul critérium, la seule référence de quelque autorité dont les critiques puissent se servir en jugeant les ouvrages récents, c’est l’art de Gauguin et de Van Gogh, puisque Cézanne est déjà délaissé... ou inaccessible aux imitateurs. Néanmoins, aux Indépendants, le nom de Cézanne flambait comme celui d’une victoire inscrit en or sur un pont ; Cézanne et Gauguin ont créé un maniérisme moderne qui s’impose aujourd’hui à la foule ignare, comme aux lettrés dont ils ont déformé la sensibilité.
Augustus John a dans son studio un livre que l^on • a publié sur Van Gogh et dont la couverture repro-| duit une mère et son enfant, croquis très connu de^ Vincent; comme je demandais à Mr. John, le grandi dessinateur, pourquoi il admirait tant ce dessin, iG me dit : a No drawing, but feeling ». « Ce n est pas^ du dessin, mais du sentiment. » En effet. Mais alors,' et depuis lors, tout a pu être appelé « feeling, » et l’abus de ce « sentiment », de la « sensibilité », nous ramène aux époques du préraphaélitisme. : Gauguin est un préraphaélite franco-tahitien.
Denis est un préraphaélite italien, mais conscient ^ et volontaire, tandis que maints autres préraphaélites ^ des Indépendants s’appellent ou simplement
peintres modernes. Pour nous entendre, il suffirait peut-être que nous brûlions tous les dictionnaires.
Le livre de Charles Morice est passionnant surtout en ce qu’il nous renseigne sur la « mentalité », comme on dit, et la sensibilité de ce rêveur grandiloquent.
Si les artistes exposants des Salons d’ Automne et d’Hiversont marqués au fer rouge par Gauguin, leurs critiques assermentés sont les fils spirituels de ce poète symboliste, qui signa de très beaux vers; âme généreuse, naïve et exaltée d’ « humanitaire », de libertaire et de religieux. Charles Morice aura eu toute une descendance d’universitaires critiques d’art,
GAUGUIN
de bolcheviks très doux, d’internationalistes et de nationalistes intoxiqués par la peinture, dont ils écrivent, comme d’une maîtresse qu’ils n’auraient jamais vue en plein jour. De Morice nous est venue la langue spéciale au critique d’art « d’avant-garde ».
Nous avons pensé bien souvent à Gauguin durant les représentations des ballets russes. Là, comme aux Salons d’ Automne et d’Hiver, il semble avoir inspiré la substitution d’un art à un autre, et la démobilisation des moyens techniques. Un peintre de nature morte, comme M. Matisse, ne pourra, croyons-nous, jamais gagner autant qu’il y perdra, en se livrant à cet exercice cérébral.
Depuis que j’ai lu le livre de Charles Morice, qui me rappelle tant de gens et tant de choses, je vois Gauguin partout...
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CLAUDE MONET
H était un point géograpfdque.
Francis Viélé-Griffin.
Une étrangère qui a parcouru nos départements en tous sens et connaît mieux qu’aucun Français notre pays, nous disait :
« A Pâques, j’ai pour la première fois été de Paris au Havre par la route; si Ton me demandait où sont les sites les plus charmants, je répondrais : sur la rive droite de la Seine, de Mantes à Vernon. Je. ne suis pas grand clerc en peinture, mais il me semble que le paysage moderne dans toute sa grâce est là. Au printemps, j’y ai vu^les colorations des impressionnistes que j’adore... Cette région me fait penser à Claude Monet, dont je possède des toiles — alors que votre fameux Renoir, votre Manet, cet