La Hevuede Paris, février
PilOPOS DE PEINTRE
horrible Cézanne, et leurs écoles me sont totalement incompréhensibles. » :
Ces propos expriment Topinion secrète d’une muC I titude de gens un peu frottés d’art. A l’encontre de ; ceux-là, mon élrangère était sincère, sans snobisme. Elle ajouta : « En Amérique, on distingue plus nettement qu’ici quels sont les grands hommes européens. » Et comme je la priais de me révéler les noms des nôtres, elle n’eut aucune hésitation : « Allez n’importe où, chez nous, quelqu’un saura qui furent j Pasteur, Rostand, Sarah Bernhardt, Bizet, Rodin. ] — Et nos peintres? — Claude Monet! fit-elle, fin- j venteur de ri?7ipressio/mùme/ »
Monet a peint ailleurs que dans le Vernonais ses | toiles de jeunesse, ses meilleures. L’impressionnisme • est né dans la banlieue de la capitale. Mais les ‘ œuvres que collectionne mon Américaine sont de la : veine moins bonne, et celles-là mêmes qui illustrèrent le nom de Monet dans les deux hémisphères.
Les répercussions que devait avoir l’impressionnisme sur la vision des hommes étaient inconcevables à son apparition, en 1875. La nature parut avoir changé d’aspect, lorsque exposa chez Nadar, * il y a un demi-siècle de cela, la phalange des peintres impressionnistes. Parmi ses compagnons de lutte, dont trois au moins furent de bien plus grands
CLAUDE MONET
artistes que lui, Claude Monet néanmoins a droit au titre de précurseur, de novateur; il initia ses coéquipiers à la division des tons qu'avait pressentie et essayée Delacroix. Tous les peintres de la fin du XIX® siècle et du début du nôtre lui sont plus ou moins redevables ; et ce tribut légitime de gratitude et de respect au maître de Givernj nous gêne un peu pour porter sur l'ensemble de son œuvre un jugement impartial, au lendemain de sa mort. Toute restriction, quand nous quitte une personnalité d'une telle envergure, si éminemment française, est une épine qu'on s'enfonce dans le cœur, et dont on égratigne l’épiderme susceptible d'amis constants du maître. Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, restent inébranlables — et leur opinion m'est précieuse. Si j'entends de plus jeunes qu'eux mésestimer l'œuvre du grand homme, je m'empresse de la porter aux nues. D’ailleurs, la passer au crible, n’est-ce pas reconnaître son importance? On ne comparera, ici, Claude Monet qu’à ses contemporains, ou à ses devanciers les plus indiscutés.
Paraphrasant la légende de Forain sur la Marianne au bonnet phrygien : « Qu'elle était belle sous l'Empire V », nous dirions aujourd'hui : « Que l’impressionnisme était beau dans l'enfance de la République! » Nous manquions le roulement du tambour, au lycée Condorcet, en nous attardant sur
le boulevard Haussmann à nous enivrer des couleurs | de Mon et aux vitrines de Cadart. Le Portrait de j//ne en robe à raies vertes et noires, le gant J
abricot, la casaque de fourrure, toile déjà vieille de i dix ans quand nous la vîmes, nous enleva comme les \ toiles de Manet, que le chanteur Faure — voisin de ^ Cadart — était fier de nous montrer. A nous enfants, ' les exposants chezNadar paraissaient tous des génies. Peu à peu, nous en rabattîmes. Dans tous les grou- ; pements de combat, « il faut faire nombre » ! On a des indulgences à Tégard des camarades de bonne volonté.
Les ouvrages que nous aimons encore sans réserve ne sont point, oserai-je Tavouer, ceux qui firent comparer Monet à Turner, voire à Claude Gellée, j’entends ses séries des Cathédrales, des Peupliers, des Meules, des JMyinphéas, enfin les symphonies polychromes où il visa à la grandeur et qu’il peignit dans son petit royaume des fleurs à Giverny, entouré d’écoles en plein air grouillantes d’élèves, de suiveurs, de zélatrices cosmopolites. Jusqu’en 1880, le « pionnier » avait eu la vie dure. Ensuite, attristé par des chagrins intimes, modeste jusqu’à la fin, plein de scrupules, à peine put-il jouir de son extraordinaire succès. Paul Valéry, lui faisant visite l’an dernier, le surprit qui livrait aux flammes les études qu’il ne voulait point laisser derrière lui. Agé de
CLAUDE MONET
quatre-vingt cinq ans, après avoir subi l’opération de la cataracte, il j voyait assez encore pour se livrer à une terrible hécatombe; et il ne souhaitait plus d’amélioration à l’état de sa vue, que pour regarder de près, une fois encore, quelques chefs-d’œuvre du Louvre : des Rubens, un Léonard, X Embarquement pour Cythère de Watteau.
Je ne me vante pas de pouvoir dresser un portrait exact de l’illustre défunt. En remuant mes souvenirs, je ne laisse guère d’être embarrassé. L’ayant à peine fréquenté, je ne puis me figurer son caractère que d’après ce que nous en ont rendu ses familiers — lesquels s’accordent tous à témoigner de son amabilité, de son accueil « bonhomme », de sa fidélité. Ses façons étaient simples, non sans une certaine malice, qui rappelait l’esprit parisien d’antan. « Densité idéale du regard, densité des mots », écrit un de ses biographes (Florent Fels) qui cite de lui des mots bien touchants : Je peins comme l’oiseau chante... Je voudrais être toujours devant la mer, ou dessus — et quand je mourrai, qu’on m’ ensevelisse dans une bouée... On ne fait pj as de tableaux avec des doctrines... On n est point un artiste si l’on ne porte son tableau dans sa tète avant de l’exécuter
et si l'on n est tout à fait sûr de son métier^ de sa composition... Les techniques varient, I Art reste identique; il est la transposition, à la fois volontaire et due à la sensibilité, des aspects de la nature. La mélancolie où le précipita la menace de la cécité l’avait, dit-on, replié sur lui-même. Il ne savait plus avec qui causer de son art. John Sargent, passionné pour Monet, ne venait plus en France,’ Vuillard et Pierre Bonnard restaient les deux fidèles, les disciples bien-aimés. Bonnard, son voisin à Vernon, le dernier des impressionnistes intégraux, ^ n’est pas un continuateur de Monet, mais, selon nous, il l’égale parfois dans ses joutes avec l’atmosphère vibrante de lumière.
Les tendances de la peinture d’après guerre échappaient à celui qui avait été un initiateur, lors de « l’exposition héroïque » de 1874 chez Nadar. La bourse, l’agiotage de la peinture, le scandalisaient., « Cest une honte, les prix qilatteignerit les toiles-^ modernes. Il nest barbouilleur qui nait un journal une revue à sa dévotion. Chacun discute et prétend comprendre, comme s'il le fallait, alors qililsuffîC^ dl aimer, » Ceci, propos de sage, mais de vieillard.
« Quand les marchands choisissent parmi mes toiles, \ ils négligent régulièrement les meilleures . » ;
Monet ne se trompait-il pas aussi? Je serais porté à croire qu’il avait peu d’espritcritique. J’étais encore
CLAUDE MONET
étudiant quand il vint au Bas-Fort Blanc, chez mes parents. Quoique je fusse un des premiers admirateurs qui achetèrent de sa peinture, et que j"en aie fait acquérir par nos voisins de la région dieppoise, où il peignait tous les étés, sa présence m'infligeait je ne sais quelle gêne, alors que tout me poussait vers Benoir, hôte des Paul Bérard au château de Wargemont. Pourtant le prestige de Renoir, coloriste de génie, était moins convaincant, pour mes camarades et pour moi, que celui de Claude Monet. Celui-ci, selon nous, incarnait V Impressionnisme , lequel révolutionnait nos esprits. Ce néologisme nous exaltait : trouvaille, disait-on, de Monet lui-même. Que désignait-il? Un ravissant « nettoyage » de la boîte à couleurs ; une gamme de tons légers, délicieux, le mauve, le bleu ; des esquisses autorisant maintes licences pour les débutants qu'épouvantaient encore les exigences de la saine technique, solide et surveillée. Quand un père disait à son fils : « Voici une toile peu finie, qu’as- tu voulurendre? » le garçon balbutiait : « Ah! c’est une impression... je vois ainsi ». Au lieu d'observer avant de « rendre », au lieu d'être « ému » on fut « impressionné ». « Impressionner » date de là. Chaque citoyen de France éprouva des « sensations », des impressions qui enrichirent d’un terme nouveau et piquant le jargon artiste de l'ère précédente.
Notre génération prit conscience que l’appareil visuel des hommes civilisés venait d’être doté par un bon génie d’une supersensibilité. Nous étions à l’avant- veille du dimsionnisim , à\i pointillisme . Fini du beau métier! Monet y avait excellé auparavant; mais Sisley pareillement, et Pissarro, et beaucoup d’autres. Je découvre aujourd’hui avec stupeur que, sans le savoir, en complète innocence, nous avons été nombreux, les apprentis capables de peindre une bonne nature morte, même une figure, dont la matière a résisté à l’épreuve du temps. L’insidieuse, la captivante pyrotechnie de l’impressionnisme (oh ! les Gare Saint-Lazare, la Façade du Grand Hôtel, au soleil couchant d’avril, et les marronniers en fleurs, les trottoirs grouillants de monde, ces impressions de Monet, dans leur fraîcheur initiale!) allait détruire chez la plupart de nous, ce sine qua non, ce minimun de conscience et de peine prise qu’implique notre métier. Nous ne nous appesantissions point sur les théories, celles-ci n’ayant pas alors l’importance qu’elles acquirent plus tard. Tout de même, Degas, Cézanne, Renoir, Fantin, Gustave Moreau, Whistler — d’après ce que j’en entendais dire ou savais — me requéraient davantage, en tant que personnes raisonnantes, subtiles, tourmentées. Monet me paraissait un peu primaire, point très habile à la conversation, lourd, un brave matelot, silencieux, comme Guy de Mau-
CLiVÜDE MONET
passant. J’imagine que Ton devait, autour de moi, le trouver insuffisamment intellectuel ». Que ce sentiment me semble absurde, en 1926! Nous ne ferions plus grief à Monet de ne nous avoir point conquis à l’instar de tels peintres, parfois médiocres, dont il nous semblait que la parole nous enrichissait, et qui souvent ne faisaient que nous troubler.
Bref, l’ayant jadis peu recherché, et plus du tout quand il entreprit ses a Séries » soi-disant synthétiques, œuvres « majeures », j ai le regret d avoir mal connu le maître de Giverny. Il me souvient de Renoir, au vernissage de l’exposition des Vues ae Londres chez Durand-Ruel, qui fit tant de bruit, se frottant le nez, se détournant des littérateurs, incapable des manifestations d’enthousiasme que son amitié pour Monet lui eût dictées en une autre occasion. Les « séries » des Peupliers, des Meules, commentées parles poètes d alors sur le ton lyrique, ce sont elles qui gagnèrent l’adhésion des collectionneurs bourgeois. Tandis qu on délaissait les magnifiques morceaux des périodes antérieures du peintre (la Décharge de charbon, le Saint-Germain-l Auxerrois, les Luxembourg, les Péniches de Hollande, et tutti quanti) ses récentes compositions allaient s accrocher dans les salons d’avocats et de chirurgieus?, à côté de nus au pastel de Besnard, de Materniiés de Carrière, d’aquarelles de Gustave Moreau, voire
de Latouche et de Henri Martin. Avec Rodin, il exposerait à la Galerie Georges Petit... Il n’était pas' encore question, chez les amateurs mondains spécu-^ lateurs, des grands maîtres, Courbet, Cézanne,' Edouard Manet; à peine de Renoir. Les attraits les' moins défendables qu’exerçaient les Monet de la Tamise et de la pièce d’eau de Giverny eui'ent une' influence sans égale sur la peinture cosmopolite, déterminèrent peu à peu un prurit de sous-impressionnisme facile, décoratif, bon marché — parallèlement aux recherches du néo-impressionnisme des Indépendants.
En mai dernier, à l’un de mes retours d’Offranville, j’avais fait un crochet par Vernon, curieux de voir les plates-bandes de tulipes, les buissons d’iris et d’azalées, l’explosion de la sève dans le fameux paradou de Claude Monet. Il était près de midi, le peintre se promenait au soleil sur sa terrasse, s’arrêtant soudain pour donner des ordres à une équipe de jardiniers. Il avait encore l’apparence robuste, quoiqu’on me l’eût représenté très malade et miaveugle. Je l’examinai avec respect à travers les barreaux d’une grille vert véronèse, et je repartis rassuré. Or par la même route, sept mois après, je rentrais de la Champagne, le jour même de son inhumation sans cloches, ni prières, ni encens ; lugubre fin du solitaire incroyant. Métamorphose ! La Seine,
CLAUDE MONET
SOUS le givre, embrumée, ressemblait aux meilleures toiles de l’époque des Vétheuil et des Glaçons. En deuil de son amant, la Nature n’avait plus ces parures artificielles qu’elle emprunte pour l’été, sur ce coin du Vexin. Tout y est gracieux, mais petit; le jardin lui-même des nymphéas, séparé par un chemin public de celui où s’entassent les plus rares variétés de fleurs, les arbres pleureurs, le pont, le lac : cet enclos qui se perd dans les prairies et que j’imaginais vaste comme les Buttes- Chaumont, a des gentillesses nippones. C’est bien le contraire de motifs « dignes d’être interprétés par un classique » !
Après le décès de Claude Monet, des critiques se laissèrent entraîner à comparer notre impressionniste au Lorrain (on venait de publier l’essai de Barrés). Nous parlerons plus loin de sa compréhension de la lumière, de sa composition, de son dessin. Tenonsnous d’abord aux motifs qu’il se choisit, sitôt qu’il cessa de peindre des éludes.^ et se mit à vouloir construire tableaux. A mesure qu’il visa plus haut, on pourrait déplorer que ses ouvrages se soient amincis, dilués, — jusqu’à l’aboutissement de ses recherches : les panneaux exécutés dans les dernières années à Giverny, et dont l’Etat est l’héritier. Mais quel qu’en puisse être l’elïet, défendons-nous, car ce serait iaire tort à la modestie de Monet, de comparer
comme on l'a fait, ces tourbillons de pétales éléphantiasiques, ces avalanches de corolles, cette orgie d'échantillonnages soyeux, — ivresse du collectionneur de fleurs qui ne sort plus de son oasis — avec V Héliodore de Delacroix ou la Sainte-Genemèm de Puvis ! Monet semble avoir gaspillé ses richesses, au hasard de son caprice, selon les saisons et le décor de ses parterres, comme s'il s’agissait de modèles pour un papier de tenture, qu'on coupera et collera ici ou ailleurs, à volonté \
La seule fois que j'ai été reçu à Giverny, environ 1893, la demeure primitive m’avait paru délicieuse de gaîté. On était alors en pleine mode de la sparterie, de la cretonne, des éventails et kakémonos de bazar; le bambou faisait fureur, et l'andrinople. Monet avait tapissé les parois de sa salle à manger de nappes blanches damassées, fond argenté à des images d’album japonais. Un couvert joliment mis, comme chez Whistler, annonçait une chère délicate dont le maître de maison, gourmet réputé, réservait à ses convives les surprises succulentes. On se sentait chez un homme paisible, sensuel, heureux d'avoir un toit à lui et confortable, avant que la fortune, les applaudissements unanimes, le respect lui eussent assuré une position unique. Je ne suis