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XXV11I PRÉFACE

d’hui une place qu’il ambitionna toujours, pouvoir l’atteindre.

Avoir causé une fois avec « Robert », c’était ne

plus pouvoir causer avec les autres ; je ne saurais pas citer d’artistes, qu’ils se nommassent Barrés, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n’aient été retenus par la séduction et l’autorité de sa parole, par le prestige complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d’ « A rebours », et le descendant de l’Artagnan dont il habitait encore la terre en Gascognev. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de MUe Tocquanié, la gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier, « potinier », curieux de « petites gens », un Henri Monnier chez la concierge. A la cour d’un souverain moderne, il eût continué l’œuvre d’un Saint-Simon ou d’un Tallemantdes Réaux. Chez Mme Madeleine Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois, où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et manigança

sans

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une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus réservés à ceux qu’il appelait « ses pairs », nous*donc.

Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des jeunes gens, avides de regarder et d’entendre, comme vous et moi, aient été remués par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec « Robert », c’était ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un ancêtre, le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, étrange compositeur, aussi inventif et « précurseur » qu’Eric Satie, travaillait à son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et quelques Claude Monet de la bonne époque. Vous le rappelez-vous, grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tête de Saint- Antoine, blanche, ravagée et si fine? Que ne nous représentait-il pas, alors, de rare, d’exquis et d’un peu inquiétant, cet autre causeur si cocasse, si spirituel, quand il nous entraînait vers l’embrasure d’une fenêtre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de l’assistance pâmée; imitait l’accent du gratin ou Yaboyeur qui annonlfe les invités; et soudain reprenait son expreâsion extatique de saint du Greco, si l’on en était à un numéro du programme où Mozart, Fauré ou Debussy allaient être interprétés

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par Bagès ou par Mme de Guerne. Edmond de Polignac était le seul concurrent que nous permît « Robert », jusqu’à ce que ... Mais vous n’étiez pas là, quand le prince, en pantalon à carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour prouver à ma mère qu’il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un fauteuil, sans le renverser.

Depuis ces temps lointains, j’ai vu passer bien des artistes, s’ouvrir et se fermer autant d’écoles et de petites chapelles, paraître cent « génies ». En avons- nous eu de plus originaux que ceux-ci? L’atmosphère de Montesquiou et d’Edmond de Polignac imprègne les. entours de Swann, comme ceâ parfums composés par une femme, dont elle ne consent jamais à révéler le nom, et que ses intimes reconnaissent, où qu’elle vienne de passer. Peut-être Odette n’a-t-elle jamais parlé à « Robert » ni à « Edmond », mais son appartement, tel que vous le décrivez, est plein de choses à eux. Sous le manteau, Charles a dû remettre à sa femme l’édition privée des Chauves-souris. Le mauvais bon-goût à l’Alfred Stevens,1’ la turquerie à la Clairin, les arums, les peaux de bête à la Sarah

Bernhardt, les œillets et les violettes de Madeleine

Lemaire, les buvards et les boîtes à cigarettes de

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chez Leuchars, la japonaiserie bambou-cherry blossom, et le Louis XV à la Helleu dont s’entourait Odette : Charles Swann, le commensal de Mme Howland (née Colbert), retrouve cette « ambiance » dans quelques maisons très « exclusives. » Elles possèdent un exemplaire, sur grand papier, d 'Hortensias bleus, hommage à ces dames qui font relier en plein les Essais de « Robert », (son vrai talent), volumes qu’annoncent d’hyperboliques articles de courriéristes mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule édition à 3 fr. 50 c. encombre aujourd’hui des paniers de libraires, sur le trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.

Plus dangereuse, eu ssé-je craint) pour un jeune littérateur comme vous, ce qu’Odette aurait appelé 1’ « emprise » d’un Montesquiou, que pour tout jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que Montesquiou ne se trompait guère plus sur la qualité d’un poète ou d’un prosateur que sur celle d’un nom, et embellissait, en les récitant, une phrasé ou une strophe, il consacrait ses « Autels privilégiés » à des artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du Passant, par Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-éponge (ou Christ au prétoire de Munkacsy) , par Antonio de La Gandara ;

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...en chef-d’œuvre de musée, par Whistler — et s’en allait aux vernissages clamant ses enthousiasmes et ses mépris, dans un cortège de Swanns et de moindres zélateurs rastaquouères.

Néanmoins, le jour où « Robert », théâtralement, me donna un rendez-vous d’adieu dans l’Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines correspondances, j’en eus du chagrin comme un enfant que quitte une gouvernante aimée et crainte.

C’était pendant la cérémonie d’ouverture de l’Exposition universelle de 1889 ; après une longue, maternelle homélie — fulgurante, si j’ose dire, des plus sages admonestations et conseils pratiques que pût donner un aîné plein d’expérience judicieuse, à un débutant — il me remit un paquet de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs bleues. Je les jetai dans la Seine, car je leur attribuais un mince intérêt. Mon professeur ès civilité ne ferait pas de même pour les siennes, dit-il, mais avouerai-je qu’il devait manquer quelques-unes de ses missives ? Je viens d’en retrouver, d’impayables pour leur comique familier, la pompe du tour, et un poème, moins bon, sur un tableau de moi (i). (Voir page suivante.) ■

Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes, est accompagnée de deux petites enve-

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loppes japonaises, renfermant, chacune, une minuscule photographie du comte; en habit, sur l’une, et sur l’autre, en pelisse de fourrure. Elles portent ces devises :

L’une : « Un bon bourgeois dans sa maison » .

Souvenir affecté.

« Ségor, bonze à la peau brûlée

nu dans les bois, lascif, bourru..

L’autre : « L’ habillement est une seconde nature. »

« Mess Titirus »

et une chauve-souris à l’encre d’or.

(1) Commensale

La petite demoiselle Anglaise Qui me fait vis-à-vis à dîner Toujours me charme et onc ne me lèse ;

Donc pour elle je veux badiner.

Elle est assise' entre ses pivoines,

Arceaux-de croquet et vert rideau :

On le prend parfois pour des avoines ; Souvent on les tient pour des jets d’eau !

Elle est du pinceau de Jacques Blanche : Jacques-Emile — n’oubliez point !

Qu’on ne prend jamais pour une planche Mais qui de l’art pur est un pur oint.

- < R. M. F. Oct. 87.

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Aujourd’hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les langues, et des gloses, une exégèse compliquée, des notes historiques, s’y ajouteront, de dix en dix ans, — on y travaille déjà en Angleterre et en Amérique; que sera-ce en Allemagne! Pour l’étude du monde de notre jeunesse, il faudrait un autre commentaire : le journal de Montesquiou. Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos petitsneveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si « représentatif », si « important », quoi qu’on en dise, de l’époque de Swann. On n’a point « fait mieux », depuis, en ce type, dont chaque demi -siècle ne produit qu’un ou deux exemplaires. Ces figures attirent leurs contemporains comme les boules en verre coloré des jardins bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce qui s’y reflète, se teint, se déforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant d’imitateurs qu’un grand artiste. Chaque époque a les siens, et qui finissent par être, pour la postérité, le schéma d’une classe, ou d’un milieu tout au moins.

Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes

hommes « intellectuels », c’est la complication, la

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préciosité, l’ironie où, déjà, montre le bout de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin', diffamateur insouciant et léger... mais prêt aussi à se caricaturer lui-même, dans une société dont on dirait qu’elle se suicide avant qu'on ne l’oblige à céder la place à une autre. L’art commençait de perdre sa sérénité et ses pudeurs. Mais j’ai, dans trop d’autres pages, rappelé ces faits auxquels j’ai sans doute pris moi-même une part, qui devrait m’empêcher d’y faire allusion!..

Selon moi, si l’on pouvait supposer que certaines pages de vous en primassent d autres, ce ne serait point celles où prudemment vous restreignez votre coloris et la liberté de votre dessin... mais nous n’en sommes qu’4 l'ombre des jeunes filles. Les pétales des pommiers en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur hypnotisé par vous se méprend parfois sur votre intention, qui, je l’imagine, nest point de vous faire lire par les couventines.

Les reproches amicaux que vous me glissez dans l’oreille, tout le long de votre préface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne mêlezvous pas, vous aussi, « l ortie aux lauriers » que vous tressez, mais savamment, avec un art que j’ignore? Dans la position exaltée où vous êtes aujourd’hui, la lettre de remerciement à la Victor-

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Hugo deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bonté, je le sais, la justice sont votre constant souci ! Vous êtes né généreux et restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les psychologues diplomates de l’école du monocle (1).

Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné I dans ses Lampes à Arc , un portraits-dé vous et de ! votre gouvernante. Avouez-le moi : à quoi bon consigner votre porte aux peintres, plutôt qu’aux littérateurs ?

Quel danger vous avez couru, la dernière fois que j’ai franchi votre seuil! (2)

Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien M1,e Moreno, redevenue maigre comme au temps

(1) Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?

Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues Pour en revenir si indulgent et si bon ?

Et sachant les travaux des âmes et ce qui se passe dans les maisons et que l’amour fait si mal ?

Ode à Marcel Proust.

Paul Morand.

(2) Ombre

née de la fumée de vos fumigations, le visage et la voix mangés

par l’usage de la nuit,

Céleste,

avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir de votre chambre,

qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.

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