XVIII PRÉFACE
où personne n’ose plus formuler une opinion L’express-charge par quoi ce pamphlétaire m’exécuta, en pleine guerre et Union sacrée des bons citoyens, a pu surprendre d’autres que moimême. Mais la passion de la vérité emporte tout !
Quant à vous, « le dréyfusard » que vous vous flattez d’être, votre génie est d’autre part célébré par l'Action Française, et c’est dans un sentiment semblable à celui qui fit Y-Union Sacrée, — j’imagine cela, du moins — que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer, pour le pacifique lecteur d’après-guerre, mon essai sur le nationaliste Jean-Louis Forain ; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les "éloges que j’adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous m’expliquerez l’imprévue atiitude de Forain à mon égard, en me disant qu’un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa susceptibilité et ses craintes. Vous m’avez écrit que 886 let- : très de félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l’occasion du prix (Concourt; mille découpures de journaux, de longs articles, certains signés par des amis enthousiastes ; des poèmes suivirent, et une ode même, à Marcel
PRÉFACE
Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui mus ont froissé, si inexplicablement même, que eurs auteurs durent se prendre la tête dans leurs mains et se demander -, « Qu’est-ce que Proust a mmpris ? Quelle noire intention me prête-t-il l » Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à vos « Pastiches » et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à reconnaître qu ils ont mal dit ce qu’ils avaient l’intention d’expri-
jU0i* c6 qui est sans doute souvent mon cas
puisque vous apercevez une épine là où l’on voulut mettre des roses. Ce qui n empêche pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur, nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection ; votre puissance et finesse d’analyse, tout ce à quoi nous devons l’inépuisable joie de vous lire, il est peu d’instants où vous vous en départissez ; ni en écrivant, ni en jugeant vos propres œuvres, ni au reçu d’une lettre de fournisseur, d’un camarade à vous, fùt-elle de M. de Saint-Loup; ou d’une femme, fùt-elle la bonne Françoise. Il s’ensuit donc que, moi, votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon Daudet, je n’échappe à votre
épluchage grammatical et psychologique, et que je trembie, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui, adressée à un autre, exprimerait ^en quatre lignes : « J’ai bien le désir de vous voir ». C’est souvent par gêne et par respect que; l’on formule mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable censeur de l’écrivain.
Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve « décevantes », Degas vivait encore, quand je les donnai à la Revue de Paris. Voilà le mystère de mon çmbarras éclairci ! Tout au contraire de vous,, mais presque autant, Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait ceux qui l’aimaient ; ainsi, de deux grands artistes modestes et justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable Papou, afin de faire le vide autour de lui, n’a pas si bien réussi à écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui, n’est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions.
Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d’une légende. Ainsi l’univers a appris,
n’aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très