PROPOS D E TABLE
celui-ci, tu ne rasjauiais liui ; autre cliosc! autre chose !
Le maître secoua la tête, en disant :
— C'est très clifHcile, un conte.
— Non, ce n'est pas dit'licile pour toi.
— Il y en a bien un que je pourrais indiquci-, dit Catulle Mendés, et un conte qui n'est pas vilain, celui du Bccin Pccoinn et de la Princesse Daniel ou r.
— Eh ! (lit le poète, je l'ai fait imprimer; vous n'avez qu'à le lire.
— Non, j'aime mieux que tu racontes, dit Jeanne. Tier.s, puisque tu n'as pas d'imagination, redisnous V Histoire de la Bonne Puce, mais avec les gestes, — tu entends, papapa, avec les gestes?
— Oui, avec les gestes, dit Victor Hugo. Et ï Histoire de la Bonne Puce commença :
« 11 y avait une fois un méchant roi qui rendait son peuple très malheureux. Tout le monde le détestait, et les gens qu'il faisait emprisonner et massacrer auraient bien voulu le battre. Mais le moyen? Il était le plus fort; il était le maitre; il n'avait de compte à rendre à personne, et quand on lui disait que ses sujets n'étaient pas contents, il répondait : « Je m'en fiche; ça m'est bien égal! » Ce qui est une vilaine réponse.
Comme il continuait son métier de roi et qu'il devenait chaque jour un peu plus méchant que
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la veille, cela fit rétiécliir une petite puce de rien du tout, qui était pleine de bons sentiments. Ce n'est pas en général dans le naturel des puces, mais celle-ci avait été fort bien élevée ; elle ne piquait les personnes qu'avec modération et seulement quand elle avait grand'faim.
— Si je mettais le roi à la raison f se dit-elle. Cela n'est pas sans danger, mais n'importe, essayons.
Le soir, le méchant roi, après avoir fait toutes sortes de vilaines choses dans la journée, s'endormait bien tranquillement, quand il sent comme une piqûre d'épingle.
— Pique !
Il gronde et se retourne de l'autre côté.
— Pique! pique! pique!...
(C'est ici qu'arrivèrent les gestes. Un mouvement agressif de la main indiquait les attaques de la puce, et le conteur bondissait sur sa chaise pour mieux exprimer les angoisses du monarque.)
— Qui me pique ainsi '^ demanda le roi d'une voix terrible.
— C'est moi, répondit une petite voix.
— Toi ? qui, toi?
— Une petite puce qui veut vous corriger.
— Une puce! Attends, attends, tu vas voir!
l^t lu roi saute de son lit, chavire ses couvertures, secoue ses dra[)S, chose bien inutile, car
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la i)i)iiiu' puce s'est cachée dans la barbe royale.
— Ali! (lit-il, la voilà partie, et je vais pouvoir doi'iiiir d'un bon sommeil.
Mais à peine a-t-il posé sa tête sur l'oreiller...
— Pique !
— Comment? Quoi ? Encore ?
— Pique! pique !
— Tu oses revenir, abominable petite puce ! Mais pense un peu à ce que tu fais! Tu n'es pas plus grosse qu'un grain de sable, et tu oses piquer un des plus grands rois de la terre !
— Je m^en fiche, ça m'est bien égal !
— Ah ! si je te tenais !
— Oui, mais tu ne me tiens pas !
Le méchant roi ne dormit pas de la nuit et se leva le lendemain matin d'une humeur massacrante. Il résolut de détruire son ennemie. Par son ordre, on nettoya le palais à fond, et particulièrement sa chambre à coucher ; le lit fut fait par dix vieilles femmes fort habiles dans l'art d'attraper les puces. Mais elles n'attrapèrent rien, car la bonne puce s'était cachée sous le collet de l'habit du i-oi.
Le soir, cet affreux tyran, qui mourait de sommeil, se coucha sur les deux oreilles, quoiqu'on dise que ce soit très difficile. Mais il voulait dormir double et n'avait pas trouvé de meilleur
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moyen. Je t'en souhaite ! A peine avait-il éteint sa ohandclle qu'il sentit la puce à son cou.
— Pique ! pique !
— Ah mon Dieu! qu'est-ce?
— C'est moi, la puce d'hier.
— Mais que veux-tu, coquine^ petite peste?
— Je veux que tu m'obéisses et que tu rendes ton peuple heureux.
— Hoh'i! messoldats! mon capitaine des gardes ! mes ministres! mes généraux! Tout le monde! Toute la boutique !
Toute la boutique arriva. Le roi était d'une colère à faire trembler; il lit une scène à tous les gens de la maison; il ne parlait de rien moins que de faire fouetter les vieilles dames qui n'avaient pas su trouver la puce ; tout le monde était consterné. Pendant ce temps, la puce, bien tranquilh^, se tenait cachée dans le bonnet de nuit du roi.
On doubla les gardes ; on fit des lois et des décrets; on rendit des ordonnances contre les puces; il y eut des processions et des prières publiques pour demander au ciel l'extermination de la puce et de bons sommeils pour le roi. Rien n'y fit: le triste monarque ne pouvait se coucher, même dans l'herbe, sans être attaqué par son ennemie obstinée, la bonne puce, qui ne le laissait pas dormir une minutcî.
— Pique! pique;!
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Combien il se donna de coups de poing pour l'écraser sei'ait trop lonp,' à raconler; il (Malt couvert de bleus et de contusions ; ne })<tuvant doi'mir, il errait coinnic une ;\me en peine; il maigrissait; il serait mort certainement, s'il ne s'était avisé d'obéir enfin à la bonne puce.
— Je me rends, lui dit-il, une ibis qu'elle recommenrait à le piquer; je te demande grâce, je. t'ei'ai ce que tu voudras.
— A la bonne heure. A cette condition seule, tu pourras dormir.
— Merci. Que faut-il que je fasse?
— Rends ton peuple heureux.
— Je n'ai jamais appris ; je ne sais pas.
— Rien de plus facile; tu n'as qu'à t'en aller.
— En emportant mes trésors?
— Sans rien emporter.
— Mais comment vivrai-je, si je n'ai pas le sou?
— Je m'en tiche ; ça m'est égal.
Mais la puce n'était pas méchante et laissa le roi remplir ses poches d'argent avant de partir. Et le peuple trouva moyen d'être fort lieureux, en se mettant en république. »
Il faut remarquer que les versions des contes de Victor Hugo diffèrent souvent. Il y fait volontiers des variantes, y ajoute des épisodes. Le sujet l'en-
traiiie quelquefois, ou l'aetualité, ou la leçon spéciale qu'il veut donner aux enfants. Le conte du, Roi et de la Puce est pourtant celui dont le texte est le mieux arrêté. Le Bon Chien, conte plein d'épisodes, dont les chapitres peuvent s'allonger ou se réduire, prête davantage à la fantaisie. Le voici, tel que je l'ai entendu à Gucrnesey, ou du moins tel que je me le rappelle.
0 II y avait une fois un très bon chien qui s'appelait d'un nom dont je ne me souviens pas. C'était un chien d'un excellent naturel. J'aurais voulu être son ami. Malheureusement il était fort laid, traînait la patte, avait une taie sur l'cpil et se baignait rarement. C'était un peu la faute de son maître, petit garçon méchant au possible, et qui n'avait à lui dire que des choses désagréables. Il l'appelait «sale chien », et, quand personne ne le voyait, car on a toujours honte de faire le mal, il flanquait à la pauvre bête de grands coups de pied dans le ventre.
— Pan ! attrape ça !
Le chien faisait : Ilie ! hie ! à la façon dos chiens qu'on fouette, et se sauvait comme un voleur; mais il revenait au bout d'un instant, car on lui avait confié la garde du méchant petit garçon, et le bruit courait qu'il passait quelquefois des loups dans le pays.
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Un jour, un loup f|ui avait faim sortit du bois, et, voyant que le petit garçon battait lo pauvre chien comme plâtre , il pensa que celui-ci serait bien aise d'être débarrasse de ce mauvais maître. Le chien n'entendit })as de cette oreilIc-lâ ! (^t comme le loup voulait absolument goûter du petit garçon, il se battit, fut mordu de la belle manière, mais se montra si brave que la bête sauvage, intimidée par celte belle défense, rentra dans la forêt. Le petit garçon, tout tremblant, s'était caché derrière un arbre et avait ramassé un gros bâton pour se défendre. Quand il vit le pauvre cliien arriver à lui, tout joyeux de sa victoire, il se mit en colère.
— Ah ! vilaine bête î dit-il , m'as-tu fait assezpeur en te battant avec cet affreux loup!
Et pour se venger de sa peur, il rompit son bâton sur la tète du chien, qui se sauva tout meurtri, la queue entre les jambes.
Quelques jours après, il arriva au pauvre chien une nouvelle aventure. Son maître s'était arrêté au bord d'une mare, avec une bonne provision de cailloux ; il avait l'intention de faire des ricochets, en les lançant horizontalement à la surface de l'eau. Le chien, après avoir subi quelques rebuffades, — il faut dire qu'il était bien malpropre ce jour-là, — s'était assis sur son séant et regardait jouer son maître. Tout à coup — paf ! — le
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petit garçon glisse sur le bord de la mare et tombe dans l'eau. Pouf! glou glou glou ! pouf! glou glou glou ! Il avalait de l'eau sale et était en train de se noyer, quand le chien, qui s'était jeté à l'eau presque aussitôt que lui, l'empoigne par le collet de la veste, et le ramène au rivage. Mais quoi ! le chien avait déchiré la veste — un tout petit peu — et le méchant petit garçon avait perdu sa casquette. Cela le mit dans une colère noire. Le chien se rejeta à l'eau pour rattraper la casquette; mais, profitant des pierres qu^il avait sous la main, voilà-t-il pas le vilain enfant qui lui jette des pierres et qui manque de le faire enfoncer et de le noyer ! »
J'interromps Thistoire pour me déclarer impuissant à dire l'indignation de Georges et de Jeanne devant les méfaits de ce petit bourreau, leurs exclamations, et leur confiance dans la vengeance céleste qui devait un jour punir tant de crimes ! Eux si doux pour les caniches légendaires de Lockroy, pour le chat Gavroche et pour les minets du voisinage qui lui faisaient visite, ne pouvaient croire à de pareilles horreurs. Le grand-père, heureux de son effet dramatique, dévelop[)ait la situation avec complaisance.
« Le chien finit par sortir de l'eau, il reprit son collier de misère. Ce qui lui était arrivé n'était rien au prix de ce qui devait lui advenir.
La pauvre béte tomba malade. Il était scrofu-
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leux, saignant, galeux; on ('ùl voulu lo prcnidre avec des pinces que les i)iiices se seraient révoltées. Il sentait mauvais. Sa demi-noyadt; dans la mare lui avait (Idiiuô une horreur de Teau qui ne contribuait pas peu à sa malpropreté. La méchanceté du petit garçon semblait s'être étalée sur lui.
11 arriva que, par un jour d'orage, le petit garçon, suivi de sa victime, s'avisa de monter sur un pommier poui- y voler des pommes. Ce pommier appartenait à un })aysan féroce, qui ne faisait point de quartier aux voleurs, et qui aurait tué un homme pour un simple pépin. On le croyait absent. Le méchant petit garçon était monté dans l'arbre, malgré les jappements du chien qui protestait et lui disait clairement : « Tu fais mal ! Tu es un voleur ! Ces pommes ne sont pas à toi. » Au lieu de l'écouter, le vilain enfant lui lance de toutes ses forces une pomme verte, dure comme un caillou, qui atteint le chien au milieu du front et lui fait une bosse énorme. Mais qui dit que les méchants ne sont pas punis? Au moment où ce mauvais gamin relevait la tète, savez- vous ce qu'il aperçut? Le paysan, le terrible paysan, debout dans une haie voisine, son fusil à la main, et criant d'une voix terrible :
— As-tu de l'argent pour payer mes pommes ?
Hélas! le malheureux n'avait pas un sou. Il se