‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 10 sur 23 · L'ARTISTE · texte numérisé non relu

L'ARTISTE

Victor Hugo, à propos d'Eugène Delacroix, répétait un mot qu'il avait dit autrefois à Mmc Dorval, qui lui demandait si elle était jolie :

— Vous n'êtes pas jolie, vous êtes pire.

Ce mot, ajoutait-il, peut s'appliquer aux femmes de Delacroix. On peut leur dire, à toutes : « Vous n'êtes pas belles, vous êtes pires. La ligne divine de la beauté apparaît lumineuse, mais brisée, sur vos visages ; vous êtes l'éclair, c'est-à-dire l'éblouissante grimace du rayon. Ceux qui vous aiment ainsi, vous aiment malgré vous et malgré eux, et vous aiment éperdument, parce que le secret de votre charme est précisément ce qui pourrait les détacher de vous. Soyez fières, vous êtes irrésistiblement laides. »

Aucune aristocratie ne saurait prévaloir sur celle du talent et de la beauté. Victor Hugo citait cette parole de Théophile Gautier : « Aie du génie et une belle femme, et je t'appellerai Monsieur le comte, et ta femme Madame la comtesse »

Victor Hugo, dessinateur, a des ressources de coloriste effréné. Il opère ordinairement entre le noir et le blanc, deux points extrêmes qui ne sont pas des couleurs, mais des limites. Entre elles se déroule une gamme intermédiaire d'une prodigieuse richesse, mais dont il n'est pas facile de distinguer tous les tons. Hugo emploie indifféremment le fusain, le graphite, la mine de plomb, l'encre de Chine, l'encre ordinaire, le jus de mûres et généralement tout ce qui se trouve sous la main ; la sépia, l'oignon brûlé, la cendre de cigare, celle du foyer, le charbon, la fumée de la lampe, le papier brûlé, les dentifrices lui fournissent au besoin des nuances précieuses. Et ces éléments disparates, loin de hurler de se voir accouplés, se fondent

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au contraire dans des teintes d'un effet intense et étrange.

Il est certain que quand un poète s'approche de sa table de travail, il a l'intention d'écrire des chefs-d'œuvfre. S'il y réussit, tant mieux, et Victor Hugo n'y a pas manqué. Mais quoi! des choses semblables se voient tous les jours : un cordonnier s'assied devant son établi pour faire une paire de bottes, et il fait une paire de bottes; un général assemble ses troupes pour remporter la victoire, et il remporte la victoire, à moins qu'il n'ait des ponts trop courts pour traverser les rivières; enfin on a vu des gens ayant l'intention de faire quelque chose et y réussissant bien ou mal. Mais je n'ai jamais entendu parler d'un écrivain, possédé de l'idée d'écrire un draine ou un roman, et produisant, sans y songer, des eaux-fortes involontaires, non seulement dans sa prose et dans ses vers, mais en marge de ses manuscrits, sur le bois de son bureau, sur les couvertures de ses boites et sur les bouts de papier quelconques qui lui tombent sous la main.

L'eau-forte ne suffit môme pas à l'emportement de ce génie qui transfigure tout ce qu'il touche. La morsure de l'acide nitrique lui parait trop douce; il faut, pour comprendre jusqu'où va la violence de son tempérament, voiries sculptures en creux dont il a illustré les panneaux d'Hauteville-House

et d'Hauleville-Féerie. Figurez-vous un artiste prenant pour burin cette longue tige de fer à remuer les feux de coke que les Anglais appellent poker; c'est avec cette barre rougie au feu que Victor Hugo creuse le sapin ou le chêne de lignes flamboyantes, carbonisées. Il arrive ainsi à des effets prodigieux. Cette gravure incendiaire se colore de teintes polychromes, et des fleurs merveilleuses s'épanouissent, sorties vivantes de l'imagination du poète.

Quelques cadres, décorés de cette façon, existent à Paris et témoignent des ressources de cet étrange travail; mais les plus beaux monstres, les plus belles chimères qui en sont nées sont restées làbas dans l'île.

Paul de Saint-Victor, comme on le sait, était un admirable bibliophile. Il n'épargnait aucune recherche pour avoir les plus belles éditions des livres qu'il aimait. A l'époque de la publication de la seconde partie de la Légende des Sircles, en 1877, l'éminent critique fit tirer pour sa bibliothèque un exemplaire de l'ouvrage sur veau véritable; et c'est lui qui nous apprit — un soir, en dînant — que ce veau véritable coûtait 8 francs la feuille, tandis que le veau en mouton (il est impossible de s'expliquer autrement) ne coûtait que le quart de

ce prix. L'exemplaire était magnifique — et unique. Pour lui donner plus de valeur encore, Paul de Saint-Victor demanda à Victor Hugo un dessin à placer en tète de l'ouvrage; le poète le lui promit.

Il mit du temps à tenir sa promesse. Paul de Saint-Victor le relança jusqu'à Hauteville-House et lui apporta lui-même quelques feuilles de cet admirable veau, pour ne pas dépareiller le volume.

On connaît ou l'on ne connaît pas les procédés de dessin de Victor Hugo, qui, par des méthodes qui me paraissent de son invention, produit des effets de couleur qui rappellent l'eau-forte.

Il verse volontiers de l'encre, non pas avec la plume, mais avec l'encrier , sur la page qui doit recevoir son dessin ; il y ajoute mille ingrédients quelconques se trouvant sous sa main, de la mine de plomb ou des cendres de cigare. Cela réussit sur le papier, et ses œuvres illustrées nous en ont donné la preuve. Mais sur le vrai veau, cela est bien autre chose. L'encre ne s'y fixe pas. Victor Hugo circonscrivit la feuille par de petites règles de bois et jeta l'encre à flots sur les parties qu'il voulait obscurcir. Puis il attendit vingtquatre heures.

J'assistais, mélancolique, à cette cuisine, car j'aurais bien préféré que Victor Hugo écrivit une troisième partie de la Légende, Mais le Maître

aime ces travaux qui le délassent et qui ont pour lui une attraction singulière.

Le lendemain, le veau submergé s'était distendu et formait des creux aux endroits imbibés d'encre. Saint- Victor, désolé, offrit de nouvelles feuilles à l'artiste, mais cet insuccès passager avait dégoûté Je Maître du dessin, pour le moment du moins : et les feuilles gâtées furent remises telles quelles à un habile relieur. Put-il en tirer parti ? J'aime à le croire. Ce qui est certain, c'est que le Maître n'a jamais recommencé le travail qui avait si mal réussi.

Nous demandions un jour au Maître de s'expliquer sur le mot duel, qu'il a fait tantôt d'une syllabe, tantôt de deux syllabes. Faut-il donc l'accepter comme le motAz'er, dans les deux mesures?

— J'en serais d'accord, nous dit-il, et serais porté à lui donner deux syllabes- dans l'épopée et une seule au théâtre.

Victor Hugo était peu partisan des hardiesses et des innovations qui se sont introduites en ces der-

niers temps dans la prosodie. Il ne voyait pas où ces libertés pourraient s'arrêter, et maintenait, quant à lui, la sévérité de l'école. Peut-être estil utile qu'il ait établi cette syntaxe dont son œuvre ne s'est point départie. J'ai souvenir d'une sorte d'épouvante qui s'empara de lui, quand je lui montrai, dans un de ses poèmes, un vers ternaire qui n'avait cependant rien d'effrayant. Il était à peu près construit ainsi :

Dans les palais, dans les châteaux, dans les chaumières...

Non seulement il changea le vers, mais il me fit des remerciements très vifs de lui avoir signalé cette négligence.

Je ne connaissais pas assez Victor Hugo comme dessinateur. Mmc Drouet s'est fait notre complice : nous l'avons prié, nous l'avons tourmenté, et il a consenti à nous montrer la Sorcière, trente à quarante dessins environ, tout un drame en images de sa façon. Pas d'ombres; les physionomies sont indiquées par un simple trait qui leur donne une expression précise. Cet album singulier est absolument émouvant. Nous avons demandé au Maitre s'il n'écrirait jamais rien sous ces figures : il a répondu qu'il le ferait peut-être. Quelques détails de

ces rêveries au trait m'ont rappelé le Succube des Contes drolatiques de Balzac.

La Sorcière est une douce figure qui présente des caractères d'illumination ou d'hystérie. Puis défilent les figures des juges ecclésiastiques, des témoins, des tourmenteurs, des bourreaux, des prêtres chargés d'étudier l'affaire, des greffiers et du public. Ce ne sont que des têtes et quelquefois des profils, mais d'une vérité ou d'une imagination saisissante. On sent la pauvre fille perdue, rien qu'à regarder les personnages qui la tiennent dans leurs mains.

Cette facilité de crayon a permis au Maître de créer un genre de récompenses et de punitions peu usitées dans les couvents et dans les lycées. Il s'agit d'une série de bons ou de mauvais « points » destinés à réjouir ou à assombrir les enfants, selon les mérites de ceux-ci.

Ces dessins forment une espèce d'album de leur conduite. Les bons points sont empruntés aux sujets gracieux. Ce sont des roses, des étoiles, des oiseaux, des chats à face pateline; il n'est pas défendu d'embrasser ses bons points. Les mauvais points sont des choses horribles: des ustensiles de cuisine, des martinets, des vases

dont on ne dit pas le nom, ou l'angora de tout à l'heure, mais furieux et prêt à griffer.

J'ai recueilli quelques-uns de ces bons points avec l'autorisation des jeunes élèves; on y remarque Georges qui pleure à côté de Georges qui rit ; et Mlle Jeanne a été si sage qu'il lui en est poussé des ailes.

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