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LA MUSIQUE

Si Victor Hugo est rebelle à la musique, il l'est encore plus aux musiciens, qui ne s'introduisent qu'à force de diplomatie dans le salon rouge de la rue de Clichv, avanl toul littéraire et politique.

Pourtant on en a vu forcer la consigne, entre autres cette belle Georgina Weldon, qui chanta un soir au piano de M"" Lockroy — car chez Victor Hugo il n'y a jamais eu de piano! — le troisième acte du Polyeucte de Gounod. Le costume sévère de l'artiste, constellé d'étoiles et de plaques de ferblanterie reliées par des chaînes d'acier, frappa le poète. Elle lui avait écrit, dès l'an passé, des lettres filiales, glissées dans de fines enveloppes qui portaient, à P opposite du timbre-poste, le portrait de la dame.

Elle revint quelques jours après, avec un troupeau gazouillant de petites filles de trois, quatre, cinq et six ans, dont elle se disait la grand-mère — au moral. Il y en avait de gentilles. Mrae Weldon leur apprenait la musique par une singulière méthode, qui consistait à serrer le bout de leurs doigts, jusqu'à ce qu'elles donnassent la note juste. Les cantatrices intéressèrent fort l'auditoire; on les bourra de bonbons. Mais cette façon d'apprendre le solfège aux enfants déplut fort à Victor Hugo.

C'est par centaines que Victor Hugo reçoit des demandes de musiciens français ou étrangers, désireux de mettre en musique les poésies du Maître.

Il ne refuse jamais cette autorisation, mais la borne à trois pièces de vers au maximum. Et j'ajoute toujours ces mots aux réponses :

« Le consentement de M. Victor Hugo vous est acquis à l'expresse condition que les droits d'auteur que vous voudrez lui reconnaître, ou ceux que lui rapporterait votre publication, seront acquis aux pauvres de votre ville. »

Je ne pense pas qu'aucun des solliciteurs se soit soustrait à l'obligation imposée.

Pour l'avoir autorisée à accompagner Lucrèce Borgia, Victor Hugo ne fit pas meilleur ménage avec la musique

Je ne l'ai jamais entendu parler, autrement que d'une façon incidente, de la représentation de la Esmeralda. Victor Hugo avait été prié d'extraire de sa Notre-Dani'- de Paris un livret d'opéra qui fut confié à Mllc Bertin, la fille du directeur du Journal des Débats.

L'ouvrage, joué à l'Académie royale de musique, eut un d<- ces succès d'estime dont on ne se relève pas. On assure ••.■pondant qu'il renfermait de fort belles choses, entre autres l'air des cloches de Quasi modo.

Un piège musical plus sérieux fut tendu au poète. Deux dames espagnoles, fort élégantes, décorées de plusieurs ordres, la mère et la fille, lui demandèrent d'entendre quelques airs de harpe que la jeune fille exécutait à ravir.

•23'i PROPOS DE TABLE

Son prénom de Esméralda , son jeune âge , sa grâce enfantine séduisirent le Maître qui ne sait guère refuser aux femmes. Il accepta, vaguement.

Le soir venu, on voit arriver avec épouvante, dans la rue de Clichy, une estrade qu'on hisse au second étage et qui provoque une sorte de déménagement.

Sur ce tremplin, destiné à développer les vibrations de la harpe, l'instrument est exposé, au grand étonnement des visiteurs, qui ne s'attendaient point à un concert.

La fillette arrive et déploie toutes les ressources de son talent. Comme elle n'a que douze ans, on ne se gêne pas pour dire qu'elle a une jolie jambe. Cela retient dans le salon quelques poètes rêveurs. Mais à un nocturne succède une mélodie, puis un scherzo, puis un « Hommage au poète », composé tout exprès pour la circonstance, si bien que les invités s'éloignent lentement, un peu fatigués de cette musique charmante, qui force le Maître à garder le silence. Victor Hugo ne se départ pas de sa bienveillance accoutumée; il écoute la fillette jusqu'à la dernière note, et la complimente de la façon la plus aimable.

En réalité, il s'était isolé du milieu dans lequel nous prenions notre mal en patience, rêvait à la lune ou composait des vers. Le lende-

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main, il arrive dans le salon au moment où l'on enlevait l'estrade résonnante, et il dit avec douceur :

— C'était charmant, mais il ne faudrait pas recommencer.

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