‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 9 sur 23 · LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE

Victor Hugo, dans ses confidences sur le théâtre de jadis, parle sans enthousiasme de M"e Mars, admire Rachel sans passion — citant volontiers à propos d'elle le mot de Frederick Lemaitre : « Rachel? la perfection, et rien de plus ! » — s'attendrit au souvenir de cette grande et pathétique Dorval qui fut si magnifiquement émouvante dans Angelot Mais à quelqu'un qui l'interrogeait sur Frederick — c'était la veille des funérailles de ce dernier — il répondit :

— Il y a comme une famille d'esprits puissants et singuliers qui se succèdent et qui ont le privilège de réverbérer pour la foule et de faire vivre et marcher sur le théâtre les grandes créations des poètes ; cette série superbe commence par Thespis, traverse Roscius et arrive jusqu'à nous par

Talma ; Frederick Lemaître en a été, dans notre siècle, le continuateur éclatant. Il est le dernier de ces grands acteurs par la date, le premier par la gloire. Aucun comédien ne l'a égalé, parce qu'aucun n'a pu l'égaler : les autres acteurs ses prédécesseurs ont représenté les rois, les pontifes, les capitaines ; ce qu'on appelle les héros, les dieux; lui, grâce à l'époque où il est né, il a été le peuple. Pas d'incarnation plus féconde ni plus haute. Étant le peuple, il a été le drame ; il a eu toutes les facultés, toutes les forces et toutes les grâces du peuple ; il a été indomptable, robuste, pathétique, orageux, charmant; comme le peuple, il a été la tragédie et il a été aussi la comédie. De là sa toute-puissance, car l'épouvante et la pitié sont d'autant plus tragiques qu'elles sont mêlées à la poignante ironie humaine. Aristophane complète Eschyle, et ce qui émeut le plus complètement les foules, c'est la terreur doublée du rire. Frederick Lemaître avait ce double don ; c'est pourquoi il a été, parmi tous les artistes dramatiques de son époque, le comédien suprême.

Le soir de la première représentation de Lucrèce Borgia, au théâtre de la Porte-Saint-Martin,

comme on posait le décor du second acte, le poète bondit. Il avait indiqué sur son manuscrit « une porte dérobée », et les décorateurs, dans leur zèle, l'avaient transformée en porte monumentale.

— Cela ne peut pas rester ainsi, dit Victor Hugo.

— Que voulez-vous faire? répondit Harel.

— M Séchan est-il ici !

— Non, il est allé dan- la salle juger de l'effet de ses décors.

— Avc/.-vous de la couleur, des pinceaux .'

— Oui, les peintres ont travaillé toute la journée. Mais vous n'allez touclu t ;'i rien, je suppose?

— Vous allez voir.

On apporte les pinceaux et la couleur. Victor Hu£o se jette sur la porte, t'ait disparaître à grands coups les dorures et les ornements malencontreux. Et, se tournant vers M"1 Juliette Drouet, qui jouait la princesse Négroni et qui assistait à cette étrange scène:

— Madame, lui dit-il, prenez garde a la peinture!

On s'est entretenu d'une actrice d'autrefois qui a eu son jour de réputation à Paris et qu'on appelait Hélèna Gaussin. Elle avait joué Marie Tudor avec un certain succès, à l'Odéon, je crois, et sa

beauté monumentale, un peu farouche, s'accordait aux violences de ce rôle superbe. Victor Hugo lui écrivait et l'appelait « Ma belle reine», pour affaires de théâtre évidemment. Cette pâle jeune femme avait l'air d'une statue antique drapée dans une lourde robe de velours noir. Pas d'autre ajustement, pas un ruban, pas une dentelle, rien qu'un collier plat de velours noir entourant étroitement son cou de marbre. Ses cheveux, enroulés en une torsade unique, étaient ramenés en avant sur son épaule et tombaient à flots sur sa poitrine opulente. De grands yeux noirs, une figure régulière, un peu froide. Balzac la choisit pour lui confier le rôle de La Brancador dans les Ressources de Quitiola, et Victor Hugo assista à cette représentation orageuse où le parterre se souleva devant ce cri de l'héroïne : « La haine n'est pas le contraire de l'amour, c'en est l'envers. » Quel vacarme! quel tapage! c'était comme une suite aux luttes d' Hernani.

Quelqu'un nous dit la fin de cette étrange artiste qui ne dura que quelques années. Mlle Hélèna Gaussin courut la province avec le répertoire de Victor Hugo sous le bras. Le poète n'était pas alors accepté par la bourgeoisie, qui s'épouvantait de ses audaces. L'actrice de Paris avait fort à faire pour lutter contre la malveillance de l'école classique. Elle se consolait de ses déboires et de ses échecs par des amours idylliques. A Toulouse,

elle rencontra un jeune étudiant qu'elle épousa, et s'empoisonna quelque temps après.

On a repris Marie Tudor. Hugo nous dit combien le directeur Harel l'avait tourmenté, à l'époque de la première représentation de cette pièce au théâtre de la Porte-Saint-Martin, en 1833.

Il vint trouver l'auteur :

— Ah ! fit-il, quelle superbe affiche ! Vous savez aussi bien que moi que Marie Tudor fut surnommée Marie la Sanglante. Voilà le véritable titre du drame. Il n'en faut pas chercher d'autre.

— Il n'en faut pas chercher d'autre, fit Hugo, que celui que j'ai écrit.

— Mais c'est de l'histoire !

— N'importe.

— ■ Eh bien, prenons un moyen terme. Appelons la pièce Marie la Catholique.

Victor Hugo refusa. Cette modération ne lui fut pas comptée. Les journaux bien pensants s'indignèrent du rôle qu'il faisait jouer à cette bonne Marie.

— Quoi ! s'écriaient-ils, il a osé toucher à cette figure angélique, une des plus pures incarnations de la royauté anglaise! Marie Tudor, la reine

Marie, cette auguste et noble femme, ce rayon, cette étoile, cette pureté, cette candeur ! Il a osé la méconnaître et lui donner des passions de forcenée. Qu'en savez-vous, monsieur Hugo, y étiezvous seulement?

— Mon Dieu ! repondait Hugo, je n'y étais pas, mais il faut pourtant compter l'histoire pour quelque chose. Il y a quelque apparence qu'on ne donne pas le surnom de Sanglante aux princesses qui se font des récréations innocentes et des divertissements badins. Et le R. P. Griffet a décrit en quelques mots la physionomie de son règne : « On ne voyait dans Londres que des potences et des échafauds. »

Amy Bobsart, drame en cinq actes, date de la première jeunesse de Hugo, mais on aurait tort de le lui attribuer entièrement. Cette pièce, qu'il écrivit à dix-neuf ans et en laquelle il n'avait pas une grande confiance, demeura longtemps dans ses tiroirs.

Son beau-frère, Paul Foucher, plus jeune encore que lui, voulut la connaître ; Victor Hugo lui prêta volontiers son manuscrit. Foucher s'éprit à' Amy Bobsart, et comme l'auteur n'en voulait rien faire :

— Donne-moi ta pièce, dit Foucher.

— Qu'en feras-tu?

— Je la ferai jouer ; cela m'ouvrira un théâtre.

— Prends-la, mais elle sera de toi désormais.

— Et de Walter Scott. Tu m'autorises à y faire des changements ?

— Tous ceux que tu voudras ; il est bien entendu que je ne m'en occupe en rien.

Amy Robsart fut porté au théâtre de l'Odéon et reçu sans difficulté. Eugène Delacroix en dessina les costumes. Le drame entra en répétitions.

Malgré les conventions faites, on ne garda pas le secret sur le nom du véritable auteur. Le directeur avait trop intérêt à commettre des indiscrétions à ce sujet.

Amy Robsart fut joué par les meilleurs artistes du théâtre, et sifflé d'un bout à l'autre. La critique vint ajouter à ces rigueurs ; le Journal des Débats exécuta l'ouvrage en deux mots :

« Les sifflets et les éclats de rire, dit-il, ont fait justice de cette vieille nouveauté .»

Alors Victor Hugo, héroïquement, écrivit aux journaux que tout ce qu'il y avait de mauvais dans la pièce était de lui.

Cet acte d'abnégation littéraire émut la jeunesse du quartier latin. On voulut revoir le drame, qui devint l'occasion de luttes assez vives. C'était comme une esquisse, une petite répétition des batailles futures d'Hernani...

La pièce fut interdite pour cause de tapage nocturne.

Qui donc a dit que Victor Hugo est un ennemi de la musique ? Tout le monde, et tout le monde n'a pas complètement tort. Pourtant on peut invoquer des circonstances atténuantes. De ce qu'on n'est pas épris outre mesure des grands airs et des refrains d'opéra, il ne s'ensuit pas qu'on soit musicophobe.

La première rencontre du poète avec la musique est bonne à raconter. Il venait de donner à M. Harel, directeur del'Odéon, le manuscrit de Lucrèce. Borgia ou le Souper de Férrare.

M. Harel l'avait accepté avec un enthousiasme sans égal; Frederick Lemaitre et Mllc Georges devaient remplir les principaux rôles de la pièce ; le grand acteur, pouvant opter entre les personnages de Gennaro et d'Alphonse d'Esté, avait choisi le premier, comme étant le plus difficile et le plus dangereux.

Le directeur Harel, ce Mercadet du théâtre, était dans un enthousiasme indescriptible et choyait l'auteur et la pièce comme une poule aux œufs d'or. Il se bourrait le nez de tabac, en offrait à tout le monde, embrassait ses amis, souriait à ses enne-

mis et marchait dans son rêve étoile. Il tenait son drame.

Mais cela ne lui suffisait pas. Il prit Victor Hugo à part, derrière un portant de coulisses, et, après un préambule embarrassé, lui dit qu'il avait quelque chose à lui demander.

— Quoi? dit l'auteur.

— Vous ne vous fâcherez pas? Si j'en parle, c'est pour vous soumettre humblement mes idées. Certes, votre drame est parfait ; il ne lui manque rien, il n'a besoin de personne. Mais, à votre place, je sais bien ce que je ferais.

— Expliquez-vous, je vous prie.

— Je mettrais un peu de musique — oh ! pas beaucoup — à l'entrée et à la sortie des personnages, aux situations les plus dramatiques, un accord, un trémolo, comme un frémissement, pour accompagner l'émotion du public.

— Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le poète.

— Vrai ? Vous consentez I Ah ! fit-il en aspirant une énorme prise de tabac, vous ne savez pas le bien que vous me faites. Figurez-vous que Casimir Delavigne n'a pas voulu souffrir un violon dans son Marr'no Faliero. Il m'a dit que cela sentait le mélodrame. Eh ! qu'importe, quand une pièce est un chef-d'œuvre ! C'est comme une jolie femme, tout lui va. Vous verrez l'effet que nous allons obtenir.

— Mais, dit Victor Hugo, j'ai l'habitude de distribuer les places de l'orchestre à des jeunes gens de mes amis.

— Je me charge de les placer ailleurs. Us seront à merveille. Laissez-moi faire.

— MM. Berlioz etMeyerbeer, dit le poète, m'ont proposé de faire la musique de la chanson du dernier acte ; vous n'aurez qu'à choisir.

— Eux ! fit Harel, ils n'y entendent rien. Ce sont de grands musiciens. Il n'en faut pas. Contentezvous de Piccini, qui fera des merveilles.

Piccini, en effet, composa une musique intelligente et modeste, faite pour accompagner et soutenir la pièce et qui n'affichait aucune prétention.

Toutefois, il n'arrivait pas à donner à la chanson finale un accent qui lui plût et il fit part à Victor Hugo de son embarras.

— Comment ! dit le poète, rien n'est plus facile. Vous n'avez qu'à suivre les paroles et à les chanter comme vous les sentez.

Et, frappant du poing sur la table de répétition, il chanta lui-même :

Saint-Pierre, ouvre ta porte Au buveur qui t'apporte Une voix pleine et forte Pour chanter : Domino !

Gloria Domino !

Quand je dis « chanter», ajoutait Victor Hugo

en nous contant cette histoire, je me trompe, car je n'ai jamais su ce que c'est qu'une note. Je lui criai l'air comme je l'entendais en moi.

— C'est cela ! c'est cela! dit Piceini. Je comprends t'oit bien. Je vous remercie, monsieur Hugo. La chanson est faite!

Victor Hugo venait de terminer Marion de Lorrwe/ilen lit une lecture à ses amis. L'assemblée était assez nombreuse; la lecture obtint un grand succès. Le poète habitait alors la rue Notre-Damedes-Champs.

Le baron Taylor se présenta chez lui le lendemain matin.

— Je viens, dit-il à l'auteur, chercher votre Duel sous Richelieu pour le Théâtre-Français. 11 n'y a que M"' Mars qui puisse jouer Marion de Lorme; il n'y a que la Comédie qui puisse monter dignement votre pièce. C'est donc une affaire convenue.

— Soit, dit Victor Hugo, vous avez ma parole. Dans la journée, il reçut la visite de M. de La--

salle, directeurdela Porte-Saint-Martin, qui lui offrit Frederick Le maître et Mm" Dorval pour remplir les principaux rôles de son drame.

Victor Hugo s'excusa et refusa.

Le soir même, ou le lendemain matin, un mon-

sieur fort bien mis se présenta, décoré, et porteur de favoris qui le faisaient un peu ressembler à un garçon de café. On annonça M. Harel, directeur de l'Odéon.

— Monsieur, dit-il, on ne parle dans Paris que de votre nouveau drame : Un duel sous Richelieu. Je viens vous le demander.

— Vous êtes le troisième, dit Victor Hugo ; la pièce est promise; vous m'excuserez.

M. Harel ne se tint pas pour battu. Il insista, il raisonna. L'Odéon était le théâtre des jeunes gens; c'était là seulement que les hardiesses et le génie de Victor Hugo auraient leurs coudées franches ; il parla longtemps et offrit M"e Georges pour le rôle de l'héroïne.

Ce discours demeura sans résultat. Victor Hugo avait promis de lire sa pièce le matin même au comité du Théâtre-Français.

— Moi, dit M. Harel, je n'ai pas besoin de connaître la pièce!

Et comme le manuscrit était sur le bureau du poète, à sa portée, il écrivit dessus :

Reçu au théâtre de l'Odéon le 14 juillet 1829.

— Précisément, fit-il, c'est l'anniversaire de la prise de la Bastille. Je prends la mienne.

Victor Hugo eut toutes les peines du monde à s'opposer à cet enlèvement.

La pièce fut lue à la Comédie française et fort

goûtée. Mais on avait compté sans la censure et les censeurs. L'acte qui met en scène Louis XIII effraya ces messieurs et parut attentatoire à la majesté royale. On y vit des allusions à ( harles X et à l'influence religieuse qui pesait sur son gouvernement. Le rapport fut défavorable.

Victor Hugo se présenta chez M. de Martignac, ministre de l'Intérieur, qui 1.- reçut assez mal, conclut contre la pièce et déclara à l'auteur que Manon <lt' Lorme ne serait pas joué.

Le poète monta plus haut et obtint un i audience du roi, en ce moment à Saint-Cloud. Mais i ai no parle pas aux rois si facilement; la première condition pour y parvenir, c'est d'avoir un habit à la française. Le poète en manquait absolument ; son frère Abel se mit en route et finit par en trouver un chez. un ami complaisant. Rien ne s'opposait désormais à la réception de M. le baron Victor Hugo chez Sa Majesté. Ce titre de baron, d'ailleurs légitime, qui rappelle le baron Marius de Pontmercy de- Misérables, figurait sur la lettre d'audience que l'auteur reçut du duc d'Aumont.

Le roi accueillit fort bien le poète, et ils eurent ensemble une assez longue conversation. Victor Hugo apportait à Charles X le quatrième acte de son drame, l'acte incriminé; le roi lui dit obligeamment :

— Il fallait m'apporter toute la pièce.

Comme le poète s'inquiétait de l'hostilité de M. de Martignac, le roi le rassura à cet égard. Le lendemain, en effet, M. de Martignac perdait son portefeuille et était remplacé par M. de La Bourdonnaye.

Ce bouleversement politique n'amena rien de favorable. M. de La Bourdonnaye, quelques jours après, écrivait à Hugo pour lui dire que le roi regrettait de ne pouvoir autoriser la représentation de son drame. Mais, comme dédommagement, le gouvernement lui accordait une pension de quatre mille francs.

Victor Hugo la refusa.

Victor Hugo a eu des sévérités. Hier encore, il nous racontait une histoire fort amusante à propos d'une lutte qu'il soutint, jadis, contre un contrôleur du Théâtre-Français.

Ce monsieur voyait Victor Hugo d'un mauvais œil et lui témoignait son inimitié de toutes façons. Classique sans doute, il lui déplaisait de voir la Comédie française révolutionnée par les audaces d'un nouveau venu. Quand il rencontrait le poète déjà célèbre, il oubliait de le saluer, et, au contrôle, il refusait ses billets d'auteur avec impudence.

Victor Hugo, poursuivi par les plaintes des amis qu'il conviait à ses pièces et qu'on laissait à la porte, voulut s'en expliquer avec ce farouche cerbère, qui lui répondit peu poliment.

Poussé à bout, l'auteur à!Hernani en référa à L'administrateur de la Comédie française, qui avait une excuse toute prête.

— Vous savez, dit-il, que nous sommes en république; les emplois sonl distribués par les sociétaires, et je n'y peux rien. C'est à eux qu'il faut vous adresser.

— Mli bien ! je leur parlerai.

Victor Hugo, en effet, s'adresse à Monrose, qui jouissait d'une grande inlluence auprès .de ses camarades. Monrose, sans savoir de quoi il s'agit, se met à la disposition du poète. Mais, en entendant prononcer le nom de L..., le contrôleur, sa ligure change visiblement.

— Comment, vous ave/ à vous plaindre deL...? 11 a osé vous manquer? C'est un drôle, c'est un polisson! je lui parlerai de la bonne manière. Il vous fera des excuses, ou je lui frotterai les oreilles.

— Non, dit Victor Hugo, il ne s'agit pas de le frotter; je vous demande simplement de le renvoyer.

— Le renvoyer du théâtre, de sa place? — * Sans doute.

— Ah! pour cela, je vous demande bien pardon : c'est impossible, ou, du moins, je ne puis pas m'en mêler. Vous me comprendrez, vous m'excuserez...

— Comment?

Mon rose, un peu embarrassé, se penche à l'oreille du poète.

— Je suis... son... père!., vous comprenez? Victor Hugo comprend en effet qu'il est inutile

d'insister. Mais Mon rose ne tient pas à lui seul dans ses mains l'autorité de la maison de Molière. Le poète va voir Desmousseaux, qui pèse de son grand âge et de son expérience sur les décisions du comité. 11 expose ses griefs au comédien, qui s'indigne et qui parle de donner des coups de canne au contrôleur malveillant.

— Non, dit Hugo, pas de coups de canne; renvoyez le simplement.

— Ah! fait Desmousseaux, vous me mettez dans la plus étrange position. Au moins ne le dites pas à ma femme! Autrefois... on a été jeune... j'ai fait un brin de cour à la petite L..., notre caissière. Et vous savez, tant va la cruche à l'eau... Enfin, c'est sa mère!

— Et puis?

— Je suis son père, naturellement. Vous ne m'en voudrez pas, j'en suis sûr.

Victor Hugo s'éloigne ; mais il veut en avoir le

cœur net, et, sans faire une enquête régulière, s'adresse successivement aux sociétaires de la Comédie. Tous abondent dans son sens, tous déclarent que le contrôleur est un être abominable, un drôle, mais quoi! sa mère était si jolie! si complaisante ! Et les plus modestes, les plus sceptiques ajoutent doucement :

— Enfin, vous m'excuserez, je ne puis le renvoyer, c'est... mon fils!

Ces aveux successifs inspirèrent à Victor Hugo une telle admiration pour la femme épique qui avait su conduire sa barque entre tant d'écueils, qu'il abandonna la poursuite et attendit que ce contrôleur bizarre allât se faire pendre ailleurs.

Cela ne manqua pas de lui arriver.

Fier de la victoire remportée ou du moins du désistement d'un poète qui tenait tête à M"9 Mars, l'autocratie du contrôleur dépassa toutes les bornes. Il ménagea le jeune auteur, dont il devinait la puissance, mais abusa de plus en plus de l'indulgence des sociétaires et de leurs entrailles paternelles.

Ce contrôleur était père d'une fort belle fille qu'il maria. Ce fut une fête pour toute la Comédie française, et le comité, au grand complet, sauf les femmes peut-être, fut invité à la cérémonie et au repas de noces. Personne ne manqua a la solennité.

0 surprise ! En arrivant, les comédiens crurent s'être trompés de route et être entrés dans leur magasin d'accessoires. C'étaient les meubles, les tentures, les lampes de la Comédie qui trouvaient un emploi dans la vie privée de leur employé infidèle. On crut même reconnaître les pâtés et les volailles du dîner de noces. Mais non, ils n'étaient pas en carton.

Cette découverte entraîna une explication quelque peu orageuse dans laquelle bien des mystères furent dévoilés. Le lendemain, le contrôleur était invité de la manière la plus vive à donner sa démission.

Et Victor Hugo terminait l'histoire par ce mot :

— Quand on a autant de pères que cela, on les invite l'un après l'autre.

Ce soir, Victor Hugo a parlé longuement de Cromwell — le plus ancien de ses drames — de Cromtoell et de Talma.

A la fin de 1827, on s'inquiétait beaucoup de cette œuvre alors nouvelle. Cette émotion avait pénétré jusqu'au foyer de la Comédie française, et Talma se montrait fort désireux d'entendre un acte d'un ouvrage qui soulevait des passions littéraires. Il fut

convenu qu'on se réunirait au Rocher de Cancale pour une lecture; les invités furent exacts, à la seule exception du grand acteur, qui laissa passer l'heure du rendez-vous. Après une attente polie, on se mit à table; on oubliait le retard et le retardataire, quand la porte s'ouvrit brusquement.

Talma entra,, effaré, l'œil hagard, les cheveux en désordre. Cet effet dramatique parut d'abord n'être pas à sa place. Comme on interrogeait l'artiste, en lui reprochant son inexactitude, il s'écria :

— Comment voulez-vous que je sois calme? Comment voulez-vous que j'arrive à l'heure i A l'instant, devant moi, sur le trottoir, j'ai vu rouler la tête coupée d'un enfant de trois ans !...

On crut d'abord à une lugubre plaisanterie. Talma était de bonne foi; sa terreur reposait sur une atroce réalité. Le crime insensé de Papavoine, l'assassin de petits enfants, avait eu un retentissement qui avait éveillé dans quelques âmes l'instinct de perversité qui souille la nature humaine. Une malheureuse fille, Henriette Cormier, cuisinière de son état, près de laquelle venait jouer un enfant rose et blond qu'elle aimait beaucoup, avait cédé sans motif à un horrible caprice. Saisissant le pauvre innocent, elle l'avait décapité avec un couteau de cuisine.

Le hasard avait rendu Talma témoin de cet

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acte affreux, accompli presque sous ses yeux. Son récit jeta un froid singulier parmi les convives; le dîner manqua absolument d'entrain.

Cependant, au dessert, on essaya de secouer ces images sinistres; on pria Victor Hugo de lire quelques pages de son drame. Le poète s'y refusa d'abord, car l'événement de la soirée n'était pas fait pour disposer les esprits à l'entendre dans de bonnes conditions. Pour comble de disgrâce, le manuscrit ne se trouvait pas. Enfin, pressé, tourmenté parles assistants, Hugo essaya de se rappeler quelques vers de l'ouvrage. Il dit la scène de Cromwell et de Davenant, au troisième acte, celle qui commence par ce vers :

Encore un nouveau piège... — où j'ai failli tomber !

On l'écoutait dans un religieux silence. Talma ne sourcillait pas; les mots les plus hardis ne semblaient pas l'émouvoir. Le poète avait dit pourtant :

Venir, dans Londres même..., escamoter Cromwell !

Ce verbe insolent et vrai insultait aux pudeurs classiques. Plus loin, l'épreuve devint formidable. Hugo continuait :

Mais, dites-moi, qui donc éteignit les chandelles ?.. .

Racine, qui du haut de l'Olympe assistait à la

défection du grand artiste, en tomba à la renverse, les deux hémistiches en l'air. Ce n'était pas fini ; Cromwell poursuivait :

Vous avez un chapeau de forme singulière.

Excusez ma far-on peut-être familière,

Vous plairait-il, monsieur, le changer pour le mien?

— Ah ! s'écria Talma en bondissant, voilà le drame, la nature, la vérité!... Voilà la pièce que j'attends depuis si longtemps ! Monsieur Victor Hugo, je suis votre homme, votre comédien!... dites-nous la suite !

Talma mourut au mois de novembre de la même année.

Victor Hugo parle toujours avec admiration de Frederick Lemaître, qu'il regarde comme le plus grand acteur des temps modernes. L'artiste lui témoignait beaucoup de respect et de soumission. Mais il avait quelquefois des lubies.

Ainsi, il prenait un plaisir singulier, au dernier acte de Lucrèce Borgia, au souper funèbre du dénouement, à émietter du pain sur les épaules d'une des dames admises à la table de la princesse Négrani.

Cela agaçait l'actrice, qui l'avait plusieurs fois

prié de la laisser tranquille. Par un caprice au moins bizarre, Frederick persistait dans cet amusement. Cela se prolongea si bien que la pauvre fille, nerveuse et larmoyante , alla se plaindre à Victor Hugo des façons de Gennaro. Elle lui fit partager son mécontentement.

— Monsieur Frederick, dit le poète à son comédien , croyez-vous qu'en jouant Hamlet Shakespeare tourmentât ses acteurs et s'occupât d'autre chose que de son rôle?

— Vous avez raison, dit Frederick, et je vous réponds que la chose ne m'arrivera plus.

Cette indulgente réprimande, faite d'une voix grave, avait fait monter les larmes aux yeux du grand artiste.

Victor Hugo fut moins heureux dans ces derniers temps, à propos d'une reprise de Ruy Blas. Ne nommons personne, ou presque personne.

Au troisième acte , quand la reine avoue au laquais-ministre qu'elle l'aime, l'acteur chargé du rôle de Ruy Blas faisait une fausse sortie et allait se promener au fond de la scène, laissant Mmc Sarah Bernhardt exprimer sa passion au souffleur. La belle comédienne s'en plaignit à l'auteur, qui prit en main sa cause :

DE VICTOR HUGO 2lr»

— Comment, monsieur ! dit-il au promeneur forcené, vous n'êtes qu'un domestique; vous avez affaire à la reine d'Espagne ; vous arrivez, par une suite de miracles, à vous en faire aimer, et au moment où elle vous le dit, où sa passion déborde , vous allez considérer la toile de fond !

— Vous avez raison, dit l'acteur , comme Frederick.

Et pendant les trois représentations suivantes il suivit les conseils du poète.

Mais à la quatrième il les oublia.

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