EMPEREUR ET LE POÈTE
Pleins de gloire, en dépit de cent rivaux perfides, Tous deux en même temps ils ont atteint le but ; Lorsque Napoléon prend place aux Invalides, Victor Hugo peut bien entrer à l'Institut.
Est-ce à cause des obstacles qu'il avait rencontrés que le poète s'attacha au corps littéraire qui lui avait ouvert ses rangs? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut un académicien modèle. Il travailla au Dictionnaire avec succès. Il se plaisait à ces disputes de mots où il l'emportait presque toujours, et n'était pas fâché de faire < quinauds » ses confrères.
Cependant il se découragea un peu en voyant la sage lenteur avec laquelle les travaux du Dictionnaire s'accomplissaient. Il calcula qu'il ne faudrait pas moins de vingt à trente siècles pour qu'ils fussent conduits à bonne fin, et qu'à la rigueur la langue française pourrait avoir disparu à cette époque.
Son œuvre nous préservera de ce danger ; nous croyons que la langue de Victor Hugo suffira aux générations prochaines et leur permettra de se passer d'un dictionnaire officiel.
242 PROPOS DK TABLE
Au retour de l'exil, le poète rentra à l'Académie avec une autorité légitime qui ne prévalut pas contre les petites coalitions d'école. Il chercha vainement à pousser ses collègues dans une voie de progrès ; une incomparable force d'inertie fit avorter ses tentatives. Il fut rarement avec les triomphateurs. Leconte de Lisle, Théodore de Banville durent se contenter de sa voix.
Il n'est pas sûr que si Victor Hugo n'avait pas été de l'Académie dans ces derniers temps, il l'eût emporté sur Messieurs Ne nommons personne. « Si c'était à refaire, il faudrait voir, » disait un journal, qui racontait son élection d'autrefois. Victor Hugo a beaucoup ri de ce mot, qui vient du reste d'un de ses amis. C'est pourquoi, sans la moindre amertume, il nous disait que la rénovation de l'Académie ne pourrait être obtenue que par le suffrage universel.
Pourquoi pas? Le poète entrait dans les détails du mouvement populaire qui se produirait à ce sujet et dont le premier résultat serait d'élever l'intelligence française et les idées populaires. Comment un peuple, qu'on croit apte à juger la valeur politique des hommes, n'arriverait-il pas à deviner, à
constater leur valeur artistique? Les paysans n'ont-ils pas des livres que lisent leurs fils, de petits journaux que lisent leurs femmes; n'auraientils pas pour conseil les maîtres d'école, leurs bourgeois, leurs amis plus lettrés? Croit-on qu'avec le suffrage universel, les supériorités comme Hugo, Lamartine, Gautier, Balzac, feraient longtemps antichambre à la porte des immortels? Les grands esprits, les esprits généreux ne feraient-ils pas à cet égard une propagande utile et passionnée? Les paroles de Hugo ne me reviennent pas d'une façon exacte, mais nous étions sous le charme, et ce suffrage universel, dont il nous disait les miracles— et qu'il voulait même appliquer aux nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur — nous paraissait devoir gou veiner le monde.
Voici ce que Victor Hugo nous a raconté hier, 2 mars 1877, en souvenird'un grand écrivain :
« Je passais en voiture dans la rue du Faubourg- Saint-Honoré, quand, devant l'église, j'aperçus M. de Balzac qui me faisait signe d'arrêter. Je voulus descendre ; il m'en empêcha et me dit, en me prenant les mains :
— Je voulais aller vous voir. Vous savez que je me porte à l'Académie ?
— Non.
— Eh bien, je vous le dis. Qu'en pensez-vous?
— Je pense que vous arriverez trop tard. Vous n'aurez que ma voix.
— C'est surtout votre voix que je veux.
— Êtes-vous tout à fait décidé ?
— Tout à fait.
Balzac me quitta. L'élection était déjà à peu près convenue; des noms très littéraires s'étaient ralliés, pour des motifs politiques, à la candidature de M. Vatout. J'essayai de faire de la propagande pour Balzac ; je me heurtai à des idées arrêtées et n'obtins aucun succès. J'étais contrarié de voir un homme comme Balzac réduit à une seule voix, et songeais que si j'en obtenais une seconde, je créerais dans son esprit un doute favorable pour chacun de mes collègues. Comment conquérir cette voix '!
Le jour de l'élection, j'étais assis auprès de l'excellent Pongerville, le meilleur des hommes ; je lui demandai à brûle-pourpoint :
— Pour qui votez-vous 1
— Pour Vatout, comme vous savez.
— Je le sais si peu que je viens vous demander de voter pour Balzac.
— Impossible.
— Pourquoi cela ?
— Parce que voilà mon bulletin tout préparé. Voyez : Y atout.
— Oh ! cela ne fait rien.
Et sur deux carrés de papier, de ma plus belle écriture, j'écrivis : Balzac.
— Eh bien? me dit Pongerville.
— Eh bien, vous allez voir.
L'huissier qui recueillait les votes s'approcha de nous, je lui remis un des bulletins que j'avais préparés. Pongerville tendit à son tour la main pour jeter le nom de Vatout dans l'urne; mais une tape amicale que je lui donnai sur les doigts lit tomber son papier à terre. Il le regarda, parut indécis, et comme je lui offrais le second bulletin sur lequel était écrit le nom de Balzac, il sourit, le prit et le donna de bonne grâce. »
Et voilà comment Honoré de Balzac eut deux voix au dépouillement du scrutin de l'Académie.
Un jour, Victor Hugo passait, au beau temps de l'Académie — je veux dire au temps où il y allait — sur ce pont des Arts légendaire, que des réparations incessantes ont enlevé à la circulation depuis une trentaine d'années. On y tolérait, à cette époque, des passants et des aveugles. Un de ces
derniers, vieux soldat, guidé par une petite fille, saisit Victor Hugo par le pan de sa redingote et l'arrêta au passage.
— Que voulez-vous, mon brave homme? lui dit le poète; je vous ai donné deux sous.
— Oui, monsieur, et je vous ai remercié ; c'est que je voudrais autre chose.
— Quoi donc?
— Des vers.
— Vous les aurez, fit Hugo en rejoignant les amis qui l'avaient trahi.
Le lendemain, l'aveugle tenait une pancarte sur laquelle on lisait ce quatrain :
Aveugle comme Homère et comme Bélisaire, N'ayant rien qu'un enfant pour guide et pour appui, La main qui donnera du pain à sa misère, Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui.
Les recettes du pauvre augmentèrent.
Les fils de Louis-Philippe ont toujours eu pour Victor Hugo beaucoup d'admiration et de déférence; l'amitié de leur père pour le poète y est pour quelque chose sans doute, mais ils en ont franchement hérité.
Dans une traversée de la Manche, le poète fut
abordé par un voyageur qui lui présenta sa jeune femme et ne le quitta pas de toute la traversée. C'était le prince de Joinville ; il parlait de sa famille qu'il allait rejoindre:
— Vont-ils être contents, dit-il, quand je leur raconterai que j'ai passé la journée avec Victor Hugo !
Le duc d'Aumale envoie régulièrement au Maître les ouvrages qu'il publie avec un luxe typographique excessif.
Le due, qui se présentait à l'Académie, est venu faire au poète la visite traditionnelle; il a été reçu avec la plus exquise courtoisie. Sa visite a duré deux heures.
Mme Drouet, qui est un brin curieuse, a demandé ce soir au Maître :
— Qu'avez-vous pu vous dire tous deux pendant tout ce temps?
— Hé ! madame, a répondu Hugo, les plus aimables choses du monde. Nous nous sommes contentés des roses sans aller au fond du pot. La question de l'Académie était délicate ; nous ne l'avons abordée ni l'un ni l'autre. A travers ce qu'il disait, j'entendais : < Vous savez que je viens vous demander votre voix pour l'Académie. Et je répondais, sans parler plus que lui : « Vous savez, mon prince, vous ne l'aurez pas. »