EN EXIL
Mme Drouet nous a raconté, avec quelques corrections du Maître, une très jolie histoire.
Il venait d'échapper aux griffes du coup d'État, et respirait enfin à Bruxelles, mais avec la colère légitime que les événements de décembre avaient mise en lui. Dans le feu de l'indignation, il écrivit dans l'espace de quelques mois plusieurs des plus vigoureuses pièces des Châtiments et toute Y Histoire d'un crime. Mais ce dernier ouvrage lui parut appartenir au domaine de l'histoire ; il en remit la publication à d'autres temps. Il reprit la plume pour écrire Napoléon le Petit qu'il termina le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Il s'aperçut qu'il avait épuisé la bouteille
d'encre qu'il avait employée à ce travail, et il écrivit sur l'étiquette de la fiole :
La bouteille d'où sortit Napoléon le Petit.
Mm0 Drouet, présente, s'écria :
— Ah ! par exemple, voilà un cadeau que vous devriez me faire.
— Prenez, répondit le poète ; c'est le moins que je puisse payer la copie que vous avez faite de l'ouvrage.
La bouteille obtint naturellement une place d'honneur sur l'étagère de la clame, où beaucoup d'amis l'admirèrent, et résistèrent à la tentation de l'emporter.
Le docteur Yvan fut du nombre. Il donnait ses soins à Mme Drouet. Quoique fils d'un médecin de Napoléon Ier, il avait été compromis dans les événements de décembre, et son titre de proscrit l'avait rapproché du poète.
Un jour que sa belle malade lui exprimait sa reconnaissance, il lui dit en hésitant :
— Puisque vous parlez de mon dévouement, Madame, il vous serait bien facile de le payer.
— Comment ? demanda-t-elle. .
— En me donnant — ou en me laissant prendre — la petite bouteille que je vois là.
— Impossible, dit-elle, c'est un cadeau qu'on m'a fait; la délicatesse ne me permet pas d'en disposer. Demandez-moi autre chose.
— Je ne veux que cela.
— Eh bien! vous ne Taure/, pas.
Le docteur partit, un peu boudeur. Lesoir même, M"'e Drouet raconta cette conversation à Victor Hugo.
— Bon! dit le poète, à votre place, je lui aurais donné la bouteille. Vous n'êtes pas à court de nies autographes.
— Alors vous ne serez pas fâché?
— Non, assurément.
Le lendemain, M"16 Drouet offrit la bouteille au docteur, qui l'emporta comme une conquête.
Des années passèrent là-dessus. Le docteur Y van fut compris dans une amnistie, grâce à la protection du prince Napoléon, qui le connaissait depuis longtemps et lui offrit une place dans sa maison. L'exilé rentra en France et devint médecin du prince, qui l'admit dans son intimité.
Un jour qu'on dînait chez le docteur Y van, et qu'on s'entretenait de curiosités :
— Il faut que je vous montre une rareté, dit-il au prince.
Et ouvrant une armoire, il lui montre la bouteille autographe sur laquelle on lisait :
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La liouteille d'où sortit Napoléon le Petit.
— Ah! par exemple, «lit le prince, vous allez me la donner.
— Prince, c'est impossible] Toul ce que vous voudrez, excepté cela.
— C'est cela que je veux, pourtant. Vous savez que je suis un admirateur de Victor Hugo. Il ne fallait pas me la montrer.
El il la mil dans sa poche.
Elle doil y être encore.
La vérité nous oblige à dire, d'ailleurs, que Victor Hugo — politique à pari — parlait du prince Jérôme Napoléon comme d'un homme d'esprit, forl littéraire el fort bien élevé; je ne lui ai entendu tenir sur son compte que des propos bienveillants.
Un jour, à Guernesey, le poète, en rentrant chez
lui, raconta qu'il avait été abordé par un âne qui avait brait doucement, avec un air de demander
quelque chose ; et, cette idée s' enchaînant à d'autres idées :
— Pourvu, dit Victor Hugo, qu'il ne soit rien
arrivé la-bas, à l'Académie.
— Pourquoi donc cela?
— Mais, répondit-il, cet âne avait l'air de solliciter ma voix.
On rit de cette plaisanterie. Le lendemain, le courrier de Paris arrivait à Hauteville-House, annonçant la mort de M. de Barante...
Tout le monde littéraire a connu l'excellent Adolphe Pelleport, qui joignait aux qualités les plus précieuses du cœur un talent de poète. Son adoration pour Victor Hugo était absolue ; il lui en donnait des preuves naïves et touchantes.
Pendant quinze jours qu'il passa à Guernesey, en 1878, il composait tous les jours des vers en l'honneur du Maître ou de son amie Mme Drouet; il les récitait avec des gestes désordonnés et des éclats de voix qui faisaient trembler les vitres du salon d'été.
Mais cela n'était rien auprès de la façon dont il était arrivé dans l'île quelques années auparavant. Il avait manqué la correspondance de Jersey à Guernesey, et, pour gagner quelques heures sur le prochain départ, avait frété un bateau pêcheur dont il était le seul passager.
Victor Hugo, prévenu par un télégramme, l'at-
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tendail sur la jetée. Le bateau était ;'i quelques mètres du rivage, el Pelleport, debout sur L'avant, tendail les bras au poète, quand celui-ci lui crie en manière de plaisanterie :
— Arrivez donc! niions! venez! sautez!
Pellepori sauta! et disparut dans le bassin dont la profondeur, du reste, c'était pas considérable. L'étourdi no savait pas nager. On ne le retira pas sans peine; il arriva ruisselant auprès de Victor Hugo très ému, qui le gronda tendrement.
Victor Hugo est d'une bienveillance extrême pour les esprits naïfs et ne permet pas qu'on les paille devant lui.
Il accueillait, pendant ses années d'exil, tous les Français qui demandaient à lui serrer la main et les admettait volontiers à sa table. Il arrivait à se taire adorer delà plupart de ses visiteurs; quelquesuns devenaient quelquefois importuns; il les recevait avec une bonne grâce toujours égale, et faisait ajouter un couvert pour eux, quand ils frappaient à sa porte.
Le bonhomme Durand — je ne l'ai jamais entendu nommer autrement — était un de ces commensaux assidus. Persécuté après le coup d'État
pour ses opinions avancées, il avait rejoint à Jersey les hommes de l'exil. Il y avait repris son métier d'agriculteur, mais avec l'air de Mignon regrettant sa patrie. Ce vigneron de la Bourgogne ne pouvait s'accoutumer à voir des ceps de vigne sous cloche, et ils ne vivent à Jersey qu'à cette condition. Pour se consoler, il composait des chansons patriotiques qu'il chantait hardiment à la table de Hugo. L'auteur des Châtiments écoutait avec bienveillance.
— J'ai fait une nouvelle composition, dit un jour le père Durand au dessert.
— Vous allez nous la dire.
— Je vous préviens d'abord que c'est une chanson guerrière.
— Allez toujours.
— Une chanson faite pour mettre le feu au ventre des soldats, une vraie chanson de bataille et de victoire.
— Bien, nous vous écoutons.
Alors, le bonhomme Durand se lève, se mouche, et entonne d'une voix de stentor :
Sauvons-nous! Sauvons-nous!...
La suite de la chanson eût peut-être expliqué ce cri d'épouvante au début d'une chanson belli-
queuse, mais des éclats de rire universels coupèrent la parole au bonhomme Durand.
C'est au bonhomme Durand qu'est dû ce mot d'une profondeur singulière :
— Madame, je viens pourvoir Victor Hugo, si
digne de ce nom!
Il faut tout dire. Le bonhomme Durand regrettait la Bourgogne et périssait d'ennui sous les orages de l'archipel. Il pensait à sa maisonnette, entourée de grands arbres, à ses vignobles où l'on récoltait un vin généreux.
Quand l'Empire décréta une amnistie sans condition, le brave paysan fut atteint au cœur.
Comme les autres, il avait juré de ne jamais pactiser avec la tyrannie; mais l'idée qu'il pouvait rentrer librement en France, revoir ses proches et son clocher, le jetait dans une noire mélancolie.
Enfin, un jour, il se décide et vient, penaud et roulant son bonnet dans ses mains, soumettre à Victor Hugo ses regrets et ses désirs.
— Allez, père Durand, lui dit le poète proscrit,
rentrez dans votre village, sans remords; vous êtes un brave homme qui emportez notre estime et notre amitié.
Victor Hugo, si rigide pour lui-même, comprend et pardonne les faiblesses d'autrui.